Monde

Lune de miel entre Obama et Clinton

Fred Kaplan, mis à jour le 23.07.2009 à 17 h 16

Hillary Clinton et Barack Obama font bon ménage. Jusqu'à preuve du contraire.

Voilà. Hillary Clinton a prononcé sa grande allocution inaugurale (traduction française). Que peut-on dire de la politique étrangère de l'administration Obama et du rôle de la secrétaire d'Etat en la matière? On a beaucoup lu qu'elle s'était brouillée avec la Maison Blanche. Alors ce discours aura-t-il un effet de réconciliation? Ou va-t-il au contraire créer une enclave d'influence et d'ambition personnelle pour Hillary Clinton?

Cette dernière question et les commérages autour des luttes de pouvoir intestines sont largement exagérés. Au dire de tous, les relations entre la Maison Blanche et le département d'Etat (on peut même inclure le Pentagone) sont plus harmonieuses que jamais. On peut dire que cette administration est bien hiérarchisée. Le président supervise les politiques et impose la discipline. Mais s'agissant de la politique étrangère, il n'y a pas de friction possible, pas de conflits sur les principes de base.

C'est déjà une belle réussite en soi. Depuis la Seconde guerre mondiale, je ne vois aucun gouvernement américain qui aurait pu se vanter de la même chose si peu de temps après être entré en fonction. Néanmoins, l'expression clé ici, c'est «principes de base». Certains d'entre eux sont tellement «de base» qu'ils pourraient cacher des divergences de point de vue majeures susceptibles de se manifester si des incidents impliquent de réévaluer la situation et de faire des choix concernant des orientations politiques précises.

Le discours qu'Hillary Clinton a donné le 15 juillet devant le Conseil des relations étrangères, n'indique en aucune manière la stratégie qu'elle ou que le président Obama adoptera si leurs initiatives ne fournissent pas les résultats escomptés et si une crise dévastatrice venait à éclater en Iran, en Corée du Nord, en Afghanistan/au Pakistan ou ailleurs.

Dans les déclarations d'Hillary Clinton, il y a quelques véritables idées sur la nature du monde moderne. On trouve également certaines suggestions d'approches pour mieux l'appréhender. Rejetant à la fois l'unilatéralisme de Bush et le «concert des grandes puissances» de Kissinger, elle propose de résoudre les grands problèmes (la prolifération nucléaire, le terrorisme, le changement climatique, la faim, etc.) en formant des «partenariats». En offrant «une place à table à toute nation, groupe ou citoyen désireux d'assumer une juste part des responsabilités». Elle souhaite transformer ces partenariats en «coalitions de pouvoir» afin d'entraver l'action des obstructionnistes et des ennemis. Elle évoque la mise en place de «mesures incitatives» applicables à ceux qui partagent les intérêts de l'Amérique, mais pas suffisamment pour les promouvoir activement.

La chef de la diplomatie américaine veut élever le développement au rang de «pilier principal du pouvoir des Etats-Unis», intégrer l'action civile et militaire aux zones de conflit et, en particulier, coopérer avec les puissances dans un domaine si elles ne partagent pas les intérêts des Etats-Unis dans un autre domaine. (Elle a condamné l'approche de George W. Bush [rappelez-vous les fameux «c'est à prendre ou à laisser» ou «vous êtes soit avec nous, soit contre nous»] et l'a qualifiée d'«erreur de portée planétaire».) Enfin, elle reconnaît que la démarche qu'elle propose «n'est pas la panacée» et met en garde ses ennemis: il ne faut pas y voir un quelconque signe de faiblesse ou une stratégie visant à «remplace[r] l'arsenal de sécurité [américain]».

Elle explique que cette approche de «pouvoir intelligent» ne procède pas d'un excès d'idéalisme, mais d'une conscience pragmatique «du monde tel qu'il est aujourd'hui». Les pouvoirs sont épars, si bien qu'un pays ne peut pas relever les défis du monde à lui seul. Mais on sait aussi que peu de ces défis (la secrétaire d'Etat dit «aucun défi», mais c'est un peu exagéré) peuvent être relevés sans le leadership des Etats-Unis. Il y a du vrai là-dedans; son discours comporte même des vérités absolues. Mais comment les traduire en politiques?

