Culture

«Le Loup de Wall Street» est-il fidèle à la réalité?

David Haglund, mis à jour le 13.01.2014 à 10 h 55

Primé aux Golden Globes et déjà vu par plus de 1,7 million de spectateurs en France, le dernier Scorsese s'inspire des mémoires du trader véreux Jordan Belfort. Mais entre le film et le livre, et le livre et la vérité, des différences se sont glissées.

Leonardo DiCaprio dans «Le Loup de Wall Street» (Metropolitan FilmExport).

Leonardo DiCaprio dans «Le Loup de Wall Street» (Metropolitan FilmExport).

Attention, l'article qui suit contient des spoilers de l'intrigue du Loup de Wall Street.

Dans son dernier film avec Leonardo DiCaprio, Le Loup de Wall Street, qui a dépassé les 1,7 million d'entrées en deux semaines d'exploitation en France, Martin Scorsese a abandonné sa fameuse voix off pour une approche plus directe. Tout le long du film, DiCaprio, qui joue le rôle du bonimenteur rusé de la finance Jordan Belfort —pour lequel il vient de remporter le Golden Globe du meilleur acteur dans une comédie—, regarde la caméra droit dans les yeux et s’adresse au public.

Terence Winter, qui a écrit le scénario, justifie ainsi cette technique:

«Jordan Belfort vous raconte l’histoire de Jordan Belfort, et c’est un narrateur très peu fiable.»

Il est très important de garder cela à l’esprit lorsque l’on tente de démêler le vrai du faux dans le film. Le Loup de Wall Street est assez fidèle au livre de Belfort dont il s’inspire —mais il y a des différences, dont les principales sont énumérées ci-dessous. Mais jusqu’à quel point ce livre est-il lui-même fidèle à la réalité?

C’est parfois difficile à dire, car certaines des histoires les plus incroyables sont vraies. Malgré cela, cet article tente de différencier le «vrai» et le «vrai selon Belfort» dans la version filmée de son histoire.

Jordan Belfort (Leonardo DiCaprio)

Leonardo DiCaprio dans Le Loup de Wall Street (Metropolitan FilmExport) et Jordan Belfort lors de la première du film à New York, le 17 décembre 2013 (REUTERS/Lucas Jackson)

Le film retrace assez fidèlement les grandes lignes de la biographie de Belfort: un commercial de Long Island, talentueux mais tirant le diable par la queue, trouve un poste dans la vénérable compagnie d’investissement L.F. Rotschild et se retrouve débarqué lors du fameux Lundi noir. Il est alors engagé chez Investors Center, une compagnie d’investissement, avant d’ouvrir, un an plus tard, «une franchise de Stratton Securities, petite société financière» dans «le local d’un ami revendeur d’automobiles».

Lui et son associé gagnent bientôt assez d’argent pour racheter Stratton et créer Stratton Oakmont, dont Belfort fait l'une des plus grandes compagnies de courtage en gré à gré des Etats-Unis. (Et comme dans le film, il embauche quelques vieux amis.)

Il consomme d’énormes quantités de drogue —dont, en effet, du Lemmon 714—, emploie les services d’un nombre incalculable de prostituées et finit par se retrouver en prison en raison des fraudes financières qui ont fait de lui un homme riche.

La plupart des répliques de DiCaprio proviennent du livre de Belfort, comme la plupart de ses mésaventures, parfois difficiles à croire: l’atterrissage de son hélicoptère alors qu’il est défoncé, l’accident de voiture alors qu’il a pris une énorme quantité de Quaaludes, la fois où il insiste pour que le capitaine de son yacht navigue dans des eaux dangereuses pour finir par chavirer et être secouru par la marine italienne.

Certaines de ces histoires semblent bien difficiles à vérifier mais, à titre indicatif, l’agent du FBI qui a enquêté sur Belfort a déclaré au New York Times: «J’ai traqué ce type pendant dix ans, et tout ce qu’il a écrit est vrai (Même l’histoire du yacht est absolument authentique.)

