Vers une marginalisation de l’électorat populaire?

Jean-François Copé, mis à jour le 19.07.2009 à 13 h 02

Il faut renouer avec les déçus de l'élection.

A Hénin-Beaumont, il a manqué 265 voix au FN pour remporter la municipale partielle. Dès le lundi qui suivait le premier tour, j’avais appelé les électeurs de droite à faire barrage à Marine Le Pen. Il ne peut y avoir aucune ambiguïté sur les rapports électoraux entre l’UMP et l’extrême-droite. Mais se féliciter de l’échec du FN en ignorant les leçons de ce scrutin serait une réaction inconsciente. Maintenant que l’agitation médiatique est retombée, il est opportun de réfléchir à froid: ce score n’est-il qu’un épiphénomène, intimement lié à des circonstances locales ou bien signe-t-il le début d’un retour en force du FN sur la scène nationale? Au-delà du cas d’Hénin-Beaumont, quels enseignements faut-il tirer du vote populaire au cours des dernières élections?

Première question: peut-on réduire Hénin-Beaumont à un incident ponctuel ou faut-il s’inquiéter d’une possible remontée du FN? Bien sûr, il règne à Hénin-Beaumont un climat particulier: cette ville est une ancienne cité minière sinistrée, dont la population est touchée par un chômage de près de 20%. Elle est surtout excédée par la gestion financière catastrophique de son ancien maire PS qui a ruiné la ville et est aujourd’hui accusé de détournement de fonds. On peut légitimement comprendre le ras-le-bol des électeurs d’Hénin-Beaumont qui ont voulu manifester très clairement leur rejet de responsables politiques manquant de compétence comme de probité. Cette vieille terre de gauche est devenue un terreau de l’amertume et de la frustration. Malheureusement, cette situation n’est pas le seul apanage de cette ville du Pas-de-Calais.

J’en veux pour preuve les élections européennes. Au-delà du succès de l’UMP, j’ai bien regardé en détail les résultats. Lors de la présidentielle, Nicolas Sarkozy, par son discours volontariste, a su toucher une partie de l’électorat populaire, et notamment des électeurs du FN, qui s’étaient alors réconciliés avec la politique. Les résultats des élections européennes, notamment dans l’Est et le Sud-Est, semblent montrer qu’une part non négligeable de cet électorat paraît à nouveau déserter la politique constructive. Sur certaines terres, le FN est subrepticement remonté. Et surtout, beaucoup d’anciens électeurs FN sont sortis du jeu électoral pour s’abandonner à l’abstention. En ce sens, les 47% du FN à Hénin Beaumont, comme les près de 60% d’abstention aux européennes, procèdent d’un même mouvement inquiétant.

Certes l’abstention aux européennes n’est pas une nouveauté. Certes la crise économique est sans doute une explication à une remontée clairsemée du FN, mais il faut aller au-delà de ces constats. Alors que la crise et les défis environnementaux entraînent une demande de retour du politique par rapport au tout économique, le sentiment de dépossession démocratique grandit paradoxalement dans les classes populaires.

C’est ce mouvement de désengagement qu’il faut regarder en face et ne pas sous-estimer. Voilà l’interrogation principale: comment éviter un décrochage de l’électorat populaire qui manifeste beaucoup d’incompréhension, de lassitude, voire d’indifférence face à la politique?

Pour beaucoup de nos concitoyens, notamment chez les jeunes, voter apparaît comme un geste vain, sans impact sur le réel. A tel point qu’au-delà de l’abstention, c’est la question de l’inscription sur les listes électorales qui devient problématique.

L’incapacité de la gauche en général et du PS en particulier à apporter des réponses crédibles aux défis actuels explique sans nul doute le sentiment d’une partie de l’électorat qui se sent délaissé. Brice Teinturier, de TNS Sofres, l’expliquait récemment: pour une majorité de Français, le PS est sorti des «écrans radars»; l’opinion publique finit par ne plus rien attendre de lui. Cela ne contribue certainement pas à la mobilisation électorale.

