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Il existe une pilule quotidienne qui protège du VIH. Les gays devraient la prendre

Un passage piéton arc-en-ciel à Sydney, en avril 2013. REUTERS/David Gray

Un passage piéton arc-en-ciel à Sydney, en avril 2013. REUTERS/David Gray

Ce médicament s'appelle le Truvada. Aux Etats-Unis, il peut être pris à titre préventif. Or, les homosexuels hésitent encore.

A la fin de l'annnée 2013, le New York Times publiait un excellent papier sur l'étrange controverse qui plane autour du Truvada, un médicament à prendre quotidiennement et qui offre une protection quasi absolue contre l'infection par le VIH. Soit, de loin, la PrEP (prophylaxie pré-exposition) la plus efficace: le Truvada n'a quasiment aucun effet secondaire et, s'il est pris tous les jours, protège à plus de 99% contre le VIH –sans compter que la plupart des compagnies d'assurance le remboursent[1].

En deux mots, Truvada est un miracle de la médecine. Mais c'est aussi un traitement anti-VIH parmi les plus décriés de toute l'histoire. 

Pourquoi, au cours de ces deux dernières années, seules 1.174 personnes –la moitié étant des femmes– se sont vues prescrire du Truvada aux Etats-Unis? La faute incombe totalement à la communauté gay. Comme le fait remarquer le New York Times, les détracteurs les plus farouches du Truvada sont les militants de la lutte contre le sida.

La AIDS Healthcare Foundation a été la première à faire pression sur la FDA pour qu'elle n'autorise pas ce médicament, arguant que les homosexuels allaient cesser d'utiliser des préservatifs, oublier de prendre leur pilule et rapidement être infectés. Pour l'ancien rédacteur en chef de Poz, un magazine destiné aux séropositifs, la PrEP est un «lucratif sex toy pour riches occidentaux». Dan Savage, célèbre sexo-chroniqueur et grand gourou de la communauté gay, partage de telles préoccupations et n'a pas hésité à qualifier les usagers de Truvada d'«idiots déclarés que seul un vaccin serait capable de sauver». Par ailleurs, la formule «Truvada whore» [littéralement: pute à Truvada] commence à faire son chemin dans certains cercles homo.

Truvada vs capote?

Derrière ces angoisses se cachent deux convictions, l'une est condescendante et incorrecte, l'autre est désagréable, mais néanmoins exacte.

Premièrement, ce que sous-entendent les organisations de lutte contre le sida –que les homosexuels cesseront d'utiliser d'autres moyens de protection dès qu'ils seront sous Truvada– est tout simplement fausse. Bon nombre d'études ont efficacement démenti cette façon pour le moins paternaliste de voir les choses et montrent que le Truvada n'entraîne en aucun cas une «compensation des risques» (c'est-à-dire l'abandon d'autres pratiques de safe-sex). Quand la PrEP en était à ses débuts, l'inquiétude était compréhensible. Mais ces peurs sont désormais discréditées et ceux qui continuent à les faire circuler ne font que renforcer une paranoïa irrationnelle.

Le second épineux problème soulevé par le Truvada relève du dilemme de la capote. Ceux qui vouent le Truvada aux gémonies ont tendance, dans un même mouvement, à porter le préservatif aux nues comme si nous étions toujours en 1986.

Mais les capotes –qu'importe que la vieille garde gay les considèrent comme la solution de choix– présentent elles aussi de très graves problèmes. Seul un homosexuel sur 6 les utilise à tous les coups[2], et un usage sporadique n'offre qu'une protection minime contre le VIH.

Un élément encore plus troublant, c'est que les préservatifs ne fonctionnent pas si bien que ça dans un rapport anal: s'ils sont parfaitement mis, ils ne sont efficaces qu'à 86% contre le VIH (utilisés tout aussi parfaitement, les préservatifs sont efficaces à 98% lors d'un rapport vaginal). Si vous y ajoutez le fait que le barebacking est bien plus agréable, vous aurez là un argument de poids en faveur de l'utilisation combinée du Truvada et des préservatifs pour une protection maximale contre le VIH. 

