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Tennis: ce n'est pas un hasard si les Français sont bons à l'Open d'Australie

Yannick Cochennec, mis à jour le 12.01.2014 à 11 h 48

Pourquoi le tennis français brille-t-il à Melbourne quand il semble être éteint à New York? Pourquoi paraît-il plus audacieux loin des angoisses ressenties souvent à Roland-Garros?

Match exhibition entre Roger Federer (G) et Jo-Wilfried Tsonga à Melbourne, le 8 janvier 2014. REUTERS/David Gray

Match exhibition entre Roger Federer (G) et Jo-Wilfried Tsonga à Melbourne, le 8 janvier 2014. REUTERS/David Gray

C’est l’une des incongruités de la saison de tennis. Deux semaines ne se sont pas encore écoulées en 2014 et voilà déjà au programme l’un des quatre rendez-vous les plus importants de l’année, l’Open d’Australie, disputé du 13 au 26 janvier. Sous le ciel (en principe) bleu de Melbourne, Rafael Nadal et Novak Djokovic font figure d’épouvantails comme Serena Williams et Victoria Azarenka dans le tableau féminin. Et le tennis français? Rien à vraiment espérer du côté des dames, mais les perspectives sont plus alléchantes chez les messieurs. Jo-Wilfried Tsonga, Richard Gasquet, Gaël Monfils, qui sait…

De manière générale, l’Open d’Australie est le tournoi fétiche du tennis français. C’est là qu’il y obtient ses meilleurs résultats en Grand Chelem. Il est aisé de le constater de façon détaillée en analysant les 20 dernières éditions de l’Open d’Australie (six finales françaises), Roland-Garros (trois finales), Wimbledon (cinq finales) et l’US Open (une finale) à la fois chez les hommes et chez les femmes.

De 1994 à 2013, les performances ont été les suivantes à partir des demi-finales, stade de la compétition que l’on qualifiera de vraiment significatif.

Open d’Australie: 2 victoires (Mary Pierce 1995, Amélie Mauresmo 2006), 4 finales (Mary Pierce 1997, Amélie Mauresmo 1999, Arnaud Clément 2001, Jo-Wilfried Tsonga 2008), 4 demi-finales (Nicolas Escudé 1998, Sébastien Grosjean 2001, Nathalie Dechy 2005, Jo-Wilfried Tsonga 2010).

Roland-Garros: 1 victoire (Mary Pierce 2000), 2 finales (Mary Pierce 1994 et 2005), 5 demi-finales (Cédric Pioline 1998, Sébastien Grosjean 2001, Gaël Monfils 2008, Marion Bartoli 2011, Jo-Wilfried Tsonga 2013).

Wimbledon: 2 victoires (Amélie Mauresmo 2006, Marion Bartoli 2013), 3 finales (Cédric Pioline 1997, Nathalie Tauziat 1998, Marion Bartoli 2007), 8 demi-finales (Sébastien Grosjean 2003 et 2004, Amélie Mauresmo 2002, 2004 et 2005, Richard Gasquet 2007, Jo-Wilfried Tsonga 2011 et 2012).

US Open: 1 finale (Mary Pierce 2005), 4 demi-finales (Cédric Pioline 1999, Amélie Mauresmo 2002 et 2006, Richard Gasquet 2013).

En distribuant 10 points pour une victoire, 5 pour une finale et 1 pour une demi-finale –car il existe un monde entre chaque match gagné à ce niveau d’une épreuve–, les additions propulsent l’Open d’Australie en tête avec 44 points tout juste devant Wimbledon (43), Roland-Garros (25) et l’US Open (9).

Premier constat: contrairement à une idée reçue, Roland-Garros n’est pas le tournoi du Grand Chelem le plus défavorable au tennis français, cette «palme» revenant de très loin à l’US Open où les joueurs tricolores ont plus ou moins l’habitude de boire la tasse. Seconde remarque en guise d’évidence: l’Open d’Australie est donc, en quelque sorte, la terre d’élection du tennis français qui ne se débrouille pas si mal non plus à Wimbledon, tournoi qui compte tout de même une finale française de moins et cela n’est pas rien.

A Melbourne, hommes et femmes ont même l’habitude de cracher des flammes au regard d’un palmarès extrêmement riche avec les premiers succès en Grand Chelem de Mary Pierce et Amélie Mauresmo et la révélation au plus haut niveau de Jo-Wilfried Tsonga, vainqueur éclair de Rafael Nadal en demi-finales en 2008.

Des Français libérés

Pourquoi le tennis français brille-t-il à Melbourne quand il semble être éteint à New York alors que les surfaces utilisées dans les deux cas –du dur– sont relativement semblables même si le Plexicushion, revêtement utilisé en Australie, est un peu plus lent que le Decoturf, le «ciment» américain?

