Life

Acheter de la cocaïne, c'est comme financer le Parti nazi

Eric Vance, mis à jour le 07.01.2014 à 11 h 38

Non, ce n'est pas un point Godwin gratuit de plus. L’amplitude et l’horreur des atrocités commises pour s’emparer et conserver la mainmise sur les routes de la drogue sont hélas comparables. Et les consommateurs sont complices de ces crimes.

Cocaine / Valerie Everett via FlickrCC License by

Cocaine / Valerie Everett via FlickrCC License by

Je ne couvre pas la guerre des narcotrafiquants. Je n’essaie même pas de le faire. Ma spécialité, c’est la science. Je vais dans des labos, je parle à des scientifiques et à des décideurs et, occasionnellement, il m’arrive de monter sur des navires qui me permettent d’aller voir des bestioles vivant sous l’eau. Je vis à Mexico, une ville à peu près aussi sûre que Washington DC. Il m’arrive de rentrer à la maison un peu ivre sans me soucier davantage de ma sécurité que si je rentrais dans ma vieille maison de Berkeley, en Californie.

Mais quand on travaille ici, et particulièrement lors des virées dans le nord du Mexique, il est difficile d’éviter les histoires sur la drogue. Elles transpirent à chaque entretien, à chaque barrage routier, à chaque coin de rue, comme la vieille odeur nauséabonde incrustée dans un tapis et dont on ne peut se débarrasser.

En 2013, j’ai écrit un article sur une histoire de pêche à Sonora, qui tentait de mettre un visage humain sur l’industrie de la pêche et l’effondrement démographique de nombreuses populations clés de l’océan. L’idée était que si les consommateurs en savaient plus sur ce sujet, ils pourraient faire des choix mieux informés de ce qu’ils mangent, et sélectionner peut-être des options moins destructrices. Je me trouvais alors dans une partie relativement calme du Mexique en termes de violence, mais qui constitue une halte pour le trafic de drogue qui monte vers le nord. Vers des Etats comme la Californie, dont je suis originaire. Mon compagnon de travail –le photographe Dominic Bracco, qui a passé une bonne partie de son temps à couvrir les violences autour de la drogue– et moi-même étions amusés de constater que les populations locales ne nous croyaient guère quand nous disions que nous enquêtions sur les poissons. Oui, bien sûr. Les «poissons». C’est vrai, nous avons beaucoup de «poissons» par ici.

Je me souviens en particulier d’un entretien avec un pêcheur qui nous parla d’un de ses parents qui, occasionnellement, transportait de la drogue pour les cartels entre les saisons de pêche. Dans cette région, on peut entrer ou sortir à loisir d’un gang. Les cartels ont des frontières poreuses, les gens y entrent quand ils ont besoin d’argent et en ressortent aussi vite que possible. Nous ne parlons pas ici de gens comme les personnages de la série Breaking Bad: ce sont des pêcheurs pauvres qui n’ont pas d’autre choix. Et pour la plupart, ils détestent faire ça.

Les pêcheurs sont les mules parfaites, parce qu’ils connaissent la mer et qu’ils n’attirent pas l’attention. Et si vous devez balancer votre cargaison à la mer pour éviter que la marine ne mette la main dessus, les pécheurs peuvent plonger pour la récupérer. Ce type, en particulier, avait effectué une longue tournée le long de la côte.

Dans mes moments d’humour noir, j’imagine les gens que je connais aux Etats-Unis et qui prennent de la coke faire la tournée avec lui. Pour la plupart d’entre eux, ce serait le voyage d’une vie, ils posteraient des photos partout sur Internet et rentreraient au pays avec des histoires extraordinaires à raconter. Je les imagine même rentrer chez eux avec quelques bibelots, histoire de se souvenir de ce voyage à la Steinbeck.

Cet homme, lui, n’en a rien fait. Il a peut-être dû affronter des tempêtes et vu des vagues immenses s’écraser sur son petit navire, s’accrocher comme il pouvait à la vie et prier de s’en sortir vivant. Peut-être que son voyage s’est déroulé sans un seul accroc. Je ne sais pas. Ce que je sais par contre, c’est que quand il en a eu fini de son travail et a rencontré les hommes chargés de traverser la frontière avec la précieuse cargaison qu’il transportait, ils lui ont logé une balle dans la tête et l’ont balancé par-dessus bord pour nourrir les poissons qu’il aurait dû pêcher. Il est moins cher de tuer la mule que de la payer.

Aux Etats-Unis, quand les gens se font un rail de coke, ils disent qu’ils vont se prendre un «bump», ce que l’on peut traduire par un «choc», une «secousse».  Voilà une des merveilles de la langue anglaise, qui permet de faire que quelque chose de si horrible et de si nocif porte un nom si mignon. Je me demande ce que ce pêcheur aurait pu dire de ce petit mot inoffensif. «Content d’avoir fait en sorte que la fête soit plus belle», peut-être ?

Je n’irai pas jusqu’à dire que le pêcheur en question est totalement innocent –déjà parce que certains pêcheurs prennent de la cocaïne ou de la meth pour rester éveillés sur l’eau et que certains sont devenus accros. Mais nous savons tous qui fait marcher le trafic de drogue. C’est nous. Nos petites soirées branchées, nos fêtes du Nouvel an, nos backrooms, et le tout, sur le compte des gens aisés qui peuvent se permettre d’aller en cure de désintox.

L’économie du trafic de cocaïne est des plus simples. Des Sud-Américains la produisent, des gens la transportent, de riches Américains en consomment et des armureries américaines vendent des armes à tout le monde pour que le système fonctionne. Tout le monde le sait.

Je considère que le trafic de drogue –et particulièrement celui de la cocaïne– fait partie des pires choses que l’esprit humain a jamais inventées (ce qui n’est pas peu dire, vu que nous sommes hélas particulièrement doués pour inventer des choses horribles).

Personne n’a des chiffres fiables sur le bilan mortel de tel ou tel trafic de drogues. J’ai appelé quelques associations ou groupes de réflexions pour leur demander combien, selon eux, de personnes la cocaïne avait tué ces cent dernières années et je n’ai souvent reçu pour toute réponse que des rires amusés. Ioan Grillo, auteur de El Narco: Inside Mexico’s Criminal Insurgency, a beaucoup travaillé sur ce sujet. Quand je lui ai posé la même question, tout ce qu’il a pu me fournir, c’est une estimation –à neuf chiffres.

Pour la bonne bouche, tentons un rapide décompte, à la louche.

Au cours des 150 années que dura la période de l’Inquisition espagnole, 60.000 personnes furent exécutées comme sorciers/sorcières/hérétiques. Le Mexique a peut-être connue le double de victimes au cours des sept années que dura la guerre des Cartels. De 1990 à 2010, 450.000 personnes ont été tuées en Colombie, la plupart en liaison avec le trafic de cocaïne. Ajoutez à cela le reste de l’Amérique latine (en comptant toutes les opérations militaires effectuées pour tenter de contrôler les routes du trafic –parfois au profit des politiques), le bilan américain (15.000 morts par an, si l’on compte toutes les drogues et tous les types d’overdoses). Ajoutez à présent une estimation de tous les meurtres et overdoses et remontez jusqu’aux années 1960, qui virent le début de la guerre moderne contre la drogue. Le bilan approche celui des atrocités de l’Allemagne nazie ou de la traite négrière.

Pitié, me dites-vous, pas un nouvelle comparaison avec l’Allemagne nazie. Les références à Hitler dans les médias sont en effet si fréquentes que Jon Stewart (qui présente The Daily Show, NDLE) les utilise désormais comme un gag récurrent.

Mais l’amplitude et l’horreur des atrocités commises pour s’emparer et conserver la mainmise sur les routes de la drogue vers les Etats-Unis sont hélas comparables. Les décapitations et les personnes brûlées vives sont une simple mise en bouche. Tronçonneuses, ponceuses, acides –voilà des choses utilisées avec beaucoup d’imagination par les bourreaux des cartels. Ils éventrent des blogueurs et cousent les visages de leurs victimes à des ballons de football. Des enfants sont contraints de travailler comme assassins, des personnes sont contraintes de violer des étrangers sous la menace d’une arme et des victimes sont alignées sur le sol et tuées les unes après les autres à coups de masse. La plupart des victimes sont jetées dans des fosses communes. Quand leurs corps sont parfois retrouvés, les médias décrivent leur état avec des mots aseptisés, disant qu’ils ont été «mutilés».

Alors oui, je dis qu’acheter de la cocaïne revient à financer le parti nazi. Et malheureusement, la raison pour laquelle la majorité des Américains ne sont ni choqués ni rongés par le remords, c’est que les gens qui meurent sont des basanés miséreux –et que par une tragique ironie, la plupart sont considérés comme étant tous des narcotrafiquants, afin que le gouvernement puisse dire qu’il s’agit de violence entre bandes rivales.

Peut-être comprenez-vous pourquoi je me sens un peu idiot quand je couvre les crises des pêcheries sur l’océan, en tentant d’expliquer à mes lecteurs ce qui n’est pas tenable sur la durée et pourquoi. Ce sont les choix des consommateurs qui sont derrière la crise de la pêche. Vous pouvez bien manger bio et responsable tous les jours de votre vie et donner de l’argent à des œuvres de charité chaque année, mais tout cela est annulé par une simple ligne de cocaïne. Qu’importe que vous soyez un type bien si vous brûlez des sorcières sur votre temps libre.

Le trafic de cocaïne est un trafic cruel par essence. Vous ne pouvez pas acheter de la dope bio à de petits producteurs. Et au Mexique, les gens commencent à en avoir marre de payer la note. Ils disent souvent:

«Pourquoi ne pas laisser les Américains se foutre autant de saloperies qu’ils veulent dans le pif?»

«Laissons donc la drogue passer.»

«Pourquoi est-ce nous qui devons mourir?»

Et ils n’ont pas tort.

Les gens que je connais et qui sniffent de la coke ne sont pas de mauvaises personnes. Certains donnent de l’argent à des œuvres de charité. Ils sont juste un peu trop blasés, un peu trop riches et un peu trop paumés. Mais si quelqu’un me demandait, au Mexique, qui sont ces gens –ces gens qui soutiennent un système qui annihile des villes entières de la Bolivie au Texas– je serais bien en peine de répondre.

Bah, oui, quoi, allez, c’est juste un petit rail.

Eric Vance

Traduit par Antoine Bourguilleau

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