Economie

Goldman Sachs est une hirondelle

Philippe Reclus, mis à jour le 23.07.2009 à 17 h 17

Le grand retour en forme de la banque n'annonce pas le printemps du secteur financier américain.

Ce qui est bon pour Goldman Sachs est-il bon pour l'Amérique? La plus célèbre banque d'affaires au monde, celle que certains n'hésitent pas à appeler «Government Sachs» tant ses liens avec les administrations successives à la Maison Blanche sont étroits, est elle en train d'annoncer le «come back» de l'industrie financière américaine? Et le retour de ses excès ? A priori, tout devrait permettre à la vénérable maison de Wall Street, qui avait réussi à marcher sur l'eau en 2007 là où d'autres s'étaient déjà noyés dans la crise des subprimes, de retrouver son statut hors du commun.

A commencer par la lecture de ses comptes, à la mi temps de 2009. Goldman Sachs a explosé tous les compteurs en dégageant en trois mois le chiffre d'affaires le plus important de son histoire : 13, 8 milliards de dollars ! Et un bénéfice de 3, 4 milliards de dollars, en hausse de 65%. En ne comptant pas les frais financiers à payer pour sa dette auprès de l'Etat, la banque aurait affiché un rendement de ses capitaux proche de 24%. Presque mieux que les standards stratosphériques observés lors de la dernière bulle financière, avant la crise.

Il serait pourtant bien hasardeux de penser que ce grand retour en forme annonce le printemps de l'ensemble du secteur financier outre-Atlantique. Goldman Sachs a profité à plein des activités sur les valeurs mobilières et du trading sur les produits de taux. Ses revenus des activités d'émission de titres ont explosé. En un an, la division courtage -marchés actions et obligataires a connu une hausse de 93%.

Certes, les principaux concurrents de Goldman Sachs, à commencer par les grandes banques universelles qui ont absorbé ces derniers mois les anciennes banques d'investissement en difficultés, ont profité eux aussi de la bonne tenue des activités de courtage et des marchés de taux au deuxième trimestre. JP Morgan Chase a ainsi tiré profit à plein de sa banque d'investissement dont les bénéfices ont plus que triplé à 1,47 milliard et dont le chiffre d'affaires a bondi de 33% à 7,3 milliards.

Difficultés chez les concurrents

Mais, pour être exposées à des tas d'autres activités (crédits aux particuliers et aux entreprises), contrairement à Goldman Sachs qui reste centrée sur les activités de marché, les majors américaines risquent de continuer à beaucoup souffrir ces prochains mois de la dégradation de la situation économique, de la montée du chômage, des impayés sur les cartes de crédit et des risques sur les prêts immobiliers. JP Morgan est certes la seule des six principales banques américaines à ne pas avoir connu un seul trimestre dans le rouge depuis le début de la récession en 2007. Mais son président, Jamie Dimon, a déjà prévenu que la qualité de ses crédit à la consommation se détériorait plus rapidement que prévu -les provisions destinées à couvrir les pertes sur créances ont plus que doublé en un an pour atteindre 9,7 milliards de dollars. Et qu'il est peu probable que JP Morgan dégage des bénéfices en 2010 sur les activités de cartes de crédit qui ont perdu 672 millions au deuxième trimestre. Les bénéfices de la banque de détail ont quant à eux été divisés par 33,  tombant à 15 millions, en raison de la hausse des défauts sur prêts immobiliers.

Bank of America n'a réussi à  gagner 3, 2 milliards qu'en vendant sa participation dans China Construction Bank. La banque a perdu la somme record de 1, 6 milliard de dollars sur les cartes de crédit. Quant à Citigroup, elle est certes sortie du rouge en gagnant 4,3 milliards de dollars. Mais c'est principalement dû à une plus-value de 6, 7 milliards de dollars sur la vente de sa filiale de courtage Smith Barney. Sans cette plus value, Citi aurait accusé une perte de 2, 4 milliards de dollars.

Une situation singulière

Ces comparaisons rendent la situation de Goldman Sachs encore plus singulière. D'autant que la banque a encore mieux profité de la disparition de ses concurrents les plus comparables dans leur modèle (Lehman Brothers, Bear Stearns ramassée par JP Morgan) ou du rachat d'autres concurrents (Merrill Lynch). Plus qu'un retour en forme de l'industrie financière en général, la situation laisse avant tout penser que Goldman Sachs a réussi à réactiver au plus vite son modèle historique qui s'apparente à un gigantesque «hedge fund» dont tout  le génie revient à savoir faire fructifier ses capitaux en jouant de la moindre anomalie des marchés. Les activités pour compte propre, c'est à dire les capitaux de la banque -en l'occurence ceux que le Trésor américain lui a  prêtés- lui auront ainsi permis de gagner en trois mois 811 millions de dollars  après une perte de 1, 4 milliard au premier trimestre.

Rien d'étonnant, dans ces conditions, à ce que Goldman Sachs ait été parmi les premiers à rembourser, dès mi juin, les 10 milliards de dollars reçus du Trésor américain pour l'aider à traverser la crise. C'est la condition pour s'affranchir de toute contrainte de l'Etat. Et renouer en l'occurrence avec une politique de bonus très généreuse destinée à récompenser ses «hommes en or». La banque a déjà mis de coté 11, 4 milliards de dollars à cette fin. Ce qui pourrait porter l'enveloppe sur l'ensemble de l'année à 18 voire 20 milliards de dollars. C'est  près de 700.000 dollars par salarié, le double des bonus de 2008 et un chiffre proche de record de 2007. On comprend que ses principaux concurrents redoutent de voir leurs meilleures équipes débauchées par Goldman Sachs, qui leur proposerait des rémunérations hors de leur portée. JP Morgan Chase s'est déjà prémuni contre ce risque en remboursant, elle aussi par anticipation, les 25 milliards de dollars prêtés par l'Etat. En revanche Citigroup et Bank of America n'ont pas les moyens de suivre.

Que fait le Trésor?

Dans ce contexte, que l'administration Obama se dise déterminée à empêcher le retour des vieilles pratiques de Wall Street et à rendre plus cohérentes les rémunérations avec les risques pris participe sans doute d'une saine intention.

Mais il serait curieux que le Trésor américain ait, d'un coté, permis à «Government Sachs» de gagner beaucoup d'argent pour son compte propre sur les marchés avec l'argent public qu'il lui a prêté et lui ait évité de prendre de plein fouet une faillite de l'assureur AIG secouru par l'Etat. Et de l'autre, que ce même Trésor se prête, «à l'insu de son plein gré», à relancer les vieux démons de la finance américaine. A commencer par la surenchère sur les rémunérations variables.

Et ce d'autant plus que Washington est le premièr conscient que le retour à la santé des autres majors du secteur bancaire américain tient pour l'instant largement d'un effet de trompe l'œil.

Philippe Reclus

(Photo: Des drapeaux devant le siège de Goldman Sachs à New York, REUTERS/Lucas Jackson)

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