Monde

Que sont devenus les kamikazes de Jérusalem?

Christopher Hitchens, mis à jour le 20.07.2009 à 7 h 15

Les bombes humaines ont été forgées par de vieux fanatiques nauséabonds, pas uniquement par le désespoir.

Manifestation du Djihad islamique en 2005 à Hebron.

Manifestation du Djihad islamique en 2005 à Hebron.

Il faut parfois écrire sur les événements qui n'ont pas lieu et qui ne font pas hurler les loups. Il est bien sûr risqué d'ainsi tenter le sort, et c'est pourquoi nombre de chroniqueurs ne s'y essaient pas. A l'heure où j'écris ces mots, rien ne dit que quelque fanatique malveillant n'est pas en passe de me démentir. Mais je me lance tout de même avec cette question: que sont les kamikazes de Jérusalem devenus?

Il n'y a pas si longtemps, les suicides destinés à tuer en masse constellaient encore le sol israélien. Des points de vue radicalement opposés ont été portés sur cette campagne mortifère, qui a mis à très rude épreuve les nerfs des juifs israéliens, mais également des Arabes israéliens et des druzes, qui en étaient souvent victimes, ainsi que des touristes. Du côté «progressiste», on a largement considéré, à l'instar de la femme de Tony Blair, Cherie Blair, que la véritable cause de ces actes épouvantables était le désespoir, seule réaction possible d'un peuple occupé qui ne pouvait exprimer autrement sa misère et sa frustration.

Personne n'aura le mauvais goût de prétendre que les Palestiniens sont moins désespérés aujourd'hui qu'hier, après la terrible offensive à Gaza [de janvier 2009] et le retour au pouvoir de la droite dure israélienne, sans parler de la poursuite de la colonisation des terres par les juifs orthodoxes. Pourtant, il n'y a pas eu à regretter une recrudescence d'attentats-suicides. Si lien il y a entre kamikazes et désespoir, il semble même que la tendance aille dans le sens inverse. Comment l'expliquer?

Peut-être doit-on cet étonnant phénomène à l'efficacité de la «clôture», ou du mur, érigée par Israël en suivant, selon une interprétation plus ou moins libre, le tracé de la «ligne verte» établie en 1967. Peut-être le doit-on aussi à l'inexorable campagne israélienne «d'assassinats ciblés» des personnalités du Hamas et du Djihad islamique, les deux organes les plus versés dans les «opérations-martyre». Peut-être le doit-on enfin aux trêves temporaires ou aux cessez-le-feu que le Hamas (pas le Djihad islamique) accepte de temps à autre.

Mais en réalité, rien de tout cela n'explique pourquoi la vague d'attentats a reflué. Du moins, cela ne l'explique pas si la cause originelle en était bien le désespoir. Car rien n'empêche un homme envahi par le désespoir d'aller se faire exploser devant le mur, en un dernier geste suprême contre l'architecture coloniale israélienne. Les assassinats ciblés n'empêchent pas un homme perclus de désespoir d'attacher sa ceinture direction le paradis, même si c'est pour décoller depuis un simple barrage routier. Un homme fou de désespoir n'a que faire des trêves et des cessez-le-feu.

Avant même le reflux des attentats, on pouvait légitimement douter que le désespoir en était le mobile direct. Presque toutes les attaques visaient des civils dans le territoire israélien d'avant 1967, soit hors territoires occupés, dans la partie juive de Jérusalem ou dans des villes côtières israéliennes (comme l'attentat perpétré [en 2002] dans un hôtel de Netanya durant la Pâque juive). Rares sont ceux qui se suppriment volontairement au nom d'un mauvais compromis. Ces attaques parfaitement planifiées n'évitaient donc pas seulement les colonies bien défendues de Cisjordanie ou les bases de l'armée israélienne, elles signifiaient brutalement à l'ensemble des juifs que ceux qui ne quitteraient pas la Palestine étaient en danger de mort constant. On ne cantonne pas si facilement le désespoir à un strict objectif politico-idéologique.

Cette inflexion des attentats-suicides peut aussi s'expliquer par le fait que leurs chefs d'orchestre en sont venus à considérer que la tactique ne portait plus ses fruits. Le désespoir a sûrement alimenté un flot quasi-constant de volontaires au suicide, mais les besoins immédiats du Hamas et du Djihad islamique n'ont pas toujours requis de laisser les vannes ouvertes. Parions même qu'il y a eu de longues discussions sur les moyens de les fermer. Tout désespéré en puissance ne peut pas, chez soi, confectionner tranquillement une ceinture explosive: il lui faut un tuteur. Ce qui soulève la question suivante: que dira-t-on si les vannes sont rouvertes? Il ne suffira pas de constater que le désespoir explose de nouveau en tout sens, bien que j'en connaisse quelques-uns qui s'en contenteront aisément.

La dernière vague d'attentats-suicides a impliqué des enfants, dont certains ont craqué et se sont rendus au dernier moment. Elle a également mis en jeu des jeunes femmes dont certaines étaient, semble-t-il, de toute façon condamnées à une mort «pour l'honneur», et à qui fut offerte l'alternative moins douloureuse accordée aux martyres. Les bombes humaines ont été forgées et programmées par de vieux fanatiques nauséabonds, pas par l'émotion brute. L'hystérie et les ululements des célébrations populaires à chaque mission réussie ne trahissaient pas le désespoir, mais une exaltation religieuse horrifiante qui encourageait à se réjouir de la mort des autres, parfois même de ses propres enfants. Ajouter au massacre organisé la promesse du paradis, qui plus est sexuel, a achevé ce processus d'aliénation mentale et spirituelle. (Notons que le Coran ne réserve pas aux femmes martyres le même degré de félicité et d'ardeur.)

Pendant ce temps, le mur tient ferme et s'agrandit, illustrant amèrement le fait bien plus banal et terrestre que deux peuples se partagent cette région du monde et que, tôt ou tard, il en résultera deux Etats.

Christopher Hitchens est l'auteur de Dieu n'est pas grand : comment la religion empoisonne tout.

Article traduit par Chloé Leleu

Image de une: manifestation du Djihad islamique en 2005 à Hebron.

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