Culture

Comment le punk rock remue le Cambodge

Slate.com, mis à jour le 25.01.2014 à 11 h 39

Le mouvement a beau être plus que confidentiel, il fait écho aux bouleversements qui agitent aujourd'hui la société cambodgienne.

Le groupe No Forever au Showbox de Phnom Penh, Cambodge. Yab Moung Records

Le groupe No Forever au Showbox de Phnom Penh, Cambodge. Yab Moung Records

PHNOM PENH, Cambodge

Tin, leader du groupe de rock le plus barré du Cambodge, donne un coup sur l'épaule d'un pote. «Allez, bouffon, c'est l'heure de se bourrer la gueule», dit-il avant de siffler le fond de son verre de bière. A 21 ans, ce rockeur qui n'a quasiment jamais quitté sa Phnom Penh natale a appris l'anglais tout seul en visionnant des films de gangsters. Son accent de racaille de Manchester jure un peu avec la finesse de ses traits sino-khmers.

Son groupe s'appelle les Sliten6ix et fait partie des rares à composer la toute jeune scène rock de la capitale cambodgienne. (Selon Tin, le nom du groupe combine slit [«coupé»] et sewn  [«cousu»] et décrit par là le pouvoir curatif de la musique; on y compte 5 membres, avec la musique comme sixième et métaphysique comparse).

Au Cambodge, ils ne peuvent se targuer d'aucune influence, vu que le rock n'y a encore aucune histoire. Dans les années 1960, il y a bien eu d'éphémères groupes de surf-rock, mais ils ont rapidement été anéantis par les Khmers Rouges.

Le mouvement a beau être plus que confidentiel, il fait écho aux bouleversements qui agitent aujourd'hui la société cambodgienne –le succès sans précédent, lors des législatives estivales, du premier parti d'opposition, le Parti du sauvetage national du Cambodge et la récente vague de manifestations massives montrent combien des progrès dans le niveau d'éducation et un accès accru à Internet ont permis au peuple de remettre en question l'autoritarisme du gouvernement actuel. Après des décennies de guerre et d'après-guerre, les Cambodgiens sont en train de trouver leur voix.

Et c'est en partie grâce à de tels soulèvements que, pour la première fois de son histoire, le Cambodge peut connaître une scène punk, hardcore et metal. Myley Rattle, un poète natif du Kenya et co-fondateur de Yab Moung Records, l'unique label rock du Cambodge, fait une comparaison avec le New York des années 1960 –cette scène est toute petite, mais elle est très originale.

Rattle s'occupe aussi de Show Box, un bar où se retrouvent les freaks et les punks de Phnom Penh. Judicieusement situé entre un égout à ciel ouvert et le musée du génocide, le bar a ses murs recouverts de graffitis; Khmers et expatriés taillent le bout de gras au comptoir tandis que les enceintes crachent du rock et du ragga hardcore.

Le slameur Kosal Khiev fait son entrée avec son nouveau chiot de race et salue Conrad Keely, le leader de And You Will Know Us by the Trail of Dead.

Keely s'est fait un nom à Austin, au Texas, mais ces temps-ci, il traîne souvent ses guêtres à Phnom Penh. Le nouveau projet de Rattle –organiser dans son bar des cours de cuisine cambodgienne– a bien failli capoter quand son chef est tombé ivre-mort en plein milieu d'une recette. Heureusement, le guitariste de No Forever, un groupe du coin, l'a remplacé au pied levé et apprend désormais aux bénévoles d'ONG internationales les subtilités du curry de mangue.

Le succès des groupes comme ANTI-Fate et Sliten6ix est pour le moins confus. La société cambodgienne est conservatrice et hiérarchique. La majorité du pays vit encore de l'agriculture paysanne, où la religion, la famille et la ferme priment sur tout le reste. La rébellion et la musique rock ne sont pas tant méprisées qu'elles sont méconnues. La plupart des gosses cambodgiens écoutent de la K-Pop ou ces chanteuses nationales dont les clips semblent toujours devoir se finir sur l'image d'un petit-ami largué, tirant en l'air avec son pistolet, le visage tordu de douleur amoureuse.

Sur la scène du bar, Tin s'arrache les cordes vocales. Sa gorge ricoche entre cris et grognements, tandis que le reste des Sliten6ix fait exploser ses guitares sur des tempos expérimentaux et des breaks punitifs.

«Au départ, on faisait du screamo, m'explique Tins après le concert. Tu sais, quand on chante et qu'on gueule en même temps? Mais j'en ai eu marre de cette merde, je voulais un truc encore plus hardcore.»

Sliten6ix laisse la place à un groupe de post-punk, No Forever, qui truffe son gros son de mélodies traditionnelles cambodgiennes, ce qui n'est pas sans rappeler System of a Down et son usage de la musique arménienne. Les deux groupes sont signés chez Yab Moung Records.

