Monde

Le contrôle de la Thaïlande, une lutte à qui perd perd

Jean-Claude Pomonti, mis à jour le 20.01.2014 à 13 h 21

Dans cette guerre entre pro et anti Thaksin, chaque camp semble se battre avec un bras lié dans le dos. Aucun ne prend le dessus sur l'autre et la crise économique s'ajoute à la crise politique.

Cérémonie bouddhiste à Bangkok pour un manifestant tué vendredi par l'explosion d'une grenade. REUTERS/Kerek Wongsa

Cérémonie bouddhiste à Bangkok pour un manifestant tué vendredi par l'explosion d'une grenade. REUTERS/Kerek Wongsa

Ce qui avait commencé comme un vaste pique-nique en ville, dans la bonne humeur, prend une mauvaise tournure avec coups de feu, explosions, quelques morts et des blessés. L’enjeu: le contrôle de l’Etat thaïlandais et de la deuxième économie d’Asie du Sud-Est.

Installés depuis  le 13 janvier dans le centre commercial et financier de Bangkok, des protestataires sont très bien organisés: grandes estrades aux carrefours-clés, milliers de tentes, toilettes portables, cantines avec distribution gratuite de nourriture, transports organisés à partir des provinces, surtout du sud du royaume, où le mouvement est aussi populaire que dans la capitale.

Armés de drapeaux tricolores thaïlandais et de sifflets, ils procèdent à des marches sonores dans les grandes avenues, au cours desquelles ils récoltent l’équivalent de milliers d’euros en liquide. Le 17 dans l’après-midi, lors d’une de ces marches, l’explosion de ce qui est sans doute une grenade fait un mort et trois douzaines de blessés parmi les manifestants. Deux jours plus tard, des motocyclettes ont balancé deux autres grenades derrière une estrade. Quatre blessés supplémentaires parmi les marchands ambulants.

Bangkok est une mégapole de plus dix millions d’habitants. Jusqu’ici, le quotidien de la plupart de ces derniers n’a guère été affecté. Les écoles, à quelques exceptions près, fonctionnent; les minibus de ramassage scolaire circulent; les grandes surfaces sont ravitaillées. Le Comité populaire démocratique pour la réforme (CPDR), qui organise les manifestations, n’a pas pu procéder à la «fermeture» annoncée de Bangkok par son président, Suthep Thaugsuban, tribun controversé, ancien dirigeant du Parti démocrate et l’objet d’un mandat d’arrêt apparemment inapplicable.

L'opposition ne veut pas d'élections

Placé sur la défensive, n’osant pas faire appel à la police, notamment de peur que l’armée intervienne, le gouvernement s’est éparpillé. Premier ministre au moins nominal, Yingluck, sœur cadette du magnat exilé Thaksin Shinawatra, s’est réfugiée au ministère de la Défense, où se réunit le conseil des ministres.

Des bureaux de secours plus discrets ont été ouverts parce que les vastes bâtiments administratifs sont encerclés – et parfois fermés – par les manifestants.

Supprimer le «régime Thaksin», tel est l’objectif annoncé. Les manifestants veulent débarrasser le royaume de la famille de Thaksin Shinawatra qui gouverne depuis le tournant du siècle grâce à une majorité électorale dont les bastions sont le Nord et surtout le Nord-Est très peuplé de la Thaïlande.

Les intérêts en jeu sont énormes: la Thaïlande est riche, son économie s’est considérablement diversifiée ces dernières décennies, son industrialisation est avancée et l’Etat y joue un rôle crucial. Les classes moyennes urbaines se sont développées et l’enrichissement se fait sentir même en secteur rural, notamment grâce à des mesures prises par Thaksin (la santé quasi-gratuite, le microcrédit, les subventions) quand il était Premier ministre (2000-2006).

