France

Le PS doit et peut se réformer, par Jean-Marie Colombani

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 20.07.2009 à 15 h 01

Cela commence par respecter ses électeurs.

La semaine socialiste avait commencé avec la lettre de Martine Aubry à Manuel Valls (au-delà de cette limite, ta carte, cher camarade, n'est plus valable!). Elle se termine, plus sérieusement, mais aussi plus gravement, par une injonction de BHL: le PS doit disparaître, s'il veut avoir une chance de renaître. Le problème de fond est donc posé. Pourtant, à ce stade, tout le monde a tort.

Passons rapidement sur les épisodes du feuilleton déclenché par la première secrétaire, qui n'importent que parce qu'ils servent de révélateurs. Dans un parti dont la vie, entre deux scrutins, est rythmé par ses dissensions, baptisées «débat démocratique» quand il gagne, et «choc des ambitions» quand il perd, il est généralement contre-productif de procéder par accès d'autorité. C'est le signe, précisément, que celle-ci n'est pas établie; c'est la rançon des manœuvres qui ont permis à Martine Aubry de conquérir le pouvoir au PS (comme disait le cardinal de Bernis, on ne sort de l'ambiguïté qu'à ses propres dépens); et surtout la marque d'un échec: entre le congrès de Reims et aujourd'hui, manifestement, elle n'a pas fait le boulot.

Si l'on veut bien se souvenir que Bertrand Delanoë, mieux placé qu'elle au soir du congrès, a reculé devant l'obstacle pour avoir mesuré qu'il lui faudrait alors choisir entre la mairie de Paris et le soin qu'il faudrait apporter au parti, on peut comprendre qu'il ne soit pas si simple de conduire la mairie de Lille et la rénovation du PS.

Double déception

Le boulot? C'est principalement, en dehors de la cuisine interne, de se faire entendre sur tous sujets qui sollicitent nos concitoyens; de montrer qu'il y a une pensée, à défaut une réflexion, qui donne une indication «géographique» - où se situe-t-on, face à la crise, face à tel ou tel événement - et plus simplement il s'agit de montrer que, en toutes circonstances, même si l'on sort du dogme partisan, on est apte au leadership.

De ce point de vue, Martine Aubry a déçu deux fois.

D'abord en décentrant une formation essentiellement réformiste et européenne, par le poids politique apparent laissé au porte-parole, Benoît Hamon, prix trop élevé payé à son alliance de congrès: le PS n'a nul besoin d'un clone (au sens idéologique, s'entend) de Olivier Besancenot. Ce choix politique s'est soldé aux Européennes, par la fuite d'une partie de l'électorat vers Daniel Cohn-Bendit.

Ensuite, Martine Aubry — et ceci explique peut-être cela — a considéré que tout se jouait sur l'anti-sarkozysme primaire, spécialité de l'extrême gauche. Mais il faut autre chose pour convaincre. Les socialistes devraient s'en rappeler: Lionel Jospin a payé au prix fort d'avoir cru que l'anti-chiraquisme suffirait. Résultat: on a vu une levée en masse sur les atteintes aux libertés tourner au flop; un retard à l'allumage coupable sur la crise, quand Nicolas Sarkozy prépare déjà les thèmes de l'après-crise, et notamment celui de la «croissance verte»; un silence pesant ou des propos inaudibles dans les grands moments, comme le discours du Caire de Barak Obama.

Statut immérité de Valls

Le moment choisi pour saisir l'opinion de la mise en garde adressée au député et maire d'Evry est d'ailleurs à lui seul un symbole de ce décalage: le même jour, on aurait pu attendre du premier secrétaire qu'elle commente la réforme des armées, ou les menaces d'ouvriers sur leurs usines condamnées à fermer, etc... Voilà pourquoi ce qui se voulait une remise en ordre conduit à une mise en garde, venue de l'un des rares intellectuels de renom resté fidèle à la gauche.

Manuel Valls y a gagné un statut pour l'heure immérité. Il vient certes du rocardisme. Il y a trente ans, (exactement: c'était le congrès de Metz) le PS se déchirait, durement : Rocard attaquait l'âge du capitaine, figure de l'archaïsme, à ses yeux; Mitterrand acceptait que ses tontons flingueurs comparent son rival à un nouveau Laval, ou, pourquoi pas, un Doriot! Valls appartient donc à un courant qui sait ce qu'affronter une majorité veut dire.

