France

La liaison prêtée à François Hollande résume le degré zéro du débat politique en France

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 14.01.2014 à 9 h 35

L'affaire de la liaison prêtée à François Hollande pose quelques vraies questions sur sa sécurité et son style de présidence. Elle illustre aussi le dévoilement progressif de la vie privée de nos dirigeants, son instrumentalisation politique et l'emballement feuilletonesque des médias.

François Hollande lors de ses voeux au corps diplomatique, le 11 janvier 2013. REUTERS/Philippe Wojazer.

François Hollande lors de ses voeux au corps diplomatique, le 11 janvier 2013. REUTERS/Philippe Wojazer.

La love affair prêtée à François Hollande, sa liaison supposée avec l'actrice et productrice de cinéma Julie Gayet, nous donnent un beau résumé du degré zéro du débat politique en France.

L’Histoire d’abord, aussitôt invoquée. Comme tous les journaux l’ont fait observer, à commencer par le Financial Times, les présidents français n’ont pas été, et n’ont jamais voulu être, des modèles de vertu. Respect de la tradition –le président Félix Faure, sous la IIIe République, était mort dans les bras de sa maîtresse et, avant lui, la vie sexuelle de Napoléon III n’avait rien à envier à celle de Dominique Strauss-Kahn– ou, plus près de nous, conséquence de Mai-68 et de la libération des mœurs qui a accompagné ce mouvement?

Toujours est-il que la série (au sens presque télévisuel du terme) commence avec Valéry Giscard d’Estaing. Celui qui avait dit un jour à François Mitterrand «Ne divorcez jamais!» n’a, en effet, jamais divorcé mais est resté célèbre pour ses liaisons extraconjugales, découvertes à l’occasion d’un accident de voiture à l’«heure du laitier».

Même goût des femmes pour Jacques Chirac, mais le secret fut bien gardé. Jusqu’à ce que l’on nous explique récemment qu’il y avait, dans l’attitude de sa femme Bernadette, un goût de revanche.

François Mitterrand, lui, avait franchi toutes les limites puisque, dans le plus grand secret, il entretenait deux familles à la fois, l’une officielle, avec la «Première dame» Danielle Mitterrand, et l’autre clandestine avec la mère de sa fille Mazarine.

Conception opposée à celle de Sarkozy

Les bonheurs/malheurs de Nicolas Sarkozy, par contre, furent exposés au grand jour. Pas tous certes, mais le départ de sa femme Cécilia, le fait que cette dernière n’a pas pris part au vote du second tour de l’élection présidentielle, puis l’idylle et le mariage avec Carla Bruni.

L’idée du mariage, aux yeux de Nicolas Sarkozy, était indissociable de la fonction présidentielle. Ainsi, lorsqu’il passait en revue les adversaires qu’il pourrait avoir à affronter en 2012, il récusait Laurent Fabius car celui-ci, disait-il, avait divorcé et ne s’était pas remarié.

La conception de François Hollande est à l’opposé. Il a vécu près de trente ans avec Ségolène Royal; ils ont eu quatre enfants sans qu’il n’ait jamais été question de mariage, pas plus qu’avec Valérie Trierweiler. Ou Julie Gayet, si celle-ci devait devenir sa nouvelle compagne. C’est un choix de vie constamment et librement assumé.

Un handicap politique insidieux

L’impact politique, ensuite. Toutes ces histoires d’alcôve constituent-elles un handicap politique? Non, parce que nous sommes en France et que le puritanisme à l’anglo-saxonne n’est pas la culture dominante. Mais oui, quand même, dans une certaine mesure.

Non, car les Français considèrent que leurs présidents ont droit à une vie privée. Comme pour Nicolas Sarkozy, environ huit Français sur dix estiment que la vie privée de François Hollande ne concerne que lui. Ce qui avait été reproché à Nicolas Sarkozy était une petite phrase prononcée à l’occasion d’une conférence de presse: «Avec Carla, c’est du sérieux.» Cela n’avait pas fait très sérieux...

Avec François Hollande, le mal est plus insidieux. Voilà quelqu’un à qui il est souvent reproché son indécision, le «flou» qu’il entretiendrait sur son attitude (l’expression est de Martine Aubry). Et voilà que, dans sa vie privée, le flou, l’indécision l’emporteraient, à savoir conserver à Valérie Trierweiler un statut de «Première dame» tout en ne vivant plus avec elle. L’image privée peut ici rattraper l’image publique.