Ejecté du pouvoir par un coup d’Etat en 2006, contraint de s’exiler deux ans plus tard pour éviter la prison pour corruption, Thaksin continue de gouverner par procuration. La raison: sa popularité reste assez forte pour que son clan sorte majoritaire de tous les scrutins. Convaincu, dit-on, que les manifestations vont s’essouffler, il ne cède pas. Et il vrai que, au bout d’une semaine, les participants sont nettement moins nombreux et que les corporations commencent à rouspéter (taxis, transporteurs, restaurateurs, hôteliers, supermarchés).

Yingluck a tenté une sortie de crise en convoquant des élections générales le 2 février. Que les électeurs tranchent! Mais le CPDR ne veut plus de scrutin. Il crie aux achats massifs de voix et à la compétence limitée, selon lui, d’une grande partie de l’électorat rural de Thaksin. Le Parti démocrate (l’opposition parlementaire), lui emboîte le pas: non seulement ses députés ont démissionné avant la dissolution du Parlement, le 9 décembre, mais ils ont décidé de boycotter le scrutin.

Corruption et vide politique, carburant de la crise

La Commission électorale affirme que l’organisation de ce scrutin est très difficile: des commissaires électoraux ont démissionné, des candidats n’ont pas pu être enregistrés dans au moins huit circonscriptions du Sud… Bref, elle réclame avec insistance le report du scrutin dont les résultats, s’il est maintenu le 2 février, risquent fort d’être annulés.

Dans cette guerre d’attrition, chaque camp semble se battre avec un bras lié dans le dos. Thaksin n’ose pas faire appel aux Rouges qui lui restent encore fidèles de peur de favoriser une intervention d’une armée avant tout monarchiste. De son côté, pour avoir brutalement réprimé les Rouges qui occupaient le centre de Bangkok en 2010, l’armée reste sur la réserve.

Elle s’est contentée de défiler le 18 janvier, jour des forces armées, lequel est l’occasion du renouvellement de l’allégeance des soldats à leur souverain, âgé de 86 ans, à la santé fragile et qui demeure adulé.

Thaksin ne contrôle pas les organes étatiques renouvelés depuis le coup d’Etat de 2006. La Commission nationale anti-corruption vient d’ouvrir une enquête sur le rôle que Yingluck aurait pu jouer dans la corruption qui entacherait un vaste programme de subventions aux riziculteurs, qui se traduit par un trou de milliards d’euros, des millions de tonnes de riz invendues et des retards substantiels dans le versement de l’aide aux riziculteurs qui manifestent ouvertement leur dépit.

Quant au Parti démocrate, qui n’a plus remporté d’élections depuis 1992, il se retrouve paralysé par son incapacité à proposer un véritable programme de réformes. Débordés par le CPDR, incapables de prendre racine dans les milieux populaires hors du Sud et de Bangkok, les Démocrates estiment que boycotter le scrutin est encore la moins mauvaise des solutions.

Tout s’effiloche en Thaïlande dans une ambiance de fin de règne. L’actuel gouvernement, chargé d’expédier les affaires courantes, ne peut pas obtenir des crédits. Il a rangé dans un tiroir ses grands projets d’infrastructures. Il ne gouverne plus. En 2013, le taux de croissance du royaume est repassé, pour la première fois depuis la crise régionale financière de 1997-97, sous la barre des 3%. La bourse de Bangkok est la moins performante d’Asie du sud-est depuis le rebondissement de la crise politique fin octobre 2013 provoqué par une tentative très maladroite d’amnistier Thaksin.

Le vide ainsi créé multiplie les risques de provocations et de dérapages. Les soutiens renouvelés dont bénéficient Suthep et ses cohortes soulignent que la mainmise sur l’Etat, entreprise par Thaksin au début du siècle et interrompue par l’armée en septembre 2006, n’a pas été acceptée, non seulement par les élites et groupes de pression traditionnels mais aussi par de nombreux hommes d’affaires. Comme le milliardaire des télécoms ne paraît pas pour autant décidé de se retirer, le pays continue de s’enfoncer dans la crise.

Jean-Claude Pomonti

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Jean-Claude Pomonti (23 articles)
Journaliste
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