France

Que serait l'affaire Halimi sans Sarkozy?

Alexandre Lévy, mis à jour le 23.07.2009 à 17 h 15

Le Président joue un rôle à la fois discret et de premier plan dans cette affaire qui lui tient à coeur.

Le procureur général de Paris, Laurent Le Mesle, s'en cache à peine: oui, l'ordre de faire appel du verdict du procès de gang dit des «barbares» est venu d'en haut. Le timing de cette matinée du 13 juillet ne prévoyait, d'ailleurs, aucune concertation préalable. Quelques dizaines de minutes après le coup de fil du directeur des affaires criminelles et des grâces de la place Vendôme à son collègue du Parquet, la ministre de la Justice annonçait à la sortie du conseil des ministres sa décision de demander «au procureur général de faire des condamnations inférieures aux réquisitions de l'avocat général». Une décision qui a ouvert la voie à un nouveau procès. Dans la foulée, les avocats de «Yalda», la jeune femme appât, et du principal accusé Youssouf Fofana, ont également annoncé qu'ils faisaient appel. Dans quelques mois, le second procès réunira donc le «gang des barbares» quasiment au grand complet.

Accusée d'exercer une pression politique par les avocats de la défense et certains magistrats, Michèle Alliot-Marie a été en revanche chaudement remerciée par les organisations représentant la communauté juive de France. Pour les parties civiles, notamment la famille Halimi, sa décision a été vécue comme un véritable soulagement après un premier verdict jugé trop indulgent à l'égard des principaux complices de Fofana. «Merci, merci, Madame Alliot-Marie!» scandait de bon cœur la petite foule réunie à l'appel des institutions juives, lundi 13 février au soir, devant le ministère de la Justice.

Beacoup de points examinés trop vite à l'audience

Mais est-ce bien MAM qu'il fallait remercier de ce revirement? «Quand, en France, le garde des Sceaux prend une décision spectaculaire, on tourne généralement ses regards vers l'Elysée», rappelle Sylvie-Pierre Brossolette du Point. Surtout lorsque son occupant s'appelle Nicolas Sarkozy. Est-ce que Michèle Alliot-Marie a agi sous la pression de ce dernier? «La réponse à la question est oui», tranche l'éditorialiste du Point, avant de raconter la petite l'histoire d'une pression amicale mais ferme: «Dès le 13 juillet, ayant suivi les déclarations du week-end puis écouté son conseiller pour la justice, Patrick Ouart, le chef de l'Etat a pris la mesure de la polémique qui enflait dangereusement. Il a estimé, en outre, que beaucoup de points avaient été examinés trop vite à l'audience et étaient à revoir. Il a donc tranché, sans plus attendre, en faveur d'une procédure d'appel. (...) Bien sûr, MAM, soucieuse de protéger l'indépendance de son action, affirme avoir agi en toute autonomie. Elle vient d'arriver à la Chancellerie et tient à assumer son geste, malgré les critiques. Mais c'est bien à la demande du Président, même si c'est en total accord avec lui, qu'elle a fait interjeter appel. Le président, personnellement ému par l'affaire, lui a glissé un mot lors du conseil des ministres du lundi 13 juillet».

En fait, rarement une affaire criminelle aura tant mobilisé Nicolas Sarkozy. Cela va faire plus de trois ans et demi que l'homme, qu'il soit ministre de l'Intérieur ou Président de la République, ne «lâche» pas l'histoire dramatique d'Ilan Halimi, intervenant à plusieurs niveaux pour peser sur une affaire qui lui tient visiblement à cœur. A l'époque, c'était son grand rival, Dominique de Villepin, alors Premier ministre qui, lors du dîner annuel du CRIF, a annoncé à la communauté juive que la circonstance aggravante d'antisémitisme a été retenue dans ce dossier. Nous sommes le 20 février 2006, une semaine après la découverte du corps agonisant du jeune homme le long d'un chemin de fer en région parisienne. Sept jours, longs comme une éternité pour la famille et les proches d'Ilan Halimi, pendant lesquels magistrats et policiers nient ou, au mieux, évitent de soulever la question de l'antisémitisme de la bande.

