France

Les deux François en tête-à-tête au Vatican

Henri Tincq, mis à jour le 23.01.2014 à 11 h 39

Hollande l'agnostique s'est résolu à faire le voyage à Rome. Que vont-ils pouvoir se dire?

Le pape François, le 12 janvier 2014. REUTERS/Stefano Rellandini

Le pape François, le 12 janvier 2014. REUTERS/Stefano Rellandini

François Mitterrand et Jacques Chirac étaient impressionnés par Jean-Paul II. Devant Benoît XVI, Nicolas Sarkozy plaidait pour une «laïcité positive». Devant le pape François, qu’il rencontre pour la première fois vendredi, François Hollande, agnostique et porte-parole d’une laïcité stricte, devra tenir compte de l’opposition des catholiques français à l’avortement, au mariage homosexuel, à l’aide active à mourir.

La visite au Vatican est comme un passage obligé pour tout président de la République. François Hollande rencontrera le pape François pour un tête-à-tête privé le 24 janvier, jour de la... Saint-François de Sales. A l’exception de Georges Pompidou, tous les présidents de la Ve République ont effectué au Vatican au moins une visite privée ou officielle.

Charles de Gaulle, revêtu du collier de l’Ordre suprême du Christ, est reçu le 27 juin 1959 par le pape Jean XXIII, devant lequel il s’agenouille avant de baiser son anneau. Ancien nonce apostolique à Paris, Angelo Roncalli, futur Jean XXIII, avait été le témoin des sévères mesures prises par le chef de la France libre contre l’épiscopat collaborationniste.

Dans le contexte d’un après-Mai 68 orageux pour les relations entre la France et l’Eglise, Georges Pompidou garde ses distances et ne prend pas la route de Rome. C’est Valéry Giscard d’Estaing qui renoue avec la tradition. Il se rend auprès de Paul VI, pape francophile et pétri de culture française, le 1er décembre 1975; puis auprès de Jean-Paul II, en octobre 1978, qu’il invite à Paris pour ce qui sera la première visite du pape polonais en France en 1980.

Avec Jean-Paul II, acteur de la chute du communisme, François Mitterrand, premier président socialiste, élevé dans la religion catholique, entretient une relation teintée d’estime et d’admiration. Le 28 février 1982, neuf mois seulement après son élection, l’homme de l’union de la gauche avec les communistes (qui participent au gouvernement) est reçu au Vatican avec tous les honneurs. 

Et si le conflit de 1984 –deux millions de manifestants à Paris– sur l’avenir de l’école privée (à 90% catholique) menacée de nationalisation, éprouve leur relation, François Mitterrand accueillera le pape Karol Wojtyla en France en 1983, en 1986 et en 1988.

Quant à Jacques Chirac, il éprouve pour Jean-Paul II une vraie fascination. Dès 1980, en tant que maire de Paris, il assiste à sa messe privée au palais apostolique. Devenu président, le 20 janvier 1996, il effectue au Vatican une solennelle visite d’Etat, accompagné de son épouse Bernadette coiffée d’une mantille noire.

Le président de la République témoigne au pape polonais de «la fidélité de la France à son héritage chrétien» et reçoit, comme avant lui Charles de Gaulle et Valéry Giscard d’Estaing, le titre de chanoine d’honneur de la basilique Saint-Jean-de-Latran, selon une coutume héritée des rois de France.

La laïcité positive selon Nicolas Sarkozy

Les relations entre Nicolas Sarkozy et Benoît XVI sont plus ambigües. Ancien ministre de l’Intérieur et des cultes, Nicolas Sarkozy éprouve un vif intérêt pour le fait religieux (auquel il consacre un livre). Il dit avoir des convictions religieuses, mais on le soupçonne de flatter l’électorat catholique.

Sept mois seulement après son élection à l’Elysée, le 20 décembre 2007, il fait une visite en grande pompe au Vatican. A la basilique du Latran, où il reçoit à son tour le titre de chanoine d’honneur, il lance un plaidoyer controversé en faveur d’une laïcité plus ouverte aux religions, une «laïcité positive» qui choque les partisans de la stricte séparation. Soulevant l’indignation de tout le camp laïque, il met sur le même plan le rôle du «curé» et de l’«instituteur» dans l’éducation des élèves et exalte les «racines chrétiennes» de la France.

En septembre 2008, le président Sarkozy reçoit à Paris Benoît XVI. Il souhaite à nouveau que l’Eglise catholique, et les religions en général, se fassent davantage entendre dans le débat public, par exemple sur les questions d’éducation ou de bioéthique.

Puis il retourne au Vatican le 8 octobre 2010 pour tenter d’apaiser ses relations avec les religions après le discours de Grenoble qui annonce une polémique répressive visant les Roms et suscite une levée de boucliers des évêques, des militants catholiques et de tous les milieux religieux.

