Economie

François Hollande est-il encore socialiste?

Gérard Horny, mis à jour le 14.01.2014 à 16 h 13

Et est-il vraiment important de se poser la question?

François Hollande lors d'un déplacement en Inde, le 14 février 2013. REUTERS/Stringer.

François Hollande lors d'un déplacement en Inde, le 14 février 2013. REUTERS/Stringer.

C’est la vraie question du moment, et chacun se la pose depuis ses voeux du 31 décembre 2013: le président de la République est-il encore socialiste, façon sociale-démocrate, ou est-il devenu social-libéral? Affiche-t-il enfin ce qu’il a toujours été ou l’homme qui affirme aujourd’hui vouloir traiter avec le patronat a-t-il effectué un revirement?

A ces questions, l’intéressé est le seul à pouvoir répondre avec précision, et il n’est pas sûr qu’il ait envie de le faire. Mais est-ce vraiment important?

Un président se juge sur ses paroles et ses actes (en politique, le discours peut avoir autant d’impact que les décisions concrètes). Peu importent ses convictions profondes et le degré d’harmonie entre celles-ci et son action politique. L’important est ce qu’il dit et fait.

En revanche, au moment où l’on s’interroge sur le socialisme du président, il serait bon d’essayer de définir ce que cela peut vouloir dire, être socialiste aujourd’hui, du moins dans le domaine économique. Et tout de suite, on voit les difficultés apparaître.

Un vieux débat

Déjà, il y a un siècle, il n’était pas facile de définir le socialisme. Entre celui que Jaurès appelait de ses vœux et celui que préparait Lénine, il y avait un monde. La séparation entre communistes et socialistes entre les deux guerres mondiales n’a pas apporté toutes les clarifications nécessaires: l’Union soviétique se disait officiellement socialiste et la différence entre les grandes familles de la gauche a longtemps résidé principalement dans leurs rapports avec Moscou.

Pour le reste, ce n’était pas toujours clair. En 1981, les socialistes parlaient encore de rupture avec le capitalisme et de nationalisation des moyens de production.

Les nationalisations, rappelons-le, ont encore été le grand thème de la première campagne victorieuse de François Mitterrand, avec les 39 heures, la cinquième semaine de congés payés, la retraite à 60 ans et l’impôt sur la fortune. En 1986, le gouvernement de Jacques Chirac a mis les privatisations à l’ordre du jour et ensuite, en dépit des alternances politiques, celles-ci se sont poursuivies.

La propriété collective des moyens de production ne fait plus partie des programmes socialistes. Tout juste estime-t-on nécessaire d’avoir une Banque publique d’investissement, qui n’a pas vocation à se substituer aux banques et établissements financiers à capitaux privés, mais plutôt à les accompagner dans des opérations qu’elles n’entreprendraient pas seules.

La rupture avec le capitalisme? C’est fini

Très clairement donc, être socialiste aujourd’hui en France, ce n’est plus vouloir la rupture avec le capitalisme. Il est admis que la richesse se crée principalement dans les entreprises privées, et même les services publics qui continuent à être rendus par des entreprises elles-mêmes publiques sont gérés selon des critères très proches de ceux utilisés dans le secteur privé.

Par ailleurs, le grand vent de libéralisme qui a balayé le monde à partir des années 80 a entrainé des changements profonds dans la perception du rôle de l’Etat. Et, d’une certaine façon, malgré les crises financières à répétition, malgré ses excès, il a gagné.

Même ses adversaires ne raisonnent plus aujourd’hui comme ils raisonnaient hier. Mis à part quelques tribuns un peu isolés à gauche, plus personne ne pense que c’est l’Etat qui crée des emplois et qui fait la croissance: ce qui lui est demandé, c’est de créer les conditions de la croissance et de l’emploi.

A partir de là, les frontières entre droite et gauche deviennent parfois difficiles à cerner. Qui a dénoncé «les conditions dans lesquelles l’industrie se trouvait soumise à la logique de la rentabilité financière à court terme»? Qui s’indignait de voir qu’on «a financé le spéculateur plutôt que l’entrepreneur»? Qui s’est insurgé contre ce système «qui a creusé les inégalités» et rappelé que «l’économie de marché, c’est le marché régulé, le marché mis au service du développement, au service de la société, au service de tous»? Nicolas Sarkozy, dans son discours de Toulon du 25 septembre 2008, juste après la faillite de Lehman Brothers.

Evidemment, pour bien se démarquer d’un dirigeant de gauche, il prenait soin de préciser que «renouer avec le collectivisme» serait une «erreur historique». Mais c’était une pure figure de rhétorique fréquemment utilisée en politique: on fait semblant de répondre à une question qui ne se pose pas ou on attire l’attention sur un danger inexistant pour faire croire qu’on joue un rôle de rempart. Il était clair déjà en septembre 2008 que si le PS revenait au pouvoir, la France ne serait pas menacée par le collectivisme.

L’Europe et la mondialisation ont changé la donne

La mondialisation, et notamment la montée en puissance des pays émergents, la création du marché unique européen et celle de l’euro ont également bouleversé la donne. Il est clair qu’aujourd’hui, un gouvernement français n’est plus entièrement libre de sa politique économique, que celle-ci doit s’intégrer dans un cadre qui s’impose à lui. Ce cadre, il peut tenter de le faire évoluer, que ce soit au niveau de l’Europe ou au niveau mondial, dans le cadre du G20, du FMI, etc., mais il ne peut pas prendre de décisions sans penser à leurs répercussions internationales.