Mais lorsque le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy semble prendre les choses en main, ce n'est plus le même son de cloche. «C'est de l'antisémitisme par amalgame», explique-t-il d'abord aux députés de l'Assemblée nationale avant de recevoir place Beauvau, le 21 février 2006, une délégation du CRIF et la mère de la victime. Le ministre de l'Intérieur n'y va pas par quatre chemins: il affirme devant eux sa conviction que cette affaire comporte une dimension antisémite et s'énerve contre les tergiversations de ses subordonnés. Pour la première fois, il évoque aussi «l'échec» de la police et va même jusqu'à promettre des sanctions «en temps voulu» contre certains des responsables.

Trouver les mots

Son franc-parler met du baume sur le cœur meurtri des membres de la famille d'Ilan Halimi; au-delà, Nicolas Sarkozy ne manque pas de rassurer une communauté dont les membres avaient fini par se persuader que les autorités voulaient occulter l'aspect antisémite de l'assassinat. «On aurait dû prendre cette affaire directement en charge», a regretté, sous couvert d'anonymat, un membre du cabinet du ministre de l'Intérieur quelques mois plus tard. Toujours est-il que Nicolas Sarkozy aura réussi à «déminer» deux questions explosives, qui agitent violemment jusqu'à aujourd'hui l'opinion publique — celle de l'antisémitisme et du travail des policiers. Vis-à-vis de ces derniers, il trouvera également les mots qui permettront aux policiers de la Brigade criminelle de commencer à faire, eux-aussi, le deuil d'une affaire qui les aura affectés comme aucune autre: «Je sais que vous avez eu énormément de succès et je sais que les rares échecs que vous avez eus vous ont profondément marqués», dit-il lors d'une visite au 36 quai des Orfèvres. «Et je veux parler d'Ilan Halimi. Aucun d'entre vous ne doit s'en vouloir. Mais je vous demande de travailler non pas sur vos succès, mais sur les échecs, pour que jamais ça ne se reproduise et que, pour toujours, on anticipe la capacité d'adaptation des criminels pour être toujours meilleurs».

Elu président, Nicolas Sarkozy continue de suivre l'affaire par l'intermédiaire de son conseiller à la justice, ou directement avec Richard Prasquier, qui a succédé à Roger Cukierman la tête du CRIF. Dans un entretien à Mediapart, l'actuel patron du CRIF dément toute «pression», mais confirme avoir remonté «l'émotion» de la communauté juive jusqu'à l'Elysée dès les réquisitions de l'avocat général. «Je voulais que l'Elysée comprenne bien, encore une fois, que ce procès ne devait pas devenir celui de Fofana seulement», explique Richard Prasquier.

Effacer Jospin

Pour les détracteurs de Nicolas Sarkozy — et ils sont nombreux dans le domaine de la justice — cette attitude relève de sa stratégie d'instrumentalisation des faits divers sordides à des fins politiques, voire populistes. Affaire Colonna, pédophiles récidivistes, tueurs en série... L'actuel chef de l'Etat n'a jamais caché ses opinions en la matière: «Les droits de l'homme, pour moi, ce sont avant tout les droits de la victime», a-t-il l'habitude de dire. Pour d'autres critiques, beaucoup moins avouables, cela illustre une fois de plus le poids du «lobby juif» dans les affaires en France.

Toujours est-il que, pour les représentants de la communauté juive, Sarkozy est devenu un allié, un ami même. «Rarement un président français se sera autant engagé dans une affaire juive», dit-on au sein d'une population qui a toujours du mal à se remettre de l'attitude du gouvernement de Lionel Jospin qui, au plus haut de l'augmentation des actes antisémites en France (2001-2002), avait demandé aux institutions juives de faire profil bas «pour ne pas mettre de l'huile sur le feu».

Alexandre Lévy

(Image de une: manifestation devant le ministère de la Justice le 13 juillet. Mal Langsdon / Reuters)

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