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Woody Allen a-t-il agressé sexuellement sa fille adoptive en 1992?

Jessica Winter, mis à jour le 03.02.2014 à 9 h 37

Oublions un moment les hommages d'Hollywood, et du monde du cinéma en général, et revenons-en aux faits.

Woody Allen en 2010 à Cannes. REUTERS/Christian Hartmann

Woody Allen en 2010 à Cannes. REUTERS/Christian Hartmann

Le 1er février 2014, Dylan Farrow a publié dans le New York Times une lettre ouverte, accusant Woody Allen, son père adoptif, d'agression sexuelle, donnant sa version des faits.

«Pendant tellement longtemps, la reconnaissance dont jouit Woody Allen m'a réduite au silence. Je le prenais comme un reproche personnel (...). Mais les survivantes d'agressions sexuelles qui m'ont parlé –pour me soutenir, partager leur peur de parler haut et fort d'être traitée de menteuse, de se voir dire que leurs souvenirs sont erronés – m'ont donné des raisons de sortir de mon silence, ne serait-ce que pour que d'autres sachent qu'elles n'ont pas à sortir de leur silence.»

A la lumière de ce témoignage, nous republions cet article qui retrace tous les faits dont nous disposons sur l'affaire Dylan Farrow/Woody Allen. 

Depuis plus de vingt ans, chaque nouveau film de Woody Allen est encore et toujours l'occasion de tergiverser sur la vie personnelle du réalisateur: sur son épouvantable rupture, en 1992, d'avec Mia Farrow; sur sa liaison avec la fille adoptive, tout juste majeure, de celle-ci, Soon-Yi Previn (qu'il épousera ensuite); et le pire du pire, sur les allégations voulant que Woddy Allen ait abusé sexuellement de Dylan, 7 ans, la fille qu'il avait adoptée avec Mia Farrow.

Les esprits se sont encore récemment échauffés autour de Woody Allen, qui vient de remporter sa 24e nomination aux Oscars pour son dernier film, Blue Jasmine, en plus des nominations pour ses actrices Cate Blanchett et Sally Hawkins. En novembre, Vanity Fair publiait un article, signé Maureen Orth, revenant sur le scandale Allen-Farrow et donnant pour la toute première fois la parole à Dylan. L'entretien fit l'effet d'une bombe.

Dylan (qui a depuis changé de prénom) n'y modifie pas du moindre iota l'histoire racontée à l'époque de ses 7 ans: le 4 août 1992, dans la maison de sa mère située dans le Connecticut, Woody Allen l'a agressée sexuellement dans le grenier. La jeune femme peut aujourd'hui compter sur le soutien de son frère, Ronan Farrow, une star de la télé en devenir. Le 13 janvier, après la distinction accordée à Woody Allen pour l'ensemble de sa carrière lors de la cérémonie des Golden Globes, Ronan tweetait

«J'ai loupé l'hommage à Woody Allen –le passage où une femme soutient publiquement qu'il l'a agressée sexuellement quand elle avait 7 ans, ils l'ont mis avant ou après les extraits d'Annie Hall

Deux décennies après la débâcle Woody Allen-Mia Farrow, qu'est-ce qu'un observateur extérieur peut bien conclure des faits disponibles?

Les défenseurs de Woody Allen se sont toujours retranchés derrière un fait simple: jamais le cinéaste n'a été inculpé, et encore moins condamné, pour un crime. 

Un intérêt «anormalement conséquent» pour Dylan

Ce que nous savons, c'est qu'en août 1992, Mia Farrow et Dylan se rendent au cabinet d'un pédiatre, qui contacte ensuite les autorités pour des soupçons d'abus. Le procureur du Connecticut fait alors appel au service spécialisé dans les abus sexuels infantiles de l'hôpital de Yale-New Haven, pour une évaluation de Dylan. En mars 1993, l'hôpital conclut que «Dylan n'a pas été abusée sexuellement», selon Maureen Orth de Vanity Fair.

Dossier clos? Pas nécessairement.

Trois mois plus tard, en juin, Elliot Wilk, juge de la cour suprême de l’Etat de New York, refuse à Woody Allen la garde des trois enfants eus/adoptés avec Mia Farrow. Elliot Wilk, critiquant les conclusions de Yale-New Haven, statue que l'équipe hospitalière n'a pas entendu Dylan, a refusé de témoigner au procès à part par l'intermédiaire de dépositions et a détruit toutes ses notes prises au cours de son évaluation.

Dans son premier article pour Vanity Fair sur le dossier Allen, publié en 1992, Maureen Orth exploitait pas moins de 25 interviews formelles –de sources nommées et anonymes– attestant que Woody Allen était «complètement obsédé» par Dylan. «En sa présence, il était visiblement incapable de garder ses mains dans ses poches», écrivait Maureen Orth.

Dans son jugement rendu en juin 1993, Elliot Wilk interdit aussi à Woody Allen le moindre droit de visite sur Dylan, comme sur un autre enfant adopté avec Mia Farrow, Moses, 15 ans à l'époque. En mai 1994, lors d'une audition examinant une réévaluation des droits de garde et de visite de Woody Allen, la division d'appel de la cour suprême d’Etat, fait part d'un «consensus manifeste» parmi les experts psychiatriques impliqués dans le dossier et pour qui «l'intérêt» de Woody Allen pour Dylan est «anormalement conséquent».

