Culture

«12 Years a Slave», une adaptation très fidèle du livre de Solomon Northup

Forrest Wickman, mis à jour le 26.01.2014 à 14 h 16

Sur la plupart des points, le film de Steve McQueen reprend le récit fait par l'ancien esclave en 1853. Certaines des scènes les plus incroyables et de nombreuses répliques en sont directement tirées.

Chiwetel Ejiofor dans «12 Years a Slave» (Mars Distribution)

Chiwetel Ejiofor dans «12 Years a Slave» (Mars Distribution)

Cet article contient des spoilers sur le film 12 Years a Slave.

«Tiré d'une histoire vraie»: c’est sur ces mots que s’ouvre 12 Years a Slave, le bouleversant film de Steve McQueen, qui s'achève par une description de la vie qu'a connu Solomon Northup (et ses ravisseurs) après sa libération. Dans l’intervalle, le récit —l'enlèvement de Northup et ses douze années d'esclavage dans le Sud des Etats-Unis— est si terrible que l'on vient souvent à douter de sa véracité.

Le film est-il conforme à la réalité, jusque dans ses détails les plus incroyables? La réponse est oui, à quelques exceptions près.

12 Years a Slave est basé sur le livre éponyme écrit par Northup (incarné par Chiwetel Ejiofor dans le film) avec l'aide de son «secrétaire» (et porte-plume) David Wilson. Certains aspects de l'histoire ont été remis en question par des historiens, qui reprochent à l'ouvrage d'épouser d'un peu trop près les codes du récit d'esclave traditionnel.

Reste que les principaux éléments de ce récit ont été authentifiés par les historiens Sue Eakin et Joseph Logsdon, dont les découvertes ont été présentées dans l'édition de 1968 de l'ouvrage, qui a fait date. (L'affaire avait par ailleurs notamment été relatée par le New York Times).

John Ridley, le scénariste du long-métrage, a directement adapté l'œuvre de Northup (ainsi que les notes d'Eakin et Logsdon); le scénario est donc particulièrement fidèle au livre d'origine. Une grande partie de l'histoire a été condensée et certaines scènes mineures ont été inventées, mais la quasi-totalité des scènes les plus incroyables sont directement tirées du livre et de nombreuses répliques sont reprises mot pour mot.

Au lendemain de la parution de l'ouvrage, en 1853, voici ce qu'en a dit Frederick Douglass, lui-même ancien esclave:

«Sa vérité dépasse la fiction.»

Northup à New York

Le père de Solomon, Mintus Northup, était esclave dans les États de Rhode Island et de New York; son maître ayant demandé sa libération dans son testament, il fut libéré après la mort de ce dernier.

Solomon naît donc libre. Il reçoit une éducation bien supérieure à celle qui était généralement dispensée aux hommes noirs de cette époque et devient violoniste et charpentier. Comme le montre le film, il se marie avec Anne Hampton, une métisse, avec qui il aura trois enfants (Elizabeth, Margaret et Alonzo). Un jour, alors que sa famille est absente, il se voit proposer une offre aussi rare qu'alléchante par ceux qui deviendront ses ravisseurs, qui se font alors appeler Hamilton et Brown.

Dans le film, les scènes qui relatent la vie de Northup à New York sont précédées d'un flashforward inventé par Steve McQueen et John Ridley. On y voit Solomon, esclave, dans son lit. Il se retourne et y découvre une femme. L'inconnue saisit sa main —puis s'en sert pour se donner du plaisir, jusqu'à l'orgasme.

McQueen a donné sa vision de la scène en question:

«Je voulais simplement montrer un acte de tendresse; une femme qui vient vers lui à la recherche d’un peu de sexual healing, pour reprendre les paroles de Marvin Gaye. Elle prend le contrôle de son propre corps. Après l'orgasme, elle reprend conscience de son état, prend conscience qu'elle est de retour en enfer. C'est alors qu'elle se retourne et qu'elle pleure.»