Nos dirigeants actuels pourraient, par exemple, par souci de justice sociale, décider une forte hausse du Smic; ils se gardent bien de le faire à un moment où les résultats de nos entreprises sont à un niveau historiquement bas et où leur compétitivité est faible.

A ce sujet, l’exemple de la TVA est particulièrement révélateur: pour financer son crédit d’impôt compétitivité emploi, le gouvernement Ayrault n’a eu d’autre choix que d’avoir recours à une hausse, après avoir critiqué les projets de la précédente majorité en ce domaine. Certes, il n’augmente pas le taux normal aussi fortement que ne l’avait prévu le gouvernement Fillon, mais on ne peut pas dire que les deux politiques sont radicalement différentes.

L’heure n’est plus aux politiques de relance isolées

Evidemment, cela déroute beaucoup d’électeurs: demandez autour de vous ce qui distingue une politique économique de droite d’une politique économique de gauche, il est fort probable que vous obtiendrez des réponses assez embarrassées.

La politique de relance menée sous François Mitterrand en 1981 a dû être arrêtée assez vite parce qu’elle avait pour principale conséquence de faire monter tous les déficits (de l’Etat, de la Sécurité sociale, de la balance commerciale, etc.). Les grands plans de relance par la demande intérieure, c’est fini. Certains ont cru voir un retour de Keynes après la crise de 2008. C’était faux.

Face au risque d’un écroulement de l’économie mondiale, les dirigeants de tous les grands pays ont bien adopté des mesures de soutien à l’économie, mais il est difficile d’y voir l’effet d’une convergence mondiale autour de politiques remettant l’Etat au centre de la vie économique. Il s’agissait de mesures d’urgence à caractère temporaire qui s’inscrivaient dans un cadre global. Des politiques isolées de soutien de la demande par la hausse des salaires ou la dépense publique n’ont plus aucune chance.

François Hollande, au moment du lancement du pacte de compétitivité, avait lui-même parlé d’un «socialisme de l’offre», reprenant ainsi des thèses définies par Dominique Strauss-Kahn. Il ne s’agit pas de rejeter le socialisme de «redistribution», qui reste la base, mais de le compléter par un socialisme de «production», en portant la régulation au sein du système productif, et de l’accompagner par un socialisme de «l’émancipation», en veillant à donner ses chances à tous, par l’éducation notamment.

Une telle vision du socialisme ne manque pas de générosité, mais on peut se demander si, le terme de socialisme mis à part, certains ne pourraient pas la reprendre à leur compte au centre ou à droite. Il ne s’agit pas en effet de bouleverser l’ordre économique et social, mais de le rendre à la fois plus efficace et plus juste. Avant de devenir le directeur de la communication de la campagne du candidat Hollande puis son ministre de l'Intérieur, Manuel Valls n’avait-il pas proposé en 2008 de «concilier la gauche avec la pensée libérale» et, en 2009, de changer le nom du PS et d’abandonner le mot de socialisme, «sans doute dépassé»?

Une frontière floue

Ainsi, ce qui pose un problème à beaucoup de commentateurs politiques, c’est qu’ils commencent à avoir de plus en plus de mal à faire la différence entre la droite et la gauche, seuls les extrêmes se distinguant avec netteté. Et une politique de gauche visant à réduire les charges sociales pesant sur les entreprises et à faire reculer la dépense publique brouillerait encore plus les pistes. Finalement, la seule différence subsistant serait une question de sensibilité: on se sentirait plutôt de gauche ou plutôt de droite.

De fait, les vieux clivages ne semblent plus vraiment opérants. Face aux grands défis qui se posent à nos civilisations, la vraie question est de savoir si on pourra continuer à vivre sur notre schéma de pensée datant de l’après-guerre et des Trente Glorieuses, que l’on soit de droite ou de gauche: la croissance résoudra tout!

La grande rivalité entre la droite et la gauche portait sur le point de savoir avec laquelle on irait plus vite et mieux pour satisfaire les besoins de tous. Or, il apparaît que la croissance profite de moins en moins à tout le monde et que, de surcroît, elle est de plus en plus difficile à obtenir sans casser les liens sociaux (du fait de la mobilité géographique et professionnelle) et sans perturber gravement les équilibres naturels.

Il ne s’agit plus de savoir si on doit taxer un peu plus Paul pour donner un peu plus à Jacques, ou si l’on doit au contraire baisser les impôts de Paul pour l’encourager à prendre des initiatives dont bénéficiera peut-être Jacques, il s’agit de savoir ce qu’on va faire pour permettre à Paul et Jacques de continuer à vivre dignement, avec une activité et des revenus, dans un monde qui change à toute allure et qui risque de devenir rapidement invivable au sens propre du terme.

Alors, dans ce contexte, que François Hollande puisse être encore classé parmi les sociaux-démocrates ou qu’il ait viré au social-libéralisme semble être un objet de discussion assez futile. La vraie question est: ceux qui nous dirigent et qui dirigent les pays qui nous entourent ont-ils conscience du fait que les vieux schémas de pensée deviennent obsolètes et qu’il va falloir très vite agir ensemble au niveau mondial, que l’on soit issu du monde libéral ou de l’univers socialiste?

Gérard Horny

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Journaliste
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