Culture

Bienvenue dans le monde des traqueurs des post-génériques

Vincent Brunner, mis à jour le 16.01.2014 à 16 h 30

Dans l’industrie cinématographique de divertissement s’est créé depuis trois décennies un espace de plus en plus cultivé et de moins en moins secret: celui de la scène cachée après le générique. Un gadget fun que les initiés ne manquent jamais et répertorient. Attention: quelques spoilers.

Vous êtes sans doute allés au cinéma en 2013. Et, dès que le générique final a commencé son petit défilé, vous vous êtes aussitôt levés. Soit parce que le film était chiant et que vous vouliez l’oublier le plus vite possible, soit parce que la faim et/ou votre vessie s’est/se sont rappelées à vous. Ou, tout simplement, parce que traîner dans une salle de cinéma alors qu’il faut impérativement que vous consultiez votre messagerie (et ça capte sacrément mal au ciné, il pourrait mettre du wifi dans chaque salle, que fait Xavier Niel, bon sang), c’est pas trop votre truc.

Si c’est le cas, alors il existe une probabilité qu’un pourcentage –certes très très faible– du film vous ait échappé: la scène vicieusement cachée après le dernier crédit d’un générique souvent interminable.

Ainsi, le meilleur moment de The Hangover3 (Very Bad Trip3) a été réservé aux plus tenaces: le temps d’une scène hilarante, on voyait notre bande de joyeux lurons encore une fois à la ramasse après une nuit sauvage et Stu (Ed Helms) se découvrant pourvu d’une paire de seins. 

Le dernier Wolverine? Il ne vaut presque que pour ses deux minutes glissées en bout de course, jouissif teaser pour le prochain X-Men

Quant à Pacific Rim, si vous avez manqué de patience devant le combat entre humains et kaijus, vous avez abandonné à son sort le personnage de trafiquant incarné par Ron Perlman: il a droit à une ultime scène clin d’œil.

Ces trois exemples, une ultra-minorité de spectateurs les a découverts, hilares, en petit comité (d’où toutes ces vidéos filmées en douce, directement en salle avec rires complices). Eux font partie de ce club d’heureux cinéphages jamais rassasiés.Ces boulimiques optimistes s’accrochent en effet à l’idée qu’en fin de parcours, une surprise leur est destinée et les attend, là, un cadeau juste pour eux.   

Vous souvenez-vous du ghost track, le «morceau fantôme», à la mode durant les années 1990 et un bout des années 2000? Il avait été rendu populaire par Nevermind de Nirvana (avec, après dix minutes de silence le fracas d’Endless Nameless). 

OK, Arcade Fire sur Reflektor a dépoussiéré le procédé en mettant avant la 1re plage un morceau passé à l’envers. 

Mais, à part cette récente excentricité, cette bizarrerie propre au format CD n’a pas vraiment survécu à l’écoute en streaming et au MP3. Dommage, cette facétie avait quelque chose d’un peu magique, c’était un peu la loterie, la surprise...

Eh bien, la scène cachée après le générique a en quelque sorte pris le relais du morceau fantôme.

Consulter les formidables sites communautaires où chaque spectateur passionné apporte sa contribution (comme Après le générique ou ses équivalents anglo-saxons After credits ou‎ MediaStinger) avant de voir un film en salle revient à tricher. Jouer en étant sûr de gagner, pas très fair play...

C’est donc pour quelques secondes supplémentaires qu’il y a toujours trois ou sept hurluberlus de la séance précédente qui retardent tout le monde –les relous– et sortent dix minutes après les autres. Bien sûr, si vous aussi vous profitez des films jusqu’à l’ultime mention –la marque de pellicule et les-collectivités-locales-sans-qui-ce-long-métrage-n’existerait-pas, ravi de vous compter parmi cette armée des ombres qui hante les salles obscures jusqu’à ce que les lumières se rallument sur des visages blafards, sonnés ou réjouis. 

Précisons tout de suite: si vous gardez vos distances avec le cinéma de divertissement, que le mot «blockbuster» provoque en vous une éruption cutanée, le concept de post credit scene (ou stinger aux Etats-Unis) a de grandes chances de vous être inconnu. C’est certain, le cinéma d’auteur s’accommode très mal de cette bizarrerie qui voudrait qu’après le point final de son œuvre, THE END, le réalisateur sorte du rab’ qu’il avait mis de côté juste pour faire plaisir à quelques allumés. 

Cependant, il existe quelques exceptions notables à la règle qui veut ce gadget cinématographique soit l’apanage du divertissement le plus humble et/ou décérébrant. Lost In Translation de Sofia Coppola quitte le spectateur avec, en guise d’au-revoir, sa figurante japonaise qui fait coucou en gros plan pendant deux secondes. Mémoires de nos pères de Clint Eastwood se clôt par un gros plan sur le mémorial d’Iwo Jima. Autre exemple, plus logique: Quentin Tarantino a ajouté une petite virgule finale à Django Unchained

Historiquement, les premières scènes post-générique d’importance fonctionnent sur le même ressort: il s’agit de briser la frontière entre les personnages et les spectateurs –le «4e mur»– faire en sorte que l’écran de cinéma constitue une fenêtre imaginaire fonctionnant dans les deux sens.

Ainsi, les Muppets (dans The Muppets Movie, 1979) ou les protagonistes du teen movie La Folle Journée de Ferris Bueller, comme surpris du fait qu’on les mate encore à la fin du générique, s’adressent à ceux qui sont restés dans la salle pour leur signifier que ça ne sert à rien de s’éterniser, faut bouger maintenant. 

Le coup des personnages qui intiment aux spectateurs de rentrer chez eux n’est pas recyclable cinquante fois. Mais les scénaristes d’une comédie ne sont jamais en manque de gags –le contraire serait très mauvais signe, n’est-ce pas?

Ainsi, la scène post-générique a été pérennisée, devenant l’occasion d’un rire bonus (Les Rois Mages avec les Inconnus, Ben Stiller dansant au son de Milkshake de Kelis dans Dodgeball etc). 

Dans The Other Guys (sorti en France sous le nom de Very Bad Cops) qui renouvelle les films d’action avec beaucoup d’humour (les fans de Will Ferrell savent pourquoi), on a même droit à une longue scène coupée, où le personnage de Mark Wahlberg raconte une sale blague (spoiler: un canard est impliqué, mais il ne s’agit pas de zoophilie).

Classique de la touche finale comique: un personnage très secondaire qu’on avait oublié se manifeste (comme dans le 2e Austin Powers). 

Ou bien alors une petite scène revisite un des éléments de l’intrigue –la malédiction fantastique du 1er Pirate des Caraïbes

Dans Wayne’s World (1992) de Penelope Sheeris, Wayne (Mike Myers) et (Garth) Dana Carvey appréhendent la fin du film jusqu’au fondu au noir marquant la fin du générique. Mais là, faut être précis, il ne s’agit pas d’une scène après le générique mais pendant –avec interruption du défilé des crédits.

Le mieux, le nirvana pour un pervers de la salle obscure, c’est d’avoir droit aux deux, pendant et après le générique. Le plus souvent, quand elles coexistent, ces deux scènes n’ont pas la même fonction. Comme dans le dernier Thor (Le Monde des Ténèbres), vraiment gâté des dieux dans le domaine. Au bout d’une minute de générique, une scène montre l’Asgardienne Dame Sif face au Collectionneur, incarné par Benicio Del Toro. L’illuminé cosmique est amateur de collectors vivants et d’espèces en voie de disparition. Son apparition annonce le film Marvel Guardians Of Galaxy qui sortira en août 2014 et la future baston autour des gemmes de l’infini, des puissants artefacts.  

Après le générique, alors que le spectateur lambda est déjà à l’air libre, second bonus anodin avec happy end romantique et baiser entre Natalie Portman et Chris Hemsworth. Vaut-il vraiment l’attente? Pour le chasseur d’images cachées, qu’importe le pedigree du butin. Au moment où la scène apparaît sur l’écran, certains spectateurs (comme celui qui alerte les autres d’une voix un peu tendue, d’une hystérie toute retenue, sont en transe comme d’autres lors de la réouverture d’une enseigne de junk-food. 

Depuis qu’elle a réussi, bien aidée par Bryan Singer (les deux premiers X-Men) ou Joss Whedon (Avengers) à transposer sur grand écran ses comics, Marvel, la maison-mère de Spiderman et Iron Man, place systématiquement une scène cachée après le générique.

Ainsi, on comprend seulement dans les ultimes images d’Iron Man 3 que, pendant tout le film, Tony Stark ne s’adressait pas aux spectateurs mais à Bruce Banner (le docteur qui se transforme en géant vert un peu vénèr’, Hulk, pour ceux qui ne suivent pas). 

Quant aux fins du premier Captain AmericaThe First Avenger et du premier Thor, elles ont posé les jalons pour le film Avengers prévu dans la foulée. Marvel a ainsi institutionnalisé la scène-teaser, se servant d’un film pour en annoncer un autre. 

Vu que la firme emploie des réalisateurs différents, ça pose vite des problèmes d’ego –ainsi, la scène qui annonce Guardians Of Galaxy au milieu du générique du 2e Thor réalisé par Alan Taylor n’est pas due à Taylor mais à James Gunn, justement le réalisateur qui prépare Guardians Of Galaxy. Taylor a d’ailleurs plaisanté sur le sujet lors d’une interview à slashfilm.com. 

Donc, ça tombe sous le sens, la scène cachée est pratique pour annoncer la suite. En revanche, pour des réalisateurs très facétieux comme Benoît Délépine et Gustave Kervern, c’est l’endroit rêvé pour accueillir une guest-star. Louise Michel a ainsi droit à une apparition surprise d’Albert Dupontel en assassin muet et cinglé. 

Entre les teasers, les bêtisiers, les scènes coupées, les rebondissements qui annoncent la suite, il y a à boire et à manger dans les scènes bonus. Le prix de la scène la plus absurde revient peut-être à celle d’Avengers: on y voit simplement les super-héros déguster des shawarmas.

Honteusement, seul le public américain y a eu droit lors de la sortie du film. Heureusement, il y a les Internets. 

Vincent Brunner

Bravo à Après le générique pour leur solide base de données.

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