Les ravisseurs, «Hamilton» et «Brown» (Scoot McNairy et Taran Killam)

Dans son ouvrage, Northup se refuse à affirmer qu'Hamilton et Brown avaient organisé son enlèvement. Il explique qu'il a souffert de maux de tête particulièrement douloureux après, un soir, avoir bu un verre en leur compagnie. Peu après, il souffre de nausées, est en proie au délire. L'auteur pense avoir été drogué, mais dit ne pas pouvoir l'affirmer avec certitude. «S'il m'est souvent arrivé de suspecter Brown et Hamilton, écrit-il, je ne pouvais me résoudre à penser qu'ils avaient joué un rôle dans mon emprisonnement.»

Peu après la parution de son ouvrage, Northup a fini par accepter l’idée que les deux hommes avaient organisé son enlèvement et sa vente —illégale— à un marchand d'esclaves. D’ailleurs, «Hamilton» et «Brown» n'étaient pas leurs véritables noms.

Thaddeus St. John, juge à New York, a lu le livre peu de temps après sa publication et s'est alors souvenu qu'il avait croisé les ravisseurs en compagnie de Northup. Les deux hommes (qui s'appelaient en réalité Alexander Merrill et Joseph Russel) le connaissaient et lui avaient demandé de ne pas les appeler par leur véritable nom en la présence de Northup. Le juge les avait ensuite rencontrés peu après et avait constaté qu'ils s'étaient sensiblement enrichis, arborant cannes d'ivoires et montres en or.

Northup et St. John ont alors pris rendez-vous, se sont immédiatement reconnus et ont décidé de porter plainte contre Merrill et Russell. (L'affaire a été mentionnée à l'époque dans le New York Times). Il semble que les deux hommes aient échappé aux poursuites, une série de problèmes juridiques étant venue compliquer la tâche de l'accusation. Puis l'affaire a été classée sans suite.

Le périple de l'esclave

Après son enlèvement, Northup est envoyé en Lousiane, où il est réduit en esclavage. Sur ce point, le film respecte le récit de l'auteur sur presque tous les points.

Northup raconte ainsi que, lorsqu'il a tenté de revendiquer sa véritable identité, il a été battu avec une pagaie jusqu'à ce qu'elle se brise, avant d'être fouetté. La même scène est bien présente dans le film.

En revanche, une mutinerie organisée par Northup et quelques compagnons d'infortune s'achève de manière bien différente dans le film et dans l'ouvrage. Northup a bel et bien échafaudé une mutinerie avec un affranchi, Arthur, et avec un autre esclave, Robert (interprété par Michael K. Williams dans le film). Dans le film, le plan échoue lorsque Robert défend Eliza (Adepero Oduye) contre un marin qui est visiblement sur le point de la violer, et que ce dernier le tue d'un coup de couteau. La réalité est plus prosaïque: Robert a succombé à la variole et le plan est tombé à l'eau.

William Ford (Benedict Cumberbatch)

Dans l'ouvrage, Northup raconte encore qu'il a un temps appartenu à un certain William Ford (Benedict Cumberbatch). L'indulgence dont fait montre l'auteur envers son ancien maître ne transparaît pas dans le film. «Il n'y eut jamais de chrétien plus aimable, noble et sincère que William Ford», écrit-il, ajoutant que c'est son milieu qui «a rendu [Ford] aveugle au mal inhérent aux fondements du système de l'esclavage».

Le film se montre beaucoup plus critique, soulignant l'hypocrisie de Ford à plusieurs reprises: lorsqu'il donne un sermon, le spectateur entend les hurlements de désespoir de son esclave Eliza.

Tibeats (Paul Dano)

Northup et son maître, Tibeats (Paul Dano), ne se sont pas affrontés une fois, mais deux.

C'est une vague affaire de clous qui déclenche la première empoignade, bien présente dans le film. Northup écrit que Tibeats a voulu le fouetter, qu'il a résisté, avant d'attraper le fouet et de rosser son agresseur. Northup fut maîtrisé et ligoté; on lui passa un nœud coulant autour du cou puis on le laissa pendre au bout d'une corde pendant des heures, à la limite de l'asphyxie, jusqu'à ce que Ford vienne à son secours.