Pourquoi paraît-il plus audacieux loin des angoisses ressenties souvent à Roland-Garros où la peur de mal faire devant son public peut tétaniser le bras ou ramollir les jambes? C’est un peu une énigme qu’il faut tenter de résoudre par tous les biais.

D’un point de vue psychologique, d’abord, il n’est pas exclu que les joueurs français se sentent inconsciemment plus libérés à partir du moment où ils sont le plus loin possible de la «maison».

Amélie Mauresmo, qui s’est doublement révélée à Melbourne en 1999 en y atteignant la finale et en y faisant un «coming out» mondial à 19 ans, est une sorte de caricature en la matière. Véritablement elle-même aux antipodes où elle avait le sentiment d’évoluer à domicile et en parfaite harmonie avec sa propre sensibilité, elle s’est toujours effondrée à Roland-Garros où elle n’a jamais dépassé le stade des quarts de finale en dépit d’un jeu parfaitement adapté à la terre battue.

Cette explication «mentale» vaut ce qu’elle vaut. Elle tient la route pour Mauresmo, nettement moins pour Tsonga, homme naturellement confiant sous toutes les latitudes y compris à Paris.

Au-delà de ses propriétés propres, la surface australienne n’offre pas de son côté de raisons objectives à cette réussite. Relativement intermédiaire entre les différentes vitesses, elle s’adapte à tous les styles de jeu et comme tout le monde joue désormais de la même façon en tapant le plus fort possible du fond du court, le tennis français n’a aucune qualité particulière pour s’y imposer plus que d’autres concurrents étrangers.

Y aura-t-il de la fonte à l'US Open?

L’explication la plus recevable tient peut-être au mode de préparation physique choisi par les joueurs français au seuil d’une nouvelle saison et à l’aube de cet Open d’Australie.

Organisés par la Fédération française de tennis, des stages collectifs, parfois sur un mode commando, se déroulent au cœur des mauvais jours entre novembre et décembre. Ils sont adaptés et encadrés par un personnel compétent. En mettant le pied en Australie, les troupes sont fraîches, peut-être plus fraîches que les autres, et vraiment prêtes à reprendre le collier. Nicolas Escudé, demi-finaliste en 1998 après trois succès en cinq sets, et Arnaud Clément, finaliste en 2001 là aussi après quelques combats homériques, ont probablement tiré tous les bénéfices de cette préparation à la française.

«Oui, je pense que les Français trouvent une motivation plus importante en début de saison parce qu'ils sont reposés mentalement et ont faim, confirme Patrick Mouratoglou, l’entraîneur français de Serena Williams, la n°1 mondiale. Ils veulent bien faire et c'est dans ces conditions qu'ils jouent leur meilleur tennis. La coupure hivernale leur a également permis de réaliser une très bonne préparation, et ils ne sont pas encore attendus car ils n'ont pas de références sur la nouvelle saison, donc tout est réuni pour que les Français obtiennent de bons résultats.»

Ancien préparateur physique, entre autres, de Roger Federer et de Sergi Bruguera, le Français Paul Dorochenko émet une hypothèse:

«Les Français travaillent physiquement en décembre, mais de manière générale, ils s’arrêtent là. En salle de gym, sur le circuit tout au long de l’année, ceux qui continuent de soulever de la fonte ne sont jamais les Français qui se contentent de faire de l’entretien et de la prévention, bref une sorte de minimum. Dans ce contexte, il est logique de les voir plus à l’aise en Australie qu’à l’US Open.»

Philippe Bouin, qui a chroniqué le tennis pendant une trentaine d'années à L'Equipe, fait une bonne synthèse de ces diverses opinions:

«J'ai l'impression que les Français, des enfants gâtés souvent, sont parmi les plus rapides à se lasser de la monotonie du circuit. En Australie tout est nouveau, tout beau. Les conditions de jeu sont sympas, les spectateurs sont sympas. [...] Figurant sans doute parmi les moins "physiques" du circuit, ils se sont refait une santé pendant l'hiver et peuvent rivaliser sur les premières longueurs de la course face au manque de réglage des autres, en particulier les tout meilleurs qui ont eu moins de vacances que leurs rivaux. Donc, les Français étant parmi les plus nombreux dans le tableau ont statistiquement plus de chances que les autres de passer quelques tours. A l'inverse, à l'US Open, les tout meilleurs, qui ont bien géré leur calendrier, arrivent lancés, alors que les Français, foncièrement moins costauds, physiquement et mentalement, y arrivent usés…»

 

Yannick Cochennec

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