Ce désintérêt est d’autant plus marquant qu’on voit les électeurs des couches populaires refuser d’apporter leur soutien à une offre politique radicale à l’extrême-gauche. En témoignent les scores assez faibles du NPA ou du Front de Gauche aux dernières élections, en dépit d’un climat social favorable à la contestation. Pour une partie des Français issus des milieux populaires, plutôt ne pas voter que voter pour des chimères démagogiques…

Certains considèrent ce décrochage de l’électorat populaire comme un phénomène inhérent à la vie politique moderne. Devant la complexité croissante des enjeux, une partie de l’électorat se sentirait dépassée et se mettrait d’elle-même hors-jeu. Je rejette complètement cette conception «néo-censitaire» de l’élection, qui représente à mes yeux une menace pour l’équilibre démocratique! L’abstention et le vote extrême des classes populaires ne sont pas inéluctables.

Nicolas Sarkozy l’a prouvé en 2007 en France. Barack Obama l’a fait en 2008 aux Etats-Unis. Alors qu’une partie de l’électorat populaire ne votait plus, le candidat démocrate a élargi et renouvelé la base de son parti en adressant un message plus fort que les clivages, en rappelant les fondements du rêve américain, et en s’appuyant sur des moyens de sensibilisation renouvelés : il a capitalisé sur l’ensemble des nouvelles technologies pour diffuser son message dans chaque foyer. Il a su mobiliser les réseaux locaux et associatifs au plus près du terrain. Finalement, avec son fameux « Yes We Can », il a réinsufflé l’espoir, même chez ceux qui étaient sortis du jeu politique. Selon les analystes américains, plus que sur la mobilisation de l’électorat démocrate traditionnel, la victoire d’Obama a reposé avant tout sur la participation de ceux qui, depuis des années, s’étaient résolus à l’abstention.

A l’image de ce qu’ont réussi les démocrates américains, nous pouvons en France renouer avec les déçus de l’élection.

Cela passe notamment par une capacité de responsables politiques à donner du sens à la vie de la Cité et des perspectives collectives face aux grands défis que nous traversons. La politique ne peut pas se résumer à des questions de gestion économique. Voilà pourquoi j’insiste tant sur la question de l’identité nationale et des valeurs partagées. Voilà pourquoi je me bats pour que nous définissions dès à présent les priorités qui nous permettront de sortir renforcés de la crise.

Cela passe aussi par une évolution dans les méthodes de gouvernement, pour redonner davantage la parole aux citoyens, en dehors des périodes d’élection. Dans cette perspective, pour préparer les réformes, le couple Gouvernement-Administration doit laisser plus de place au dialogue Exécutif-Parlement. C’est le principe de la coproduction législative. C’est aussi ce que je propose avec les Etats généraux de la dépense publique qui ont déjà permis de faire remonter des propositions pour une meilleure gestion publique, via Internet et des réunions de terrain organisées par les députés. Le groupe UMP prépare le même dispositif à l’automne pour débattre avec les Français des priorités pour le grand emprunt. Nous devons sans cesse proposer de nouveaux moyens de participation, en s’adaptant aux pratiques et aux attentes des électeurs.

La reconquête de l’électorat populaire passe aussi par un renouvellement de l’Europe. Plus eurosceptique que la moyenne, l’électorat populaire n’accepte pas les transferts de souveraineté lorsqu’ils se traduisent par moins de politique et plus de technocratie. Nous devons donc continuer à réinsuffler une dimension politique à l’Union Européenne tout en veillant à ce que le débat européen ne se déroule pas seulement à Bruxelles ou à Strasbourg mais au plus près des Européens. Là encore, il faut s’appuyer sur les députés nationaux qui, en lien avec les eurodéputés, doivent contribuer le plus en amont possible à la réflexion sur les dispositifs législatifs européens.

Enfin, ramener les électeurs tentés par le FN et l’abstention dans le jeu politique, cela passe par la capacité des responsables politiques, au niveau local comme au niveau national, à tenir leurs engagements sur tous les fronts. Il s’agit de prouver qu’une élection n’est pas un concours de paroles en l’air mais un rendez-vous décisif pour l’avenir de chaque collectivité. La confiance se gagne par des preuves et par des résultats. On sait que l’électorat populaire est particulièrement sensible à certains enjeux qui étaient au cœur des élections en 2007 : sécurité, emploi, endettement public, maîtrise des flux migratoires… La crise risque de renforcer sa vigilance ou son inquiétude. Sur chacun de ces thèmes, la majorité devra rendre des comptes à la fin de la législature. Voilà pourquoi, sans faiblir, nous devons poursuivre les efforts entrepris pour moderniser la France.

Jean-François Copé

(Photo: Steeve Briois et Marine Le Pen sur un marché d'Hénin-Beaumont le 23 juin 2009, Reuters/Pascal Rossignol)

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