Une manipulation de Mia Farrow?

Du côté de Woody Allen et de ses avocats, leur défense consiste à dire que Mia Farrow, rageuse d'avoir découvert la liaison du cinéaste avec Soon-Yi, a sans doute manipulé Dylan pour qu'elle fasse de telles allégations. «M. Allen dément spécifiquement les allégations selon lesquelles il aurait abusé sexuellement de Dylan», rapporte la cour d'appel en 1994, «et les caractérise comme faisant partie de la réaction extrême de Mme Farrow à la découverte de sa relation effective avec Mme Previn». Dans un article du magazine Time, en 1992, Woody Allen précise:

«Dans le Connecticut, l'atmosphère est étouffante de rage à mon égard. Cette histoire en est peut-être l'une des conséquences. Mais il est aussi possible qu'elle ait été, intentionnellement, montée de toutes pièces.»

En termes strictement génériques, une telle hypothèse n'a rien d'absurde. «Il est fréquent que des allégations d'abus sexuels infantiles émergent au moment d'une rupture ou d'un conflit sur la garde des enfants», explique David Finkelhor, professeur de l'Université du New Hampshire et directeur du Crimes Against Children Research Center.

«Certaines personnes peuvent inventer ce genre d'accusations pour tourner le conflit à leur avantage ou pour que leurs revendications soient davantage entendues.»

Mais David Finkelhor qui, rappelons-le, parle ici en général, mentionne aussi un autre scénario.

«Dans d'autres cas, les gens parleront de choses qu'ils ont préféré ignorer par le passé ou que les enfants ont tues par peur de bouleverser la famille. Ces histoires sortiront au moment [d'un divorce ou d'un conflit de garde], parce qu'ils auront un sentiment de plus grande liberté pour les formuler. (…) Prendre conscience que des abus sexuels ont lieu à l'intérieur de la famille a des conséquences tellement dévastatrices qu'il n'est pas rare que les gens préfèrent regarder ailleurs ou leur trouver des excuses.»

Dans son interview au Time, Woody Allen laisse fortement entendre une relation de cause à effet entre la découverte, par Mia Farrow, de sa liaison avec Soon-Yi, et les allégations d'abus sexuels. Mais l'argument est difficile à tenir compte-tenu de la chronologie des événements. 

Les pièces «laissent entendre que l'abus a bien eu lieu»

Mia Farrow découvre que Woody Allen a une aventure quand il oublie des photos pornographiques de Soon-Yi sur le rebord de sa cheminée, en janvier 1992 –soit 8 mois avant les premières allégations de Dylan. Si on en croit Maureen Orth, Woody Allen suivait d'ailleurs déjà une thérapie pour «comportements inappropriés» avec Dylan avant que son aventure n'éclate au grand jour.

Et dans leur décision de mai 1994, les juges de la cour d'appel de New York statuent que, concernant les événements survenus le 4 août 1992, «le témoignage des personnes s'occupant des enfants ce jour-là, la vidéo de Dylan faite par Mme Farrow le lendemain et des déclarations rendant compte du comportement de Dylan envers M. Allen avant comme après l'abus présumé laissent entendre que l'abus a bien eu lieu». Même si «les preuves de ces allégations sont discutables», poursuit le rapport de la cour, «notre examen des faits milite en défaveur de l'argument voulant que Mme Farrow ait fabriqué de toutes pièces ces allégations».

En parlant aujourd'hui, pour la première fois depuis une génération, Ronan Farrow et l'ex-Dylan Farrow remettent les agissements présumés de Woody Allen sous d'implacables projecteurs. Mais si leurs déclarations ont sans doute un peu ébranlé le consensus dit du «vivre et laisser vivre» formé autour de Woody Allen aux lendemains du scandale de 1992, elles sont loin de l'avoir dissipé.

Ce consensus est tout particulièrement robuste à Hollywood, où Woody Allen est sans doute celui pour qui, dans toute la société occidentale, le cloisonnement psychologique a été le plus payant. Les têtes d'affiche n'ont jamais cessé de vouloir tourner avec lui, même dans les années 1990, et elles ne le feront jamais. Aux Golden Globes, pendant l'hommage à Woody Allen, trouver aux premiers rangs de la salle quelqu'un qui n'ait jamais été dans l'un de ses films avait tout d'une gageure.

[Cette dernière partie contient un spoiler concernant le film Blue Jasmine]

Curieusement, ce genre de cloisonnement est l'un des thèmes centraux de Blue Jasmine. Dans le rôle-titre qui vient de lui valoir une nomination aux Oscars, Cate Blanchett campe la femme d'un investisseur véreux. Tant que son mariage est radieux, Jasmine oublie toutes les suspicions que les affaires incroyablement lucratives de son mari peuvent susciter: ce n'est que lorsqu'elle découvre qu'il la trompe avec la très jeune fille au pair qu'elle passe, dans un accès de vengeance, un coup de fil au FBI. Jasmine le fait donc pour de mauvaises raisons, certes —mais il s'avère que ses doutes sont fondés. La scène est un incroyable moment de cinéma, hyper dramatique. Les producteurs des Oscars pourraient être inspirés de la projeter le 2 mars, au moment de remettre le prix de la meilleure actrice.

Jessica Winter

Traduit par Peggy Sastre

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