François Hollande, Dieu et la République

François Hollande a un rapport plus distant que son prédécesseur avec la religion et une conception plus stricte et pragmatique de la laïcité. Son enfance à Rouen est catholique. Il est scolarisé jusqu’en troisième dans un établissement tenu par les Frères des écoles chrétiennes. Mais plus tard, avant d’entrer à l’ENA, il s’éloigne de la religion catholique, comme des positions politiques de son père, militant d’extrême droite. Dans un livre de 2002 du journaliste Jean-Yves Boulic, consacré à Ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas, François Holande professe une sorte d’athéisme:

«Je suis arrivé à un point où ce qui s’impose, c’est la conviction que Dieu n’existe pas, plutôt que le contraire.»

Pour lui, la religion est un sujet dont on ne parle pas, qui n’entre pas dans le débat public. «La religion est, chez lui, un angle mort», dit son ami catholique Bernard Poignant, conseiller à l’Elysée, dans le livre François Hollande, Dieu et la République, écrit par Samuel Pruvot aux éditions Salvator.

Lors de la campagne présidentielle de 2012, François Hollande propose d’inscrire dans la Constitution le monument de la loi de 1905 séparant l’Eglise et l’Etat: un projet délicat à mettre en œuvre juridiquement auquel l’Elysée a, semble t-il, renoncé.

Après son élection, il ne se précipite pas au Vatican comme l’avaient fait ses prédécesseurs. Il n’assiste même pas à la cérémonie d’intronisation du nouveau pape François en mars 2013. Mais la popularité mondiale de ce dernier, «homme de l’année 2013» selon plusieurs médias, et la proximité d’échéances électorales en France ne sont pas étrangères à sa décision de faire, le 24 janvier, le voyage de Rome.

Les contentieux sur le mariage et la fin de vie  

La popularité du président socialiste auprès de l’électorat catholique pratiquant –qui avait voté à 66% pour Nicolas Sarkozy lors du second tour de la présidentielle de 2012– s’est encore dégradée. Avec le «mariage pour tous», François Hollande s’est aliéné une grande partie de la population catholique qui, ces trente dernières années, avait permis à la gauche d’emporter bastions régionaux de la droite et du centre comme la Bretagne.

La loi Taubira sur le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels a soulevé l’opposition des évêques, du pape, de militants catholiques massivement présents dans les cortèges de la «Manif pour tous», au nom de la défense d’un modèle familial traditionnel composé d’un homme et d’une femme. La blessure est aujourd’hui restée vive dans les rangs catholiques, même si la PMA (procréation médicalement assistée) pour les femmes homosexuelles, qui fait figure d’épouvantail, a été écartée de la future loi sur la famille préparée par le gouvernement.

Le droit à l’avortement reste aussi de la chaux vive. De nombreux catholiques –dont quelques évêques, comme le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon–, ont manifesté, dimanche 19 janvier à Paris, contre l’interruption volontaire de grossesse, «banalisée» selon eux par la nouvelle loi sur l’égalité entre la femme et l’homme en discussion à l'Assemblée.

Mais la prochaine bataille d’ampleur portera sur la fin de vie. Sans attendre le rapport de synthèse que doit boucler d’ici à quelques semaines le Comité national consultatif d’éthique, François Hollande, au cours de sa conférence de presse du 14 janvier, a insisté sur sa volonté de faire adopter une loi dès cette année. Mais il connaît l’ampleur des objections.

Pour la première fois, il a évoqué la nécessité d’une «assistance médicalisée» pour la personne en fin de vie, dont la souffrance physique et psychique est estimée insupportable. Mais l’expression d’«assistance médicalisée» demeure floue. S’agit-il d’autoriser des «exceptions d’euthanasie», voire le suicide assisté, options récemment retenues par un panel de citoyens composé par un institut de sondages et sollicité par le Comité national d’éthique?

Il est certain que tout projet visant à sortir du cadre de la loi Léonetti (le «laisser mourir» contre le «faire mourir»), qui encourage les soins palliatifs et proscrit l’acharnement thérapeutique autant que l’aide active à mourir, rencontrera l’hostilité du public catholique. Au nom de la dignité et du respect de la vie, la conférence des évêques de France, suivie de la Fédération protestante, s’est prononcée, le 16 janvier, contre toute forme de «suicide assisté» et d’euthanasie.

Telle est donc la toile de fond de la première rencontre du 24 janvier entre le pape François et François Hollande. On doute que les deux hommes puissent aborder la diversité de ces questions. Mais au-delà du probable consensus qui sera réaffirmé sur les conditions de la paix en Syrie ou en Centrafrique, il faudra plus que ce court échange de vues pour lever la méfiance et résoudre les sérieux contentieux qui demeurent entre Rome et le gouvernement socialiste de la France.

Henri Tincq       

Henri Tincq
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Journaliste
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