Pour ce qui concerne le lancer de nains que l’on peut voir au début du film, le principal lieutenant de Belfort déclare:

«Nous n’avons jamais abusé des nains et nous ne les avons pas lancés non plus; nous étions gentils avec eux.»

Cet ancien directeur affirme également qu’il n’y eut jamais d’animaux au sein des bureaux, à l’exception d’un chimpanzé, et explique aussi que personne n’a jamais appelé Belfort «le loup». Nous savons, au moins, que ce nom ne lui a pas été donné par une journaliste de Forbes. Mais dans une large mesure, c’est la parole de Belfort contre la sienne.

Pour le reste et pour autant que je puisse en juger, Belfort n’est pas particulièrement un adepte du «Vendez-moi ce stylo», un classique des entretiens d’embauche des commerciaux depuis des années. Autre différence, mineure mais notable, entre le film et la réalité: Belfort, à l’inverse de DiCaprio, est un homme de petite taille, et de nombreuses personnes l’ayant connu ont suggéré que sa soif d’argent, de pouvoir et d’attention s’expliquaient par une sorte de complexe de Napoléon.

Pour ce qui concerne la fidélité du portrait de DiCaprio, il existe de nombreuses vidéos de Belfort visibles en ligne, dont deux de fêtes données par la Stratton Oakmont.

Danny Porush/Donnie Azoff (Jonah Hill)

Jonah Hill dans Le Loup de Wall Street (Metropolitan FilmExport) et Danny Porush (photo extraite de son site personnel)

La cas de Donnie Azoff (Jonah Hill) est plus complexe. Déjà, parce qu’Azoff est un nom de fiction et que le personnage est parfois décrit comme un mélange de plusieurs personnes. Son histoire ressemble fort à celle de Danny Porush —mais Porush lui-même en conteste certains détails.

Voilà les faits bruts: Porush vivait dans le même immeuble que Belfort et a travaillé pour lui comme assistant avant même la naissance de Stratton Oakmont. Comme le fait remarquer l'émission History vs. Hollywood, il n’a pas rencontré Belfort dans un restaurant; ils ont été présentés par sa femme (et oui, elle est bien sa cousine; ils ont divorcé depuis). Il a admis avoir mangé un poisson rouge vivant, poisson qui appartenait effectivement à un employé de Stratton, comme le film et le livre le mentionnent, mais nie avoir participé à une partie à trois avec Belfort et une employée de 17 ans.

Porush était un ami d’enfance de Steve Madden, et l’offre publique d’achat pour son entreprise de chaussures fut en effet le meilleur coup financier réalisé par Stratton Oakmont. Madden, comme Porush et Belfort, a passé quelque temps en prison pour avoir participé aux magouilles de Stratton.

Nadine Caridi/Naomi Lapaglia (Margot Robbie)

Margot Robbie dans Le Loup de Wall Street (Metropolitan FilmExport) et Nadine Caridi dans une publicité de 1990 pour la bière Miller Lite

Les noms des femmes de Belfort ont été changés pour le film. Balfort a divorcé de Denis Lombardo, appelée Teresa dans le long-métrage de Scorsese, après avoir rencontré Nadine Caridi lors d’une fête de Stratton Oakmont. Caridi, appelée Naomi et jouée par Margot Robbie, était un mannequin qui apparaissait dans des publicités pour la bière; dans le livre, Belfort l’appelle la «Fille de Miller Lite. Dans le livre et dans le film, Belfort l’appelle également la «Duchesse de Bay Ridge» parce qu’elle est née en Angleterre mais a grandi à Bay Ridge, à Brooklyn.

Elle avait vraiment une tante anglaise (qui s’appelait Patricia et pas Emma) qui passait illégalement de l’argent en Suisse pour le compte de Belfort et qui mourut alors que l’argent de ce dernier se trouvait encore dans des banques suisses. (Belfort avait également un ami dealer avec des parents suisses qui faisaient le plus gros du trafic —et cet ami fut ensuite arrêté par suite d’une affaire de blanchiment ratée avec Porush, comme on le voit dans le film.)

