France

La social-démocratie à la française est une plaisanterie

Eric Dupin, mis à jour le 16.01.2014 à 2 h 34

Dans l'état actuel de la France, ce concept, qui suppose notamment un équilibre des forces entre salariés et patronat, est vide de sens.

Un tee-shirt pro-Hollande à l'université d'été du PS à la Rochelle, en août 2012. REUTERS/Stéphane Mahé.

Un tee-shirt pro-Hollande à l'université d'été du PS à la Rochelle, en août 2012. REUTERS/Stéphane Mahé.

Hourra! Formidable! Il a fini par avouer. Il a enfin abjuré. Ballotté par de multiples tourmentes et échoué dans le trou de l’impopularité, François Hollande a eu l’audace de se proclamer «social-démocrate».

Il cède ainsi aux injonctions d’innombrables commentateurs. La veille de sa conférence de presse, l’éditorialiste de Libération le sommait ainsi de se dire «social-démocrate et fier de l’être».

Mais le sens des mots est ici codé. L’expression «social-démocrate» désigne moins une identité idéologique précise qu’elle n’est le signe sémantique d’une inflexion politique. Passer du «socialisme» à la « social-démocratie» signifie, dans le langage dominant, en finir avec les archaïsmes supposés de la gauche française.

Une gauche qui se paie de mots

C’est là une très vieille histoire. Née de la Révolution française, bercée par le romantisme révolutionnaire, largement coupée du mouvement syndical, la gauche française a toujours eu une fâcheuse tendance à se payer de mots. Elle compense par sa rigidité doctrinale les accommodements opportunistes auxquels l’exercice du pouvoir l’obligent régulièrement. Qu’importe que les pratiques trahissent les idées si la religion des mots est préservée.

La social-démocratie européenne a connu pareils dilemmes, mais elle les a résolus assez tôt dans le sens du pragmatisme. «Qu'elle ose paraître ce qu'elle est!», exigeait, dés la fin du XIXème siècle, le socialiste révisionniste allemand Edouard Bernstein. Il a eu gain de cause au sein du SPD.

En France, un verbalisme plus ou moins révolutionnaire a longtemps alterné, au fil des séquences historiques, avec une soumission cynique aux classes dominantes. C’est pourquoi François Mitterrand, respectueux de cette tradition du socialisme à la française, a toujours nié avec la dernière énergie avoir changé de politique dans les années 80.

Lionel Jospin avait fait un pas timide vers plus de cohérence en confessant, lors de sa campagne présidentielle de 2002, que son programme n’était «pas socialiste». Cette audace lui avait valu de sévères critiques des gardiens du temple.

François Hollande tombe finalement le masque en cet hiver 2014. La gauche au pouvoir est nue; en tous cas, elle n’est plus «socialiste».

Un concept vide de sens

Peut-elle, pour autant, devenir réellement «sociale-démocrate»? Répondre par l’affirmative relèverait de l’ignorance historique et de l’imposture politique. La social-démocratie européenne, qui a eu ses années de gloire dans les années de croissance de l’après-guerre, repose sur un système de compromis entre forces sociales et politiques à mille lieues des réalités actuelles.

Elle suppose d’abord l’existence d’un équilibre de forces entre salariés et patrons, syndicats et organisations professionnelles. L’Etat n’intervient que comme arbitre ultime de négociations que concluent de puissants partenaires sociaux capables de satisfaire les intérêts de chacune des parties. En Allemagne, ces processus vont jusqu’à des formes de cogestion dans les entreprises.

François Hollande n’a nullement évoqué pareilles perspectives. Et pour cause: dans un contexte de croissance atone marqué par un chômage de masse, le patronat est en position de force comme rarement. C’est lui qui est en mesure de donner le là. Voilà pourquoi le président de la République a pu si facilement reprendre l’idée d’un «pacte de confiance», avancée par le Medef, pour le transformer en «pacte de responsabilité».

L’impossibilité d’une politique social-démocrate équilibrée est renforcée par le triste état des syndicats en France. Faiblement représentatives et historiquement divisées, les organisations de salariés ne sont guère en état de contrebalancer l’influence du patronat sur le gouvernement. Deux confédérations (la CGT et FO), représentant près de la moitié du salariat, ont accueilli négativement le «pacte de responsabilité». Thierry Lepaon, le secrétaire général de la première, a carrément accusé Hollande de procéder à «une mise à disposition de la France au service du patronat».

Tout cela augure mal des négociations à venir. Quatre organisations (la CGT, la CFDT, la FSU et l'Unsa) ont certes réussi à pondre mardi un communiqué autour de «revendications communes». Mais leurs désaccords risquent vite de réapparaître.

Sans parler de la faiblesse de la direction confédérale de la CGT, qui n’a pas signé l’accord sur la formation professionnelle sous la pression de ses propres négociateurs. C’est dire si les syndicats auront du mal à arracher de véritables «contreparties» en échange de la baisse des charges sociales pesant sur les entreprises.

Social-libéralisme ou démocratie sociale

Il serait sans doute moins faux de qualifier de «social-libérale» la politique hollandaise. C’est l’avis de Dominique Barbet, économiste chez BNP Paribas, qui a intitulé sa note élogieuse: «Hollande du socialisme au social-libéralisme».

Il est vrai que le raisonnement du chef de l’Etat est autrement plus économique que social. Il a essentiellement parlé des «entreprises», maîtresses de l’avenir, n’évoquant que discrètement les «partenaires sociaux» invités à s’associer au processus.

D’autres analystes ne voient toutefois pas ce qu’il y a de social dans l’option libérale retenue. «C’est une politique purement néolibérale», s’indigne ainsi Laurent Mauduit sur Mediapart.

On peut, à tout le moins, s’interroger sur la manière dont ce fameux «pacte de responsabilité», aux contours encore imprécis, sera mis en forme.

On songe ici à deux tentations qui guettent l’exécutif. Hollande est très fier d’avoir pu concrétiser son principe de «démocratie sociale», annoncé lors de sa campagne présidentielle, à propos de l’accord national interprofessionnel «sur la compétitivité et la sécurisation de l’emploi». Le Parlement l’a seulement ratifié pour l’essentiel.

Or, le président de la République a annoncé, en ce début d’année, sa volonté de «faire avancer les dossiers» par décrets et par ordonnances. Même s’il a indiqué mardi sa volonté d’engager la responsabilité du gouvernement sur son «pacte», l’exécutif semble bien décidé à piloter directement sa politique économique avec les partenaires sociaux à la mesure de leur influences respectives. Le Medef ne peut qu’en être rassuré.

Éric Dupin

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Journaliste
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