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A quoi pensent les photographes qui ne prennent pas de photos

Benoît Grimalt

Benoît Grimalt

On imagine trop souvent que les professionnels, en particulier les photojournalistes, sont prêts à tout pour «la» bonne photo. C'est oublier que, parfois, ils ne déclenchent pas.

Déjà Rimbaud se plaignait des ruissellements fastidieux de photographies (dans une lettre de 1871 à son ami Paul Demeny[1]). Déjà Italo Calvino se moquait en 1955 de «la folie de l’objectif», la frénésie de tout photographier qui s’emparait de centaines de milliers d’Italiens les dimanches de printemps[2]. Que dire aujourd’hui devant la prolifération du numérique, l’abondance des smartphones, la  glorification des selfies? Doit-on suivre aveuglément ce mouvement culturel majeur, à l’instar de bien des sociologues et chercheurs, mais aussi de quelques artistes? Ou bien est-il possible, sans passer pour une vieille barbe réactionnaire, de le regarder avec un peu de distance, d’ironie et de questionnement?

Il y a jusqu’au 19 janvier, au musée de la Photographie de Charleroi (qui est peut-être, à part l’aéroport low-cost, la seule raison de se rendre en voyage d’agrément à Charleroi), une petite exposition de non-photographie (à côté de l’excellente rétrospective du surréaliste Marcel Mariën) qui, sous des dehors simples et humoristiques, amène à se demander pourquoi on ne prend pas de photos.

Benoît Grimalt est un photographe français né en 1975 qui, comme beaucoup de ses confrères, a une pratique assez diverse: mode, reportages, commandes et travail personnel. Il est en particulier connu pour sa couverture du Festival de Cannes, événement photographique par excellence. Là, un jour, raconte-t-il, il aperçut Penelope Cruz prenant l’ascenseur: il se précipita, mais avant qu’il n’ait pu prendre sa photo, les portes de l’ascenseur se refermèrent. Une photo manquée, mais une image qui reste?

Alors Benoît Grimalt dessina la photo qu’il n’avait pas prise, un dessin tout simple, maladroit, sur une feuille de carnet, cadré comme une photo, avec l’actrice, ses deux gardes du corps, les portes qui se referment. 

Et puis il se prit au jeu. Les photos qu’il n’a pas pu prendre, il se met à les dessiner, à se réapproprier la scène et à la transposer dans un autre médium, un autre univers.

Souvent, il ne prend pas de photos parce qu’il n’a pas son appareil, ou que sa pellicule est finie (au temps de la pellicule), ou que sa batterie est épuisée. Parfois il fait trop sombre, ou bien il y a trop de brouillard. Parfois le sujet refuse d’être pris en photo, et Grimalt, qui n’a rien d’un paparazzo agressif ou d’un photoreporter obsessionnel, se plie à son souhait.

Mais, parfois aussi, on sent chez lui une retenue, une humilité, un refus de se plier à l’ardente obligation de tout photographier, d’écouter la petite voix qui dit «Prends la photo!», qu’il s’agisse de pitié devant Henri Salvador tout de blanc vêtu, assistant à un match de foot au stade de Valenciennes peu avant sa mort, soutenu par des infirmiers, ou de respect devant Marie nue, qu’il laisse se rhabiller sans la photographier, prétendant être trop lent pour réussir à la capter.

Et un jour, devant un très beau lever de soleil, il décide de seulement le contempler et ne se lève pas pour le photographier. Un jour, donc, il refuse délibérément de photographier, il préfère regarder plutôt que viser, jouir plutôt que posséder, imprimer un souvenir dans sa mémoire plutôt qu’une image dans un album ou un fichier. Certes, il ne s’en glorifie pas, il n’en tire pas une théorie, une morale, il dit simplement avoir été trop paresseux pour se lever. Une démarche de plaisir et de paresse, une petite rébellion contre la logique productiviste et consumériste qui nous fait prendre des photos à tout va, qui nous contraint à photographier plutôt qu’à regarder, qui nous entraîne dans le tourbillon visuel.

Est-il le seul à ainsi, parfois, ne pas prendre de photographies, à privilégier l’expérience plutôt que son archive? Certes non, même si les rares refuzniks à la domination des images, ces «derniers explorateurs de l’espace négatif» (Lyle Rexer) ne se font guère entendre. Sont-ils, en matière photographique, les frères des artistes du vide vus il y a quatre ans au Centre Pompidou, d’Yves Klein à Stanley Brouwn, sont-ils les cousins des musiciens du silence, d’Isabelle d’Este à John Cage? Voici deux recueils, l’un français et sonore, l’autre américain et écrit, de photographies pas prises.

