France

Et si le patronat devenait lui aussi social-démocrate?

Eric Le Boucher, mis à jour le 18.01.2014 à 9 h 50

Les contreparties demandées par François Hollande en échange des nouvelles baisses de charges des entreprises sont une mascarade. Pour autant, le patronat ne peut s'exonérer de ses responsabilités.

REUTERS/Jim Young

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C'est entendu: l'histoire des «contreparties» est une mascarade. En échange des baisses de charges, François Hollande demande aux entreprises de s'engager sur des emplois, des investissements et du dialogue social. Le chef de l'Etat a même annoncé la création d'un «observatoire des contreparties», un intitulé qui frise la rigolade. C'est le côté donnant-donnant du «pacte de responsabilité» nécessaire pour adoucir la gauche: que le patronat fasse lui aussi son bout de chemin. Une mascarade parce que c'est impossible.

Le Medef n'a pas les moyens d'appuyer sur un bouton pour déclencher chez ses mandants des embauches ou des dépenses. Il ne peut que faire des hypothèses, appuyées sur des équations très peu fiables. La promesse de Pierre Gattaz, son président, de créer «un million d'emplois» si le gouvernement faisait ce qu'il demande est une autre blague. Jamais de tels engagements chiffrés n'ont été tenus, l'exemple de la baisse de la TVA dans la restauration est dans toutes les mémoires.

La question des contreparties, posée ainsi, ne peut que provoquer des déceptions et réenvenimer le combat social que François Hollande cherche à apaiser. Ce qui devrait être en jeu, ce ne sont pas des chiffres mais une conversion parallèle, celle du patronat, à la social-démocratie à l'allemande.

Le compte n'y est pas?

Le président de la République a admis s'être trompé. Il a sous-estimé la crise. Il a augmenté les impôts, il dit maintenant qu'il faut les baisser. Il a laissé des membres de son gouvernement dire pis que pendre des chefs d'entreprise, et voici qu'il les place au centre de ses espoirs. Il conduit maintenant une politique de baisse des dépenses publiques et de baisse du coût du travail, exactement dans la ligne demandée par le patronat. Cette ligne pro-business provoque d'ailleurs, comme attendu, les vociférations de la gauche non encore convertie à la social-démocratie. François Hollande l'a dit: «Je prends mes risques.» Il a pris aussi les moyens, avec le vote d'une motion de confiance et des ordonnances.

Les entreprises peuvent rétorquer que la ligne est bonne mais que le compte n'y est pas: un abaissement des charges de 35 milliards d'euros ne suffit pas à replacer la France à bon niveau de compétitivité. C'est vrai. Thomas Piketty, économiste de gauche, a dit qu'il fallait «aller plus loin que les 5,4% de cotisations familiales et y ajouter les 12,8% de la maladie». On arrive alors à 100 milliards d'allègement du coût du travail, chiffre évoqué par Pierre Gattaz: c'est le bon ordre de grandeur.

Mais, faute d'y arriver, les entreprises n'ont-elles rien à offrir? Au regard de l'histoire, le patronat, les entreprises, ne peuvent pas s'exonérer de toutes leurs «responsabilités» devant l'état désastreux de l'économie française. Elles sont coupables au minimum de passivité, d'avoir laissé la classe politique depuis trente ans accumuler les renoncements, les fausses réformes et les déficits. Les grands groupes se sont portés à la conquête du monde, avec raison, mais en délaissant le pays de leurs racines, à tort. Les hauts dirigeants ont perdu l'«esprit politique». Ils se flattent d'ailleurs de ne penser qu'à la ligne du bas de leur compte d'exploitation.

Préférant ne pas voir, se cachant derrière le paravent de l'apolitisme, le patronat a fermé les yeux devant l'impardonnable immobilisme de Jacques Chirac et les incohérences de Nicolas Sarkozy. Il n'a pas fait, auprès du peuple et de ses représentants, la pédagogie de l'économie, de la crise, de la concurrence, des bienfaits de l'euro et de l'Europe. Les grandes entreprises sont coupables de désertion idéologico-politique.

Les entreprises n'y sont pas pour rien

Si le dialogue social est toujours aussi conflictuel, si les Français sont nuls en culture économique et si les députés connaissent si mal l'entreprise, les entreprises peuvent s'interroger sur leurs «responsabilités». En 1981, à droite, 13,9% des députés étaient des chefs d'entreprise, en 2012, ils ne sont plus que 8,7%. La hauteur excessive des charges sur le travail est fondamentale, mais elle cache une réalité: la faiblesse de gamme de l'économie française. Comme l'explique avec pertinence Jean-Pierre Rodier, président du conseil de surveillance de la Saur:

«Les demandes actuelles de baisse des charges des entreprises ont remplacé leurs demandes passées de dévaluation du franc. Les entreprises attendent la suivante et ne se forcent pas à monter en gamme.»

Malgré les 6 milliards de crédits impôts-recherche qui font de la France un paradis fiscal de la recherche-développement, les dépenses des entreprises françaises n'ont pas augmenté.

Devenir sociales-démocrates serait pour les entreprises françaises faire comme les groupes allemands: ne plus attendre la «prochaine» baisse des charges mais délocaliser le bas de gamme pour prendre son parti d'un coût du travail fort et d'un euro fort, chercher des marges dans la haute qualité et l'innovation. Ce serait ouvrir le dialogue avec les syndicats sur cet objectif. Ce serait mieux agir avec les PME sous-traitantes. Ce serait investir dans une meilleure mobilisation créatrice de leurs personnel à tous les niveaux. Ce serait croire dans l'apprentissage et renoncer aux petits arrangements de la formation permanente pour en imposer une vraie réforme.

Le «pacte de responsabilité» amorce une transformation des mentalités politiques françaises. Mais il ne portera ses fruits que s'il débouche sur une transformation des mentalités économiques et sociales.

Eric Le Boucher

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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