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Les élites, débordées par le numérique, sont de retour

Minitel en libre service / leafar. via FlickrCC License by

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C'est un article du Monde, et sa –fraîche– réception, qui marque deux inflexions dans le débat autour du web en France: la prise en compte par l’élite traditionnelle de son retard dans le domaine et la fin de la naïveté pro-technologique chez les penseurs d’Internet.

Les articles les plus critiqués ont une vertu: ils attirent l’attention sur un angle mort du débat public. C’est ce qu’on pourrait appeler du trollisme éclairé. Le récent article de Newsweek, «The Fall of France», critiqué jusque dans les rangs du gouvernement, en est un excellent exemple, au vu de l’application qu’ont mis les journaux français à le réduire en pièces. La France ne tombe pas, oui, mais il apparaissait quand même nécessaire d’expliquer pourquoi.

Un article du Monde, «Les élites débordées par le numérique», relève de ce même trollisme, éclairé certes, mais sans doute involontaire.

Dans une prose typique des pages «Vous» du Monde –qui semblent toujours découvrir, ébahis, les mouvements de société cinq ans après la bataille– la journaliste Laure Belot dresse le constat d’une élite française tombée du mauvais côté de la fracture numérique, «comme une poule avec un couteau» face au phénomène Internet. 

The Fall of French elite

Le constat semble éculé, mais il n’avait jamais été formulé avec tant d’abnégation et de cautions morales. La journaliste interviewe à parité des sommités du vieux monde et des jeunes loups du numérique qui, tous, font le même constat: The Fall of the French elite.

Le numérique (a.k.a. les vrais gens) trépigne au sous-sol:

«C’est le bas qui pousse. Cette société de liberté déborde toutes les élites, sans aucune culpabilité.»

Derrière cette reconfiguration de l’espace politique, un monde meilleur se prépare.

L’article a manifestement touché une corde sensible chez les lecteurs, avec plus de 14.000 likes sur Facebook. A un tel niveau de «recommandations», et donc de réappropriation, on peut parler d’un article-manifeste, de ces papiers qu’on résume à ses amis d’un lapidaire «tout est dit».

Tout est dit, oui, mais sur Internet, il y a toujours plus troll que soi. Le papier a aussi été violemment critiqué par quelques talentueux représentants des élites Internet (si je puis me permettre de reprendre cette rhétorique simpliste les élites/les autres):

«Ce texte véhicule une idée proprement positiviste. Etant associé toujours aux valeurs de modernité, d’innovation, d’avenir, il conduit à défendre le principe (largement répandu, je le reconnais) que le numérique est l’étape suivante, naturelle, logique et souhaitable de notre société.»

«L’évolution du Web s’apparente de moins en moins à une saga triomphatrice et de plus en plus à un film noir. Nos nouveaux outils de communication ne favorisent pas seulement l’avènement de sociétés horizontales et hautement individualistes. Ils consolident les puissances économiques et politiques existantes.»

«Je ne suis pas du tout certain, d'ailleurs, que l'on se dirige vers un horizon aussi radieux. Ces derniers temps, un véritable blues traverse la communauté des hackers et du logiciel libre, ceux qui croient à l'internet libre et ouvert.»

«Le chercheur Evgeni Morozov appelle ça l’Internet-centrisme, une idéologie un peu béate qui consiste à penser que le réseau est la réponse évidente à toutes nos impasses politiques, une vision du monde sacrément libérale. [L’article est dans la mouvance de ces] légions d’optimistes qui pensent que l’open-data sauvera le monde et que le révolutionnaire de demain est un webentrepreneur avec des Google Glass.»

Un article contesté qui génère d’excellentes réponses, cette capacité à savoir lancer la discussion, c’est ce qu’on pourrait appeler du journalisme web de qualité. Pour résumer, ce curieux objet médiatique est imprimé dans le journal des vieilles élites, soutenu par le peuple d’Internet et brocardé par les élites d’Internet.

Il ne manque plus que l’avis du vieux peuple non connecté. Sollicitée par mail, ma grand-mère n’a pas donné suite.