Par contre, ils n'ont encore rien sorti d'officiel. L'équipe de Yab Moung planche sur une mix-tape qu'elle compte bien envoyer à des maisons de disques en Angleterre, en Allemagne et en Australie. A part un tout petit pourcentage de la faune de Phnom Penh, personne n'a encore entendu leurs productions.

Tom Reichelt, un expatrié originaire de Leipzig, en Allemagne, est l'autre moitié de Yab Moung Records. Il me dit que la majorité des Cambodgiens n'a jamais entendu de punk ou de hardcore et que même si c'était le cas, ils n'en comprendraient certainement pas l'intérêt. Pour le dire encore plus crûment, il estime que la scène rock concerne peut-être 400 personnes, au sein d'un pays qui en compte 14 millions.

Pour autant, les jeunes représentent une part importante de la société cambodgienne –26% de la population a entre 16 ans et 30 ans. Les réseaux sociaux sont devenus un point de ralliement très puissant de la jeunesse, et la scène hardcore ne fait pas exception. Les fans se retrouvent sur le groupe Facebook Cambo Headbanger. Il a été créé par l'une des chevilles ouvrières du mouvement, Veasna, qui dirige une école de musique et laisse des groupes enregistrer dans son studio. Il arbore de longs cheveux lisses, un T-Shirt de Lamb of God et une timidité maladive. Il m'explique que le groupe Facebook a réussi à rassembler 272 membres en deux ans –la famille élargie des rockeurs de Phnom Penh.

Sam, la chanteuse garçonne des No Forever, me dit que sa famille ne sait même pas qu'elle fait partie d'un groupe. Quand elle descend de scène, c'est une jeune personne timide, quasi elfique. Mais au Cambodge, les femmes sont censées être féminines et épouser des garçons, pas s'habiller comme eux. Quand les No Forever sont passés sur Bayon TV (une chaîne nationale, mais sa famille n'a pas vu l'émission), les critiques ont fusé sur Facebook –parce qu'il serait indigne qu'une fille aussi masculine se montre à la télé. Mais Sam résiste:

«Faire partie d'un groupe m'aide à être moi-même, parce que quand je chante, je m'en fous ce que les gens pensent de moi.» 

De telles réactions n'ont rien de surprenant. La société cambodgienne ne tolère pas les marginaux. Le cap des mœurs nationales est toujours davantage fixé sur le collectif que sur l'individu. Même si l'influence occidentale érode peu à peu ces contreforts de la vie asiatique, des différences demeurent. Les artistes occidentaux n'ont de cesse de parler de leur désir de «s’exprimer». Au Cambodge, leurs homologues préfèrent voir dans leur art une contribution au bien commun.

Sam m'explique que les chansons qu'elle écrit sont faites pour susciter des changements sociaux positifs. Elle a un passé trouble et, pendant une grande partie de son adolescence, elle s'est battue contre ses parents et l'école, quitte à l'abandonner quelques temps. Elle admet:

«Quand j'étais jeune, j'ai fait plein de trucs moches.»

A l'instar de n'importe quelle capitale, Phnom Penh offre beaucoup d'opportunités au vice. Les problèmes sont exacerbés par un accès facile aux armes à feu et à la méthamphétamine –une drogue qu'on retrouve aussi bien dans le sang des flics, des chauffeurs de taxi ou des fêtards. Sam, chez qui la musique a fait office de catalyseur pour ses angoisses adolescentes, enseigne par ailleurs l'anglais et étudie les relations internationales.

Comme Sam, Tin s'est aussi arrêté tout au bord du précipice.

«La musique m'aide à être moi-même. Je ne pouvais pas continuer à taper et insulter tout le temps les gens. La musique me permet de relâcher la pression.»

Rattle est du même avis:

«Si vous sortez dans la rue en hurlant comme un dératé, les gens vont vous enfermer. Mais si vous faites monter cette rage sur scène, ils vous regarderont de manière plus positive.»

En octobre, Sliten6ix a participé à une battle à Phnom Penh. Les trois guitaristes se sont alignés tel un peloton d’exécution et Tin a balancé la sauce devant une fosse déchaînée. Leur sombre et dionysiaque performance leur a valu les 200 dollars du premier prix. Après le concert, avec les No Forever, ils se sont rués sur l'open bar. Les choses deviennent ensuite un peu plus floues. Mais ils ont fini par rentrer chez eux en titubant, sous les néons de Phnom Penh, comme le font tous les jeunes de leur âge, dans toutes les villes du monde.

Nathan A. Thompson
Ecrivain, vous pouvez le suivre sur Twitter @NathanWrites

Traduit par Peggy Sastre

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