Le dernier argument des opposants au Truvada est sans doute le plus déconcertant. Des groupes militants, à l'instar de la AIDS Healthcare Foundation, n'ont de cesse de souligner que l'oubli d'une seule dose du médicament réduit l'immunité du patient au VIH –ce qui sous-entend que, vu que les humains ont du mal à suivre un traitement comme il faut, le Truvada n'offrira qu'un confort illusoire et très peu de protection effective.

Un problème générationnel

Mais les humains ont aussi du mal à utiliser les préservatifs et pourtant personne n'y voit un motif pour les abandonner purement et simplement.

Plutôt que de refuser le Truvada à cause de patients susceptibles d'oublier leur dose journalière, les experts ès santé publique et autres militants de la lutte contre le sida devraient plutôt inciter ces mêmes patients à prendre quotidiennement leur pilule. Rejeter cette solution en bloc sous prétexte que la mémoire humaine a parfois des ratés est absurde. 

Mais ces questions de mauvaise mémoire ne sont pas, en réalité, ce qui empêche le Truvada de sauver un maximum de vies aux Etats-Unis. Le problème vient d'un conflit inter-générationnel entre les vieux gays, ceux qui ont vécu le pire de l'épidémie de sida, et les plus jeunes, pour qui le VIH n'est après tout qu'une maladie chronique globalement gérable.

Dans les années 1980, les homosexuels luttaient pour leur vie quand ils cherchaient à ce que le gouvernement améliore l'accès et l'éducation aux préservatifs. Une lutte noble, mais pour le moins insuffisante. La situation actuelle prouve bien qu'un dévouement aveugle à l'usage du préservatif ne suffit pas à stopper la propagation du VIH.

Tout un éventail de pratiques sûres est nécessaire pour protéger les homosexuels de l'infection, et le Truvada pourrait devenir l'un des piliers de cette stratégie plurielle. Compte-tenu de la baisse visiblement inexorable de l'usage du préservatif parmi les homosexuels, le temps n'est pas aux disputes idéologiques ou aux conflits de génération. Tous les homosexuels ayant des partenaires multiples devraient prendre du Truvada et les militants de la lutte contre le sida devraient faire tout leur possible pour que le médicament tombe entre les mains de ceux qui le souhaitent.

Mark Joseph Stern

Traduit par Peggy Sastre

[1] L'auteur parle de la situation aux Etats-Unis. En France, Truvada n'a pas d'autorisation de mise sur le marché (AMM) pour une utilisation préventive (il l'a en revanche pour la prescription aux personnes séropositives, et est alors remboursé à 100%). Début 2013, l'association Aides a demandé à l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) «l'extension de sa prescription pour un usage préventif». Techniquement, il s'agit d'obtenir une RTU, c'est-à-dire une recommandation temporaire d’utilisation: un médicament peut être prescrit en dehors de son autorisation de mise sur le marché (donc, là, en préventif) sous certaines conditions (c'est également ce qui a été demandé pour le Baclofène).

Parallèlement, un essai, Ipergay (pour «Intervention préventive de l'exposition aux risques avec et pour les gays»), est mené en France (à Paris, Lille, Lyon, Nantes et Nice) pour évaluer l'efficacité du Truvada en PrEP. Il concerne des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH) séronégatifs à qui l'on donne soit du Truvada, soit un placebo, l'étude étant menée en double aveugle (ni le médecin ni le volontaire ne savent ce qui est prescrit). Retourner à l'article

[2] En France aussi, on a relevé la «lassitude gay» vis-à-vis de la capote. L'Enquête presse gays et lesbiennes 2011, dont les résultats ont été publiés dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire du 26 novembre 2013 consacré aux «comportements à risque et prévention dans des populations particulièrement exposées au VIH, aux IST et aux hépatites», détaille les comportements des HSH vis-à-vis du préservatif en fonction de leur statut sérologique: 18% des séropositifs ayant répondu à l'enquête utilisaient systématiquement une capote en cas de rapport anal avec un partenaire occasionnel; 58% des séronégatifs et 40% des séro-interrogatifs. Retourner à l'article

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