Monde

Vos tee-shirts peuvent-ils favoriser la démocratie au Cambodge?

Jean-Claude Pomonti, mis à jour le 13.01.2014 à 4 h 27

Le secteur de la confection joue un rôle crucial dans un Cambodge en pleine crise politique. Le bras de fer engagé par un pouvoir affaibli n’est pas gagné.

Un ouvrier de l'industrie textile arrêté à Phnom Penh le 3 janvier 2014. REUTERS/Samrang Pring

Un ouvrier de l'industrie textile arrêté à Phnom Penh le 3 janvier 2014. REUTERS/Samrang Pring

Les exportations de vêtements sont, avec  le tourisme, les deux mamelles du Cambodge, l’un des pays les plus pauvres de la planète. Surtout depuis deux décennies. Toutefois, comme dans d’autres pays de la région tels le Bangladesh et la Birmanie, la confection est un secteur vulnérable. Représentant 90% des exportations du royaume khmer (plus de 5 milliards de dollars en 2013, une hausse de 22%), le textile emploie, dans près d’un demi-millier d’usines, 600.000 personnes dont 400.000 petites mains qui travaillent pour les grandes marques internationales. Leurs deux principaux clients: les Etats-Unis, 1,96 milliard de dollars l’an dernier, et l’Europe, 1,81 milliard de dollars.

En 2013, les incidents se sont multipliés dans le secteur car les ouvriers sont mal payés: un salaire minimum de 62 dollars par mois, relevé à 80 dollars à la veille des élections générales de juillet 2012. Du «trop peu trop tard»: la mesure populiste n’a pas empêché une forte chute de la majorité sur laquelle s’appuie Hun Sen, Premier ministre depuis près de 29 ans.

Dans la foulée, le gouvernement s’est engagé à faire passer le salaire minimum à 95 dollars en avril 2014 (et même, plus probablement, à 100 dollars) alors que les syndicats réclament 160 dollars. Si ce salaire est seulement de 57 dollars au Myanmar et de 72 dollars au Bangladesh, il est de 148 dollars aux Philippines et de 243 dollars dans la Thaïlande voisine. L’Asia Floor Wage Alliance estime qu’au Cambodge, compte tenu du coût de la vie, il devrait se situer autour de 280 dollars…

Les syndicats ont donc d’autant moins cédé qu’un vent de révolte souffle sur le royaume: l’opposition politique n’accepte pas le résultat des élections, affirme que la fraude l’a privée d’une victoire et refuse de siéger au Parlement. Des dizaines de milliers de gens ont participé aux défilés qu’elle a organisés à Phnom Penh contre la corruption du pouvoir et pour réclamer de nouvelles élections.

Proches des leaders de l’opposition (dirigée par Sam Rainsy et Kem Sokha), les syndicats du textile ont opté pour la grève et 300.000 petites mains ont participé au mouvement déclenché le 26 décembre. Le 29 décembre, un bon nombre d’ouvriers se sont joints aux parades de l’opposition à travers la capitale.

Menacé d’être débordé, le gouvernement a fini par réagir. Dans la soirée du 3 janvier, la police a tiré sur des ouvriers qui manifestaient à proximité d’une usine textile. Bilan: au moins 4 morts par balles et plusieurs ouvriers grièvement blessés ainsi que 23 arrestations. Le lendemain, Hun Sen a interdit toute manifestation dans la rue et fait procéder, au centre de Phnom Penh, au démantèlement de la tribune d’où partaient les défilés. Le 6 janvier, les ouvriers ont repris le travail à la demande de leurs syndicats.

Mais rien n’est réglé pour autant. Opposants et syndicats veulent éviter toute confrontation directe. Les commanditaires du textile, qui tentaient de se maintenir prudemment dans l’ombre du gouvernement, ont été contraints d’intervenir. Sept grandes marques (H&M, Inditex, Puma, Adidas, Columbia Sportswear, Levi Strauss), qui ne peuvent pas accepter d’être vues comme les complices d’abus ou de violences, ont adressé une lettre publique à Hun Sen pour exprimer leur «profonde inquiétude» face à la «force mortelle» utilisée contre les grévistes.

Depuis, alors que des patrons étrangers de manufactures textiles continuent de laisser entendre qu’ils pourraient déménager dans d’autres pays, —et que d’autres grandes marques demeurent silencieuses—, des commanditaires américains et européens ne peuvent que se prononcer en faveur d’un compromis, puisque le sang a déjà coulé.

Et comme, face à un gouvernement sur la défensive, l’opposition politique continue de militer pour de nouvelles élections, la partie est loin d’être jouée. 

Jean-Claude Pomonti

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Journaliste
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