Ecoutons les photographes

Il y a quelques mois, Arte Radio a diffusé Rien à Voir: de brefs enregistrements audio de 12 photographes racontant la photo qu’ils n’ont pas prise. Si certains parlent de photographies impossibles (un portrait de Ben Laden) ou de la trop forte émotion devant la famine en Somalie ou un suicide dans le métro new-yorkais, quelques autres en viennent à questionner la photographie même: Frédéric Lecloux estime qu’il faut d’abord vivre et ensuite photographier, Yohanne Lamoulère juge qu’une photographie d’une marche en mémoire d’un jeune Marseillais assassiné n’aurait rien dit de plus par rapport à l’émotion des marcheurs, Édouard Caupeil fait l’éloge de la photo ratée, oubliée, silencieuse, qu’on veut toujours rattraper. Denis Darzacq, bien connu pour ses photographies de corps flottant en l’air, raconte sa première expérience photographique à 15 ans, tentative de s’approprier la culture italienne par la photographie; mais une erreur de manipulation fait que tous ses films sont ratés, vierges d’images. Ces images sont dans les limbes, dans ma mémoire, dit-il, et je passe ma vie à essayer de les refaire. Comme le souvenir d’une madeleine...

Un livre paru en 2012 aux Etats-Unis, Photographs Not Taken, regroupe les témoignages de 62 photographes (presque tous nord-américains) parlant de photographies qu’ils n’ont pas prises. On imagine trop souvent les photographes professionnels, et en particulier les photojournalistes, prêts à tout pour prendre LA bonne photo, ne se souciant guère de leur propre sécurité, physique ou, d’ailleurs, morale.

Chacun a à l’esprit la tragique photographie de l’enfant moribond près du vautour, prise au Soudan en 1993 par Kevin Carter, qui attendit en vain que le vautour déploie ses ailes pour faire une encore meilleure photo. Sa photo obtint le Prix Pulitzer en 1994, et Carter se suicida trois mois plus tard. Et il y a bien d’autres exemples.

Ce livre est aux antipodes. Au lieu de nous montrer des photographies, il nous fait écouter des photographes, il nous permet de remonter aux idées et aux sentiments derrière, au-delà des images. Ce livre est un recueil d’occasions manquées, de moments perdus, d’histoires étranges, émouvantes, parfois drôles. Ce sont toutes des histoires d’un refus de photographier, des réponses au dilemme «to be or to shoot», être ou photographier.

Dans la plupart des cas, il s’agit de respect, de pudeur, de réticence à s’immiscer dans un drame, la mort souvent, la douleur, l’émotion du sujet. Face à l’homme qui s’effondre, découvrant sa maison en feu, Christian Patterson repose son appareil. Devant un rescapé du 11-Septembre couvert de cendre, image absolument iconique, Sylvia Plachy hésite et renonce; mais, dit-elle, Diane Arbus aurait pris cette photo-là. Invitée par les parents à photographier la chambre d’une jeune fille qui s’est suicidée, Erika Larsen, devant le père en pleurs, est incapable d’appuyer sur le déclencheur.

Une bonne résolution?

Mais d’autres réactions vont au-delà de cette pudeur et témoignent de l’incapacité des photographies à rendre compte d’une expérience. Le photographe renonçant choisit délibérément de privilégier ses propres émotions, de profiter de l’expérience qui lui est offerte comme participant, plutôt que de se mettre en retrait comme témoin photographe: c’est le cas pour Jim Goldberg à la naissance de sa fille ou pour Alec Soth quand il adopte un bébé colombien, c’est le cas pour Zwelethu Mthethwa aux funérailles rituelles de sa mère, mais c’est aussi le cas pour Simon Roberts qui assiste à l’agonie d’une jeune Zimbabwéenne mourant du sida au milieu de ses amies chantant en chœur et qui se sent, pour la première fois de sa vie, incapable de photographier:

«Aucune image n’aurait pu capturer l’émotion. C’était un moment qu’il fallait vivre, pas un moment à analyser, à encadrer, à réduire.»

D’autres histoires sont plus légères, comme celle de Matt Salacuse paralysé par Tom Cruise qui le regarde droit dans les yeux au moment où il s’apprête à le photographier avec Nicole Kidman et leur bébé et lui dit posément «Vous n’allez pas faire ça»; et le photographe, comme hypnotisé, obéit «Vous avez raison; je ne vais pas le faire». Ou Timothy Archibald oubliant de mettre un film dans son appareil le jour de la Saint-Patrick et faisant néanmoins, à 15 ans, le tour des pubs de sa ville, où il peut néanmoins entrer (et boire) parce que porteur d’un appareil.

L’histoire la plus révélatrice du recueil est peut-être celle d’Alessandra Sanguinetti, sans doute parce qu’elle n’a pas le parfum tragique de la plupart des autres récits, mais aussi parce qu’elle semble plus essentielle. Chaque jour, la photographe américano-argentine dit prendre au moins deux photos imaginaires entre son pouce et son index: des photos de sa fille, de sa famille, de ses amis, de scènes qu’elle ne veut pas interrompre, dont elle ne veut pas se distancier en se plaçant derrière son viseur, ou qu’elle ne veut pas rendre davantage mélancoliques en les transformant en images photographiques.

Cette discipline quotidienne semble être, tout comme les dessins de Benoît Grimalt, un excellent antidote au «ruissellement des images». Ce pourrait être une bonne résolution pour l’année nouvelle: moins photographier, plus regarder, expérimenter, sentir.

Marc Lenot


[1] Arthur Rimbaud, lettre à Paul Demeny du 17 avril 1871, Œuvres complètes, Paris, Livre de poche (Classiques modernes), 1999, p.236. Retourner à l'article

[2] Italo Calvino, «La follia del mirino», Il Contemporaneo, Rome, 30 avril 1955. Retourner à l'article

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