Entre prudence et feuilleton

Mais, soyons-en sûrs, tout sera fait du côté de l’opposition comme des médias pour procéder à une exploitation politique de l’événement. Cela avait commencé il y a plusieurs semaines par les cercles sarkozystes qui interpellaient les journalistes pour être bien certains de répandre la rumeur de cette liaison. L’objectif politique a été explicité par Jean-François Copé, le patron de l’UMP, qui a jugé l’épisode «désastreux», en prétextant l’image négative que cela donnerait de la France à l’étranger.

La presse elle-même n’est pas en reste: aux commentaires très mesurés des éditorialistes et à la prudence à laquelle lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs sont appelés, il faut opposer la place accordée par ces mêmes médias à ce qui a tôt fait de devenir un feuilleton. Avec un emballement de tous les instants.

Exemple: il a été question, sans vérification, d’un appartement prêté à Julie Gayet pour rencontrer le président qui serait la propriété d’un membre de la mafia corse. D’où l’équation rapidement promue: Hollande = proximité d’avec celle-ci. Au mépris des protestations du vrai propriétaire de l’appartement…

Casser un climat meilleur

On dira, à juste titre: c’est le métier de la presse «people» que de partout traquer, monter en épingle tout sujet un peu croustillant. A cette nuance près: la rédactrice en chef de Closer s’est elle-même justifiée en expliquant qu’il s’agissait, depuis une bonne année, d’un «secret de polichinelle».

Mais alors, pourquoi ne pas en avoir parlé au moment où cette liaison cessait d’être un secret, comme cela devrait être la règle? Pourquoi avoir choisi précisément les quelques jours précédant la conférence de presse de rentrée du président?

Mon propre réflexe a été celui-ci: s’il ne reste qu’une affaire comme celle-ci pour l’attaquer, c’est qu’il faut casser un climat meilleur pour lui. Meilleur? Un message de vœux cohérent et cette fois convaincant: deux Français sur trois ont approuvé sa volonté de conclure avec les patrons un «pacte de responsabilité».

La reprise, qu’il avait été le seul à annoncer, fait désormais partie des prévisions de l’OCDE comme de la Banque de France. La courbe du chômage? Elle devrait, en effet, si peu que ce soit, confirmer son début d’inversion avec les chiffres de décembre 2013. L’opposition? Elle est, depuis que Nicolas Sarkozy s’y est réimpliqué, de plus en plus accaparée par ses querelles internes. Bref, le moment était bien choisi!

Questions sur sa sécurité

Mais, plus sérieusement, les questions qu’il faut poser ont trait à la sécurité du président. Comment se fait-il que les policiers chargés de sa protection n’aient pas été alertés, ou ne l’aient pas alerté, sur la traque dont il faisait l’objet? Car, si l’on remplace les appareils photos par des fusils à lunette, que serait-il arrivé?

Certains dirigeants du Parti socialiste ne sont pas loin de partager les vues du Canard enchaîné, qui expliquait il y a quelques jours à quel point le ministère de l’Intérieur et la police restaient aux mains de fidèles de Nicolas Sarkozy. Cela pourrait expliquer que François Hollande ait été tenu dans l’ignorance de la traque dont il faisait l’objet.

François Mitterrand avait pour habitude, chaque jour ou presque, de marcher une à deux heures dans les rues de Paris, simplement accompagné d’un ami. Mais jamais, sauf quelques photos autorisées, sa protection n’a été prise en défaut.

Président jour et nuit

Mais quand bien même, cette situation renvoie à l’imprudence du président. Ce dernier, à dire vrai, commet la même erreur que son prédécesseur: Nicolas Sarkozy a voulu imprimer à la présidence un style très personnel, là où les Français attendaient plus de solennité.

François Hollande, lui, voudrait être un président «normal». Mais les Français ne veulent pas davantage de cette normalité, qui est étrangère à la nature de la charge qui est la sienne. Il lui faudra donc intégrer davantage qu’il est, à chaque heure du jour et de la nuit, président de la République.

En même temps, qui ne voit que, de même que certains médias prétendent exercer une police de la pensée, la «peopolisation» de l’information menace nos dirigeants, donc un jour nous-mêmes, d’une police des mœurs qui, pour le coup, ne serait pas acceptable?

Jean-Marie Colombani

Cet article a été originellement publié dans le Corriere della Sera.

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