La scène dans laquelle Naomi écarte les jambes et dit à Jordan qu’il lui faudra attendre un bon bout de temps avant d’avoir des rapports sexuels avec elle, avant d’apprendre qu’elle a été intégralement filmée par une caméra de surveillance, est tirée du livre —comme la bagarre au cours de laquelle elle lance à plusieurs reprises de l’eau sur son mari. Dans ses mémoires, Belfort admet avoir frappé sa femme; il dit qu’il lui a fait dévaler des escaliers à coups de pieds.

Il a également menacé de lui enlever sa fille avant de la faire monter dans sa voiture, qui s’est écrasée sur un pilier de sa propriété. Il était défoncé.

Depuis, Belfort et Caridi ont divorcé.

Mark Hanna (Matthew McConaughey)

Matthew McConaughey dans Le Loup de Wall Street (Metropolitan FilmExport) et Mark Hanna lors d'une interview pour NY Talk Radio

Le trader de chez L.F. Rotschild qui invite Jordan à déjeuner et lui affirme que la cocaïne et la masturbation sont la clé de la réussite de tout courtier en bourse s’inspire d’une personne réelle dont le nom demeure inchangé tant dans le livre que dans le film. Mark Hanna a raconté sa propre version de l’histoire sur YouTube et ne semble pas contester l’essentiel du récit de Belfort. (La version du déjeuner du film combine deux conversations des mémoires, avec des dialogues quasi-identiques).

Hanna fut lui aussi condamné pour fraude. Il ne tambourine cependant pas sur sa poitrine ni ne fredonne en rythme comme le fait McConaughey dans le film; cette pratique s’inspire d’exercices d’acteur que McConaughey aime à pratiquer et, selon le dossier de presse du film, ont été incorporés dans le film après que DiCaprio et Scorsese l’aient vu faire sur le tournage.

L’agent Gregory Coleman/Patrick Denham (Kyle Chandler)

Kyle Chandler dans Le Loup de Wall Street (Metropolitan FilmExport) et Gregory Coleman lors d'une interview sur CNBC en 2007

Patrick Denham est encore un nom inventé, mais il existe vraiment un agent du FBI qui a traqué Belfort pendant des années, du nom de Gregory Coleman. En 2007, il a raconté à CNBC qu’il avait été frappé par le caractère «évident» des fraudes financières de Belfort.

Pour ce que j’en sais, ils ne se sont pas rencontrés sur le yacht de Belfort, comme le film le suggère; dans le livre, Belfort rencontre pour la première fois Coleman quand le FBI arrive chez lui pour l’arrêter. (L’arrestation n’a pas eu lieu alors que Belfort était en train de tourner un infomercial —il s’agit là d’une licence poétique de Scorsese.)

La suite et la fin

Après son arrestation et sa mise en détention, Belfort a coopéré avec le FBI. Dans le film, Jordan, qui porte un micro sur lui, passe à Donnie un papier lui disant de ne pas s’incriminer. Belfort n’a pas passé un tel papier à Porush, mais dans son deuxième livre, Catching the Wolf of Wall Street, il affirme avoir fait cela pour son ami Dave Beal. Il passa finalement 22 mois en prison et fut condamné à payer plus de 100 millions de dollars de dommages et intérêts à ses victimes (ce qu’il n’a apparemment pas fait).

Comme le film le raconte, il est devenu «conférencier en motivation» après sa sortie de prison; dans le séminaire qui conclut le film, DiCaprio, jouant le rôle de Jordan, rencontre le vrai Jordan Belfort (dans la vraie vie, l’acteur a d’ailleurs enregistré un témoignage vantant les qualités de Belfort). Belfort n’est pas le seul participant réel à apparaître dans le film. Un détective privé employé par lui, Richard «Bo» Dietl, y joue également son propre rôle.

David Haglund

Traduit par Antoine Bourguilleau

David Haglund
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Journaliste
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