L’article marque deux inflexions dans le débat autour du web en France: la prise en compte par l’élite traditionnelle de son retard dans le domaine et la fin de la naïveté pro-technologique chez les penseurs d’Internet. La réception de cet article a dessiné un débat aux polarités inversées: ce sont maintenant les élites web qui critiquent Internet contre les élites old school, au discours naïf de néo-converti (les élites web étant ici entendu comme les penseurs plus que les faiseurs, qui pour des raisons économiques ont, eux, intérêt à continuer à propager un discours naïf pro-Internet).

L'Internet des extrêmes

L’optimisme béat devant le web 2.0 a cédé la place à une gueule de bois généralisée, notamment après les révélations sur les écoutes de la NSA. Le créateur du web lui même, Tim Berners-Lee, s’inquiète de ce qu’est devenu son joujou:

«Si vous pouvez contrôler [l’Internet], si vous pouvez intercepter les conversations, c’est une forme de pouvoir qui, dans les mains d’un gouvernement mal attentionné, lui donne la possibilité de rester au pouvoir pour l’éternité.»

Le climat politique n’incline pas non plus à l’optimisme technologique. Internet étant un contre-pouvoir, ce sont les marges du système qui en tirent le plus grand parti.

Dans les pays arabes, Facebook et Twitter ont pu aider à renverser des régimes dictatoriaux. En France, ce sont l’extrême droite, la Manif pour tous et la dieudosphère qui ont gagné la bataille d’Internet, contournant un système médiatique qui les méprise. 

Finalement, l’article du Monde serait moins le constat que les élites sont débordées par le numérique que l’annonce subliminale d’une reprise en main d’Internet par ces même élites. Un programme de reconquête. La phase de colonisation de ces nouvelles terres numériques (une métaphore qui a longtemps porté les pionniers d'Internet) est terminée, on passe à la phase concrète d’administration. 

Alain Minc, blogueur techno en 1978

En la matière, la France a un passé glorieux. Ce ne sont pas les marges de la société, comme les hippies aux Etats-Unis, qui ont porté Internet, mais ses élites technocratiques. Dans les années 1970, l'ordinateur devient un fantasme de bonne administration, comme l'écrit François Cusset dans La décennie:

«A peine apparues, les nouvelles machines sont l'objet d'un investissement fétichiste de la part de la frange éclairée du pouvoir, qui en fait un condensé de sa propre science administrative et de sa compétence sociale.»

Valéry Giscard d'Estaing incarne cette France qui s'avance, sereine, dans la modernité, tel un Barack Obama qui lâche un selfie. Très concerné par les problématiques informatiques, il missionne deux hauts fonctionnaires pour réfléchir sur les conséquences sociétales de ce futur à nos portes. 

Best-seller administratif

Alain Minc et Simon Nora rendent une copie parfaite, naïve et visionnaire à la fois, dont on retrouve le lointain écho dans l'article du Monde. Leur rapport sur l’informatisation de la société en 1978 reste une somme indépassable sur l’an 2000 tel qu’on l’a vraiment vécu:

«La "télématique", à la différence de l’électricité, ne véhiculera pas un courant inerte, mais de l’information, c’est-à-dire du pouvoir […]. La télématique constituera non pas un réseau de plus mais un réseau d’une autre nature, faisant jouer entre eux images, sons et mémoires: elle transformera notre monde culturel.» 

Le rapport deviendra un best-seller, avec 125.000 exemplaires vendus. Le Minitel, suite logique du rapport Minc-Nora, est un coup de force de l’administration éclairée française, qui voulut construire l’Internet à son image. L’histoire lui donnera tort, l’Internet fut anarchique et décentralisé et les élites furent débordées par le numérique. Mais elles sont de retour.

Ringardiser une autre partie de l'élite

Comme l'écrit Samuel Authueil, l'article du Monde est finalement «l'expression de la pensée d'une certaine partie de l'élite, jeune et urbaine, qui espère qu'en imposant leurs schémas culturels qu'ils disent "issus du numérique", ils pourront ringardiser une autre partie de l'élite, plus âgée et moins habile à manier les outils».

Xavier Niel forme le pont entre ces jeunes élites start-upeuses et la génération Minc. Le patron de Free a fait fortune sur le Minitel rose, grâce aux libéralités des technocrates des télécommunications. Aujourd'hui, il rachète Le Monde, Télérama et bientôt Le Nouvel Observateur. L'élite a un peu plus de cheveux, c'est vrai, mais elle n'est pas si débordée que ça.

Vincent Glad

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