Le PS «what else»

Mais Michel Rocard avait une pensée, une analyse qui justifiait un débat de fond: il portait une autre culture, celle de la deuxième gauche, il théorisait ce que l'on appellerait plus tard le «social-libéralisme», cher à tous les sociaux démocrates d'Europe. Manuel Valls se distingue certes sur la sécurité, mais «what else»? C'est peu. Pour le moment, il parait surtout représenter la génération des «pourquoi-pas-moi», au demeurant très riche car j'ai dénombré 17 socialistes qui affirment vouloir concourir au poste de candidat à la présidentielle.

Si bien qu'il y a deux PS: celui du haut, qui s'empaille, victime de la conspiration des «égaux» (et des égos), personne ne voulant concéder à l'autre d'être le patron, ou la patronne. Et le PS des élus locaux, qui domine la France des régions, des départements et des villes. Les premiers se veulent plus radicaux que les radicaux, les seconds gèrent. Cela ressemble, en effet, à feu la SFIO. Et qui dit SFIO dit refonte urgente.

Puiser dans la boîte à outils de la social-démocratie

La crise actuelle du PS n'est toutefois pas réductible aux suites du congrès de Reims. Hormis le PASOK, en Grèce, et les scandinaves, tous sont touchés. C'est Massimo d'Alema, l'ancien chef du gouvernement italien et l'une des figures de la gauche européenne, qui faisait observer que, dans les années 1930, l'Amérique avait accouché du New Deal quand l'Europe choisissait le repli nationaliste, le fascisme, le nazisme et l'antisémitisme; et de remarquer que face à la crise, l'Amérique a choisi Obama et les recettes de la gauche, quand l'Europe choisit la droite, et parfois le populisme. Cette dissociation s'explique en partie par le pragmatisme des gouvernements qui n'hésitent pas à puiser dans la boîte à outils de la gauche social-démocrate.

Ainsi en France, Sarkozy est à la droite ce que Clinton fut à la gauche: un adepte de la «triangulation», qui est l'art de puiser en tant que de besoin dans l'escarcelle du voisin. Mais la gauche souffre aussi de son inadéquation, de son incapacité à se placer au centre de gravité de sociétés européennes fondamentalement inquiètes du sort de leurs classes moyennes.

Leader contre collectif

En attendant que puisse aboutir le travail de rénovation indispensable de la doctrine et des programmes — à ce stade le fait des «think tanks» — faut-il comme le suggère BHL, enterrer le PS? La discussion avait été esquissée dès l'époque de François Mitterrand, qui ne l'avait guère encouragée. Pour la droite, qui se donne plus facilement à un leader, changer de nom, voire d'identité, est relativement fréquent. On a donc eu l'UDR pour Pompidou, le RPR pour Chirac, l'UMP pour Sarkozy, et on aura autre chose le jour venu pour Copé... Mais qui se dit socialiste s'inscrit dans un mouvement collectif, une histoire qui a besoin d'être présente, car elle prétend toujours ne pas se réduire à la volonté ou au parcours d'un seul. (D'où la popularité, à gauche, du thème du pouvoir personnel pour dénoncer l'adversaire de droite). Et quand la SFIO est morte, le PS, né au début du vingtième siècle, est resté!

Or la social-démocratie n'est pas le communisme. Elle n'est pas un astre mort. Elle renaît aux Etats-Unis, mais coule dans sa version trop édulcorée au Royaume-Uni, et tient le choc dans l'Europe du Nord, etc. Surtout, il n'y a pas à l'horizon d'autre recette disponible pour qui gouverne face à la crise, pour qui veut réguler ce qui doit l'être, et pour qui veut sans relâche corriger les inégalités et faire prévaloir un minimum de justice sociale. Rien qui ressemble, donc, à la mort du communisme.

Le PS devra donc être capable de trouver le bon équilibre entre continuité, celle du combat pour les libertés et l'égalité, toujours renouvelé, et rupture, dans son mode relation à la société comme dans ses propres us et coutumes, dans ses pratiques d'appareil et ses tentations démagogiques. Rien qui justifie de désespérer de la gauche, à long terme, à la condition que ses leaders commencent, en se respectant les uns les autres, par respecter leurs électeurs.

Jean-Marie Colombani

A lire aussi — ou plutôt à faire aussi: Ecrivez-votre lettre à la première secrétaire du PS. «Chère Martine...»

Image de une: manifestation du 1er-Mai, à Paris, en 2009. Benoît Tessier/REUTERS
Jean-Marie Colombani
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