Dans le livre, il décrit un second affrontement, également provoqué par les déraisonnables exigences de Tibeats. Là encore, il aurait triomphé de son agresseur, mais il aurait pris la fuite par peur des représailles. Incapable de survivre par lui-même dans les marais alentour, c'est défait et meurtri qu'il finit par rentrer chez Ford, qui le prend en pitié.

Edwin Epps (Michael Fassbender)

A en croire l'ouvrage de Northup, son maître suivant, Epps (Michael Fassbender), était encore plus ignoble et répugnant que ne nous le laisse penser le film. Il était parfois d'«humeur dansante»: il forçait alors les esclaves épuisés à danser, en hurlant «Dansez, négros, dansez». Et il les fouettait s'ils tentaient de se reposer. Il lui arrivait aussi d'être «d'humeur violente» lorsqu'il rentrait chez lui le soir, ivre: il courait alors après les esclaves dans la cour en les fouettant, ce qui l'amusait tout particulièrement.

Une autre légère modification porte sur la scène d'introduction d'Edwin Epps, pendant laquelle il cite un verset de l'Evangile selon Luc (chapitre 12, verset 47) en guise de mise en garde aux esclaves. Elle est empruntée à un autre personnage du livre, Peter Tanner, le beau-frère de William Ford. Northup a vécu chez Tanner pendant un temps, après son premier affrontement avec Tibeats, mais le film ne montre pas cette période de sa vie.

Patsey (Lupita Nyong’o)

Dans le livre, la relation entre Epps et Patsey (Lupita Nyong’o) n'est pas aussi explicite que dans le film. Toutefois, Northup précise bien qu'Epps nourrissait des «intentions lubriques» à l'endroit de la jeune femme. L'épouse d'Epps était jalouse de l'esclave et incitait son mari à la fouetter, comme on peut le voir dans l'horrible scène de la flagellation, que Northup décrit comme la punition «la plus cruelle à laquelle [il a] eu le malheur d'assister», parlant de «véritable mutilation».

Dans le film, peu après, Patsey demande à Northup de la tuer pour mettre fin à ses souffrances. Cette scène a été inventée, mais elle n'est pas dénuée de cohérence: Northup raconte que la jeune esclave a sombré dans une profonde dépression et sous-entend qu'elle était alors tentée par la mort comme remède à ses souffrances.

Maîtresse Shaw (Alfre Woodard)

Dans le film comme dans le livre, maîtresse Shaw (Alfre Woodard) est l'épouse d'un propriétaire de plantation et est Noire. Sa discussion avec Patsey est une invention; McQueen et Ridley expliquent avoir voulu ici donner une voix au personnage interprété par Alfre Woodard.

Bass (Brad Pitt)

A première vue, Bass paraît bien peu crédible: un abolitionniste en plein cœur de la Louisiane, aimé de tous malgré son anticonformisme? Et pourtant, le personnage interprété par Brad Pitt est en tout point conforme à l'homme décrit par Northup. La dispute qui l'oppose à Epps («Avec tout le respect que je dois à la loi, je dois dire qu'elle ment», «L'heure du jugement viendra») est presque reproduite mot pour mot.

En réalité, le véritable Brass s'est montré encore plus généreux avec Northup: il rédigea plusieurs lettres pour plaider sa cause, le rencontra au milieu de la nuit pour qu'il lui raconte son histoire, et —lorsque les missives de Northup ne reçurent aucune réponse— lui promit de se rendre personnellement à New York pour arranger sa libération. Le processus pris plusieurs mois et c'est finalement grâce à la première lettre qu'il avait expédié que Northup retrouva la liberté; on comprend donc dès lors pourquoi le cinéaste a choisi de ne pas montrer l'ensemble de ces démarches.

Le retour

Le récit du retour au foyer est fidèle au livre. Solomon apprend que sa fille Margaret (qui avait sept ans lorsqu'ils s'étaient vus pour la dernière fois) est la mère d'un petit garçon, qu'elle a appelé Solomon Northup. Le film omet toutefois un détail bouleversant: après douze ans de séparation, la jeune fille n'a pas reconnu son père.

Forrest Wickman

Traduit par Jean-Clément Nau

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