Prenons le cas de l'Afghanistan. La devise sacrée des stratèges de la contre-insurrection consiste à dire que la sécurité dépend du développement et que le développement dépend de la sécurité. Très bien, mais alors, où cela nous mène-t-il si on ne peut pas créer les deux simultanément? Tous ceux chargées des affaires est-asiatiques savent que, sans un rôle actif des dirigeants chinois, on ne peut pas stopper la nucléarisation de la Corée du Nord. Hélas, Pékin a manifestement une demi-douzaine de raisons de ne pas vouloir apporter son soutien dans ce domaine (la principale étant que les sanctions appliquées risqueraient de déstabiliser, voire de renverser le gouvernement de Pyongyang, ce qui pourrait fomenter une grave crise liée à l'afflux de réfugiés le long de la frontière entre la Chine et la Corée du Nord). Un haut responsable de la Maison Blanche a confié que l'administration Obama «progressait lentement» dans sa tentative de pousser gentiment la Chine dans la bonne direction. Et si ces progrès s'avéraient trop lents? On peut poser les mêmes questions au sujet des autres pays qui aspirent à se doter de l'arme nucléaire. Faut-il entrer en guerre contre l'Iran? Et si cette stratégie ne fonctionne pas? Doit-on décider de former une coalition anti-iranienne dans la région? Quelles en seraient les conséquences sur les politiques intérieures des autres pays?

Barack Obama et Hillary Clinton ont le mérite d'être conscients que ces nouvelles approches tarderont peut-être à porter leurs fruits. La secrétaire d'Etat cite le sociologue Max Weber (un secrétaire d'Etat américain l'a-t-il déjà fait avant elle?): «La politique est le long et lent taraudage de planches de bois dur. Cela exige à la fois de la passion et de savoir prendre du recul», c'est-à-dire d'être patient. Cependant, elle cite aussi Thomas Paine: «Nous avons le pouvoir de refaire le monde». Elle ajoute: «Aujourd'hui, (...) nous sommes de nouveau appelés à utiliser ce pouvoir». Il y a là une sorte de conflit entre le pragmatisme et l'idéalisme des belles promesses. Pour l'instant, on ne voit pas bien comment Hillary Clinton ou Barack Obama pourront le résoudre.

Le fait est qu'Obama n'a pas encore eu à prendre de décision difficile sur un grand dossier de politique étrangère. La décision du retrait des troupes d'Irak (même son calendrier) n'est pas vraiment celle d'Obama. Elle avait été prise dans le cadre de l'Accord sur le statut des forces que le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, a imposé au gouvernement américain dans les derniers mois du mandat de George W. Bush. En outre, la décision d'envoyer un contingent supplémentaire de 17.000 hommes en Afghanistan est un compromis astucieux par rapport aux recommandations des divers conseillers d'Obama. Aucune stratégie claire n'en a été dégagée. En ce moment, les généraux poussent le président Obama à renforcer davantage les effectifs en Afghanistan. Par conséquent, il se verra peut-être bientôt contraint de prendre fermement position. Quelle direction choisira-t-il? Comment les principes exposés dans le discours d'Hillary Clinton - ou dans ses propres déclarations - l'aideront-ils concrètement?

En réalité, l'administration Obama en est encore à ses débuts. A peine six mois se sont écoulés depuis que Barack Obama a prêté serment. Des pierres d'achoppement, des querelles et autres conflits, il y en aura certainement. L'approche du président et de ses meilleurs conseillers est intelligente. Reste à voir si le reste du monde coopérera...

Fred Kaplan

En une: le président américain et la chef de sa diplomatie, lors de la visite au Caire le 4 juin 2009. REUTERS/Larry Downing

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