France

Y a-t-il trop de femmes à l'école?

Louise Tourret, mis à jour le 15.01.2014 à 21 h 21

La féminisation d'un métier est-il un mauvais signe pour ce métier? Est-ce parce qu'il est féminisé qu'il est déclassé, ou l'inverse? Quelle est la place des hommes et des femmes dans l'Education nationale? Une interview critiquée d'Antoine Compagnon permet de se pencher sur ces questions.

Une professeure avec ses élèves à Manhattan, New York, le 10 janvier 2014.  REUTERS/Adrees Latif

Une professeure avec ses élèves à Manhattan, New York, le 10 janvier 2014. REUTERS/Adrees Latif

Professeur au Collège de France, grand spécialiste de Montaigne, Antoine Compagnon a accordé un entretien à Marie-Estelle Pech, journaliste éducation au Figaro, qui a provoqué des réactions inhabituelles pour le monsieur et le sujet. Le propos tournait autour du manque de perspectives dans le métier d’enseignant et de la déconsidération dont il pâtit. Pour Antoine Compagnon, un temps pressenti pour être nommé à la tête du Conseil supérieur des programmes (scolaires), cette déconsidération s’explique:

«Les métiers de l'enseignement étaient des métiers de promotion sociale. Ils ont cessé de jouer ce rôle. La féminisation massive de ce métier a achevé de le déclasser, c'est d'ailleurs ce qui est en train de se passer pour la magistrature. C'est inéluctable. Un métier féminin reste encore souvent un emploi d'appoint dans un couple. L'enseignement est choisi par les femmes en raison de la souplesse de l'emploi du temps et des nombreuses vacances qui leur permettent de bien s'occuper de leurs enfants.»

Les Inrocks ont publié une autre interview pour vérifier que c’était bien ce que Compagnon pensait avoir dit et pensait tout court et, apparemment, c’est le cas.

Les propos de l’universitaire ont évidemment été vertement critiqués sur les réseaux sociaux et sur des sites d’information comme avec cet intéressant article par exemple. Un texte en particulier, signé Anne-Charlotte Husson, a beaucoup circulé. Et la colère est grande:

«Grâce à vous, j’en ai appris encore un peu plus sur ma réelle motivation, celle que je me cachais à moi-même. J’avais sous-estimé un fait important : j’ai moi aussi un titre, je suis Etre Humain à Utérus Intégré (EHUI, à prononcer “eh oui”), et cela ne peut que déterminer chaque aspect de ma vie.»

Mais revenons sur la déclaration d’Antoine Compagnon, point par point.

«Les métiers de l'enseignement étaient des métiers de promotion sociale. Ils ont cessé de jouer ce rôle. La féminisation massive de ce métier a achevé de le déclasser»

Est-ce une fausse banalité ou cette affirmation est-elle étayée? Si les enseignants sont une profession dévalorisée que dire des juges et des médecins dont parle l’interview? Et des politiques? Est-ce la présence accrue des femmes qui dévalorise un métier?

Marlaine Cacouaut-Bittaud explore les articulations complexes mais possibles entre vie personnelle et vie professionnelle chez les enseignantes. Elle a publié une étude qui portait très précisément sur ce sujet. Elle date de 2001 et est intitulée: «La féminisation d’une profession est-elle signe de perte de prestige?»

Elle cite Christian Baudelot et Roger Establet, deux très grands  sociologues de l’éducation pour qui la présence minoritaire des hommes dans les écoles n’est pas un phénomène récent puisque les institutrices formaient déjà 62% du corps en 1923 et 67,2% en 1939. C’est seulement dans les années 1960 qu’on l’interprète comme un signe de déclin.

Marlaine Cacouaut-Bittaud rappelle aussi que l’idée qu’une profession se dévaloriserait par la présence des femmes est en général véhiculée par... des hommes. Avec une vision contradictoire de leurs intérêts et de ceux de femmes. Un exemple avec les médecins:

«Au cours des dernières décennies, une partie des médecins (les généralistes plus que les spécialistes, ceux qui occupent “les positions relativement dominées”) se sentent “déclassés”. Le mode d’exercice, fréquent chez les femmes, qui consiste à se réserver un jour de liberté, à s’associer, à travailler à temps partiel, apparaît comme une menace. En effet, il contribue à banaliser le métier: que les médecins s’organisent pour vivre “comme tout le monde” est considéré par beaucoup d’entre eux comme l’indice d’une baisse de prestige. Un métier “masculin” (qui suppose une épouse dévouée et des revenus confortables) se verrait transformé en métier “féminin”, aux horaires et aux revenus limités, de plus en plus contrôlé par l’Etat. Comme nous l’avons laissé entendre, la réalité est plus complexe car des salariées peuvent atteindre un niveau de rémunération plus élevé que des généralistes et des spécialistes femmes cumulent un bon niveau de revenus et une souplesse dans l’organisation de leur temps. Néanmoins, des questions cruciales sont soulevées à l’occasion des discussions ou des polémiques entre praticiens. Les femmes revendiquent l’amélioration de la couverture maternité des indépendantes, dénoncent l’augmentation des cotisations retraite, acceptable pour les hauts revenus mais pénalisante pour les professionnelles, qui gagnent, dans l’ensemble, moins que leurs confrères et gèrent plus souvent un cabinet à temps partiel».

Bref, un métier valorisé, serait un métier chronophage. Le fait est que le temps partiel ou l’organisation des temps de vie qui permet de tout faire –entendez l’éducation des enfants– reste majoritairement un choix de femmes et que 80% des tâches domestiques et éducatives sont assurés par les femmes. Ce n’est pas une opinion, ce sont les statistiques qui le montrent.

«Un métier féminin reste encore souvent un emploi d'appoint dans un couple»

Concernant la question du salaire d’appoint, Marlaine Cacouaut-Bittaud rappelle que oui, dans les années 1970-80 beaucoup d’enseignantes étaient femmes de cadres (ce qui induisait des vraies différence sociales au sein des équipes soit dit en passant).

Cette réalité paraît périmée, comme la notion de salaire d’appoint en général. Mais ce qui n’est pas périmé, c’est que le salaire des enseignants subit une baisse relative depuis cinquante ans et ça, ce sont leurs syndicats qui l’affirment.

«L'enseignement est choisi par les femmes en raison de la souplesse de l'emploi du temps et des nombreuses vacances qui leur permettent de bien s'occuper de leurs enfants.»

En 2010, Julie Jarty a étudié les usages de la flexibilité temporelle chez les enseignants en partant du postulat suivant:

«Il existe une perception largement répandue selon laquelle la profession enseignante serait woman-friendly, “bien pour une femme”»

Son étude la conduit à la conclusion suivante:

«La contraction du temps passé au sein de l’établissement après la naissance d’un enfant se révèle une pratique plutôt féminine; rares sont les hommes pour qui la naissance d’un enfant engendre un tel changement. Si la négociation d’emploi du temps “sur mesure”, permettant une compatibilité d’enseignement avec les horaires scolaires de leurs propres enfants, est une pratique courante et admise dans les collèges et lycées étudiés, les directions d’établissement consentent souvent à élaborer des emplois du temps explicitement évoqués en termes “d’horaires de mamans”, avec des journées de cours concentrées entre neuf heures et seize heures et/ou des mercredis matins libérés.»

Voilà pour le collège. Et le sociologue François Dubet avance même que pour une partie des femmes, le choix du métier d’enseignant se fait sur l’idée qu’il s’agit d’un métier diplômé qui va leur permettre de concilier leur vie professionnelle et personnelle.

Que le métier attire aujourd’hui moins d’hommes et plus de femmes devraient nous faire réfléchir d’autant que, d’après les statistiques du ministère du Travail, il s’agit une exception dans les métiers diplômés où la tendance est plutôt à l’équilibrage.

«Pour certains enfants, il serait préférable d’avoir aussi affaire à des hommes à l’école primaire, à des figures masculines comme à des figures féminines.»

Antoine Compagnon affirme cela non pas dans Le Figaro mais dans Les Inrocks et c’est peut-être ce qu’il y a de plus scandaleux dans ses propos récents.

L'idée selon laquelle «il serait préférable d’avoir aussi affaire à des hommes» reste totalement à démontrer à ce jour et relève d’une conception étroite de l’éducation... et des femmes.

Mais, voyons comment se répartissent les postes entre hommes et femmes à l'école. Il n’y a presque que des femmes dans les maternelles (93%) mais leurs inspecteurs sont majoritairement des hommes (62%). Alors le plafond de verre à l’école, on en parle? Dans le secondaire: 56% de femmes, mais des personnels de direction majoritairement masculin (60%). Il y a aussi 70% de recteurs (mais là le progrès est notable). Plus on monte dans la hiérarchie scolaire, plus il y a d’hommes. Et tout en haut, au ministère, ils sont majoritaires comme dans le cabinet de Vincent Peillon.

En matière d’inégalités, dans la vie professionnelle comme personnelle, la féminisation du corps enseignant et sa répartition dans l’école posent aussi de bonnes questions. Des questions qu’il serait regrettable d’ignorer alors que l’institution promeut le combat contre les stéréotypes en sein.

Louise Tourret

Louise Tourret
Louise Tourret (167 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte