Culture

«Einstein on the Beach», retour d'un spectacle inclassable

Jean-Marc Proust, mis à jour le 07.01.2014 à 16 h 38

En 1976, Avignon tombe sous le charme d’une oeuvre hors normes qui unit la musique de Philip Glass, les lumières de Bob Wilson et la chorégraphie de Lucinda Childs. Erigée au rang de mythe, elle revient à Paris pour cinq représentations à guichets fermés.

© Lesley Leslie-Spinks

© Lesley Leslie-Spinks

Einstein on the Beach, au Théâtre du Châtelet, du 7 au 12 janvier, de 11 euros à 126 euros. Complet évidemment. En direct sur Culturebox et Mezzo le 7 janvier à partir de 18h20, plus tard sur France Télévisions.

4 h 45 non stop, quatre actes, des tableaux sans liens entre eux, une musique lancinante que l’on mémorise immédiatement, des danseurs aux gestes mille fois répétés, un violoniste (c’est Albert Einstein) solo, des lumières savamment travaillées…

Une performance? Peut-être. Un ballet? Pas seulement. Le décor? Un train, un tribunal, un engin spatial ou le plateau nu. Des lumières surtout. Un opéra? Pas vraiment. Une partition pour grand orchestre? Non plus: le compositeur Philip Glass a travaillé pour des synthétiseurs, bois et ensemble de voix. L'œuvre minimaliste fait appel à quelque 35 personnes.

Synopsis visuel des champs de force unifiés

Ne cherchez pas l’intrigue d’Einstein on the beach: il n’y en a pas. Une œuvre sur un grand mathématicien qui aimait la musique, résume Philip Glass.

Mais le livret? La plupart des textes ont été écrits par Christopher Knowles, autiste alors âgé de 14 ans. Pour Bob Wilson, l’autisme est une «propension à rester éveillé sur une longue durée». D’où ces phrases parfois abstraites, sans rapport avec l’«intrigue» ou plutôt le «synopsis visuel» de Bob Wilson, à partir duquel Glass a composé la musique. Mais l’absurdité, le fractionnement et la répétition, comme un bégaiement, sont étonnamment structurés. Texte et mouvements sont indépendants? Mais c’était déjà le cas dans le théâtre nô, affirme Wilson.

Présentée à Avignon en 1976, l’œuvre fait très forte impression. «On n’avait jamais rien vu de tel. Einstein on the Beach est une œuvre culte, une référence majeure, qui a bouleversé le spectacle vivant, comme les ballets de Nijinski au début du XXe siècle», explique Jean-Luc Choplin, directeur du Théâtre du Châtelet, à Slate.fr.

La structure théâtrale a été bouleversée: pas de récit linéaire mais des danses abstraites, des images évocatrices, qui reviennent de manière récurrente. Non pas la vie d’Einstein, mais des symboles liés à sa vie. En vrac, l’arme nucléaire, la théorie de la relativité, la radio grandes ondes, la théorie des champs de force unifiés…

Neuf scènes, de quelque vingt minutes chacune, entrecoupées de knee-plays (des interludes musicaux, en référence aux articulations), qui font office d’entractes officieux. C’est à ce moment-là que les spectateurs peuvent –éventuellement– quitter la salle pour quelques instants, ou définitivement s’ils sont excédés. Ce qui est rare.

Un envoûtement persistant

Car la séduction emprunte d’étranges chemins, pour lesquels il faut renoncer à la rationalité. Dans ces knee-plays, Bob Wilson fait prononcer une succession de chiffres aux récitants, comme s’en souvient Philippa Wehle, professeur émérite d'Etudes théâtrales à l'université Purchase de New York, avec... enthousiasme:

«En dehors du spectacle même, ce qui était également merveilleux pour moi, c’était les rencontres d’amis dans les rues d’Avignon, qui au lieu de me dire "Salut, ça va?", sortaient des "One two three four, two three four five six" ou bien "Do ré mi fa sol la si do" ou encore "These are the days, my friend". Comme c’était vrai: c’était des jours inoubliables.»

Car ceux qui y ont assisté en parlent comme d’une expérience unique. D’abord agacé, puis étonné, le flûtiste Ransom Wilson se trouve bientôt captivé, puis envoûté.

Einstein exerce une forme d’hypnose, qui s’impose encore à la rétine trente-sept ans après, écrivait Francis Marmande, livrant une clef: ne pas avoir «l’obsession de comprendre». Sans être «porté sur l’imbitable ou l’indicible», le critique du Monde s’étonne de la fascination qu’exerce cet opéra qui ne raconte rien, dont les «textes parlés ou chantés n’ont aucun lien avec l’action scénique […] elle-même indéchiffrable».

Le philosophe Maxime Rovère en parle comme d’un «espace-temps lyrique» ou d’un «espace-temps devenu sensation», qui ouvrirait notre sensibilité à de «nouveaux possibles». Le spectacle traduirait en musique la théorie de la relativité, notamment en multipliant les points de vue. Entrer et sortir librement contribue à faire varier l’attention, avec un «apprentissage progressif de formes d’écoutes nouvelles», alimentées par les ruptures et reprises.

L’expérience du détail

Pour peu qu’on se laisse envoûter, la musique de Philip Glass plonge le spectateur dans une contemplation rêveuse. A Linz, pour la création de son dernier opéra, The Lost, j’ai tenté d’abord de suivre l’intrigue, avant de me laisser emporter par une forme d’hypnose attentive. Ne pas chercher à comprendre, donc, mais ressentir, quelque part entre l’ennui et le rêve éveillé. Se surprendre à fredonner intérieurement la musique, à en deviner les variations, les nuances.

«On dit souvent que c’est une musique minimaliste, répétitive… Mais ce n’est pas vrai!, estime Jean-Luc Choplin. Elle change tout le temps, à la manière de l’eau de la Seine en face de mon bureau. Il faut accepter de se laisser porter au centre de l’œuvre, d’être spect-acteur, se focaliser sur les petites variations, essayer de deviner les changements… On doit se préparer à vivre une expérience du détail.»

Brian Eno réfute également ce terme de minimalisme, évoquant «une des musiques les plus détaillées qu’il ait jamais entendues».

Il en est de même pour les chorégraphies et, plus encore, les lumières de Bob Wilson, cet obsessionnel de la perfection et du détail. Sa lumière se modifie imperceptiblement durant de longues minutes; puis d’une manière brusque, il inverse l’atmosphère, avant de reprendre son changement minimaliste. Une sorte de rituel lumineux qui vous écarte définitivement de l’éclairage public. «Tout est réglé sur des plans lumière très précis», souligne Jean-Luc Choplin.

Un mythe coûteux

Une tournée mondiale avait suivi la création à Avignon, jusqu’au Metropolitan Opera, temple du classicisme qui fit un triomphe à la contre-culture. L’œuvre fut enregistrée (raccourcie), parfois remontée. En 2012, une tournée mondiale de la version originale a été entreprise, pour faire revivre le mythe.

Mythe qui a un prix, car la mise en place, les décors et la technologie sont très coûteux. A Montpellier en 2012, il avait fallu débourser 750.000 euros pour trois représentations, somme compensée bien maigrement par les recettes (150.000 euros) et le mécénat (250.000 euros), davantage par le prestige.

Jean-Luc Choplin dénonçait alors le «coût exorbitant de l’opération», avec un spectacle «clefs en mains» qui faisait du théâtre un simple hébergeur. Il n'est plus du même avis aujourd'hui: cette reprise coûte 1 million d'euros, soit «le prix d’un opéra», indique-t-il, qui inclut la technique, les déplacements, les décors à reconstruire…

Une histoire de transmission

Les créateurs ont tous plus de 70 ans. Philip Glass n’est plus dans la fosse.

En 1976, Lucinda Childs, interprète principale, avait chorégraphié les parties solo. Elle ne danse plus mais assure la chorégraphie d’ensemble. Bob Wilson a confié les lumières à Urs Schönebaum.

D’où sans doute cette tournée mondiale aux allures de muséification. Les représentations du Châtelet seront filmées et un DVD édité à l’automne, pour que chacun puisse s’approprier la légende.

Si tant est qu’un film permette de partager l’expérience, celle que vivront les aficionados qui ont acheté leurs places depuis belle lurette. Ne vous étonnez pas si, en vous promenant au Châtelet cette semaine, sur le coup de minuit, quelques fêtards sidérés psalmodient «1-2-3-4, 1-2-3» ou «do-si-do-si-do-si-la». Peut-être vous emmèneront-ils à la plage.

Jean-Marc Proust

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Journaliste
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