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Il ne faut pas gracier Edward Snowden

La signature d'une lettre d'Edward Snowden au gouvernement allemand. REUTERS/Tobias Schwarz

La signature d'une lettre d'Edward Snowden au gouvernement allemand. REUTERS/Tobias Schwarz

Il est allé trop loin pour être simplement considéré comme un lanceur d'alerte.

Pour moi, Daniel Ellsberg, l'homme qui a permis la révélation des Pentagon Papers, est un patriote américain. Parmi les journalistes, j'ai été l'un des premiers à écrire que le directeur du renseignement national, James Clapper, aurait dû être viré pour ses mensonges devant le Congrès à propos de la surveillance de la NSA. Le 7 juin, soit deux jours après les premières révélations de l'affaire Snowden, j'ai publié un article signalant (et soutenant) les préoccupations de Brian Jenkins, éminent expert en matière de lutte contre le terrorisme, quant «aux fondations d'un État très répressif» créées par les programmes de surveillance massive du gouvernement. 

Et pourtant, je suis en total désaccord avec l'éditorial du New York Times du 1er janvier («Edward Snowden, lanceur d'alerte»), qui en appelle au président Obama pour qu'il accorde à Snowden «une certaine clémence» pour les «grands services» rendus à son pays.

Il est vrai que les révélations de Snowden sur la surveillance des citoyens américains menée par la NSA —d'une ampleur bien plus conséquente que ce tous les observateurs avaient pu suspecter, et parfois même encore plus conséquente que ce qu'avait autorisé l'instance secrète de contrôle de l'agence, la Cour FISA— ont suscité un débat d'importance aux États-Unis et pourraient être à l'origine de réformes absolument nécessaires.

Si c'était là tout ce que Snowden avait fait, si sa moisson volée de documents au-delà du top-secret n'avait concerné que la surveillance intérieure de la NSA, alors oui, l'idée d'une quelconque clémence mériterait d'être envisagée.

Mais Snowden est allé beaucoup plus loin. Les documents qu'il a fournis à Barton Gellman, du Washington Post, et à Glenn Greenwald, du Guardian, ont permis, jusqu'à ce jour, de révéler l'interception par la NSA des communications mail, mobile et radio de combattants talibans au Nord-Ouest du Pakistan; une opération visant à évaluer la fiabilité des recrues de la CIA au Pakistan; que la NSA intercepte des courriels dans le but d'aider les services de renseignement quant à la situation en Iran; que la NSA surveille des communications mobiles «internationales» afin (selon les termes du Washington Post) «de repérer des complices inconnus de cibles déjà isolées par les services secrets via la surveillance d'individus dont les mouvements se recoupent». Et dans sa première interview accordée au South China Morning Post, Snowden dévoilait que la NSA s'introduisait couramment dans des centaines d'ordinateurs basés en Chine ou à Hong Kong.

Ces opérations n'ont rien à voir avec de la surveillance intérieure ni avec l'espionnage d'alliés. Elles ne sont ni illégales, ni inconvenantes et encore moins immorales (au regard de la politique internationale du XXIème siècle). Les révéler n'a rien à voir avec du «lancement d'alerte».

Pas comme les Pentagon Papers

D'aucuns ont comparé les actions de Snowden à celles de Daniel Ellsberg et ses Pentagon Papers. (Une comparaison d'ailleurs faite par Ellsberg lui-même).

Mais les Pentagon Papers étaient des documents historiques sur l'intervention militaire américaine au Vietnam. Ellsberg les a fait fuiter (après s'être adressé à de nombreux sénateurs sans qu'aucun ne veuille y donner suite) en espérant que ces révélations puissent contribuer à l'arrêt de la guerre. Il convient de remarquer qu'il n'en a pas révélé les nombreux volumes concernant les pourparlers de paix en cours à l'époque. Ni rien qui n'ait trait à des questions stratégiques. Et il ne s'est pas non plus rendu au Vietnam pour en acclamer les dirigeants (contrairement à Snowden en Russie).

Dans le New Yorker, Amy Davidson, qui en appelle à Obama pour qu'il «gracie» Snowden, fait référence à la grâce accordée par Jimmy Carter aux déserteurs de la guerre du Vietnam, précisant qu'il s'agit là d'un «parallèle utile quand on pense à la situation juridique de Snowden».

Une suggestion ahurissante à bien des égards. Entre autres choses, Snowden s'était engagé par écrit —un serment conditionnant son embauche de sous-traitant de la NSA— à ne pas divulguer des informations classifiées et il connaissait les pénalités encourues en cas de violation. Les jeunes conscrits du Vietnam, qui ont préféré fuir vers le Canada ou aller en prison pour ne pas avoir à combattre, l'ont fait pour ne pas s'engager dans une guerre à laquelle ils s'opposaient —une guerre d'ailleurs déjà terminée et largement honnie au moment de la grâce accordée par Carter.

Il a menti

Aucune de ces circonstances atténuantes ne peut jouer en faveur de Snowden. L'éditorial du New York Times peint un portrait incomplet du personnage quand il affirme que Snowden a «volé une quantité de documents hautement confidentiels après avoir tristement pris conscience de la voracité de l'agence».

En réalité, comme le dit lui-même Snowden au South China Morning Post, s'il a voulu se faire embaucher comme sous-traitant de la NSA, chez Booz Allen Hamilton, c'est parce qu'il savait que son poste allait lui permettre «d'accéder aux listes de machines piratées par la NSA à travers le monde». Et il n'est resté à son poste que trois mois, le temps de faire ce qu'il était venu faire.

Dans un scoop révélateur, Mark Hosenball et Warren Strobel, de Reuters, expliquent que Snowden a pu mettre la main sur ces documents en persuadant 20 de ses 25 collègues de lui donner leurs codes d'accès, en prétendant qu'il en avait besoin en tant qu'administrateur système. (La plupart de ses anciens collègues ont depuis été licenciés).

Est-ce qu'on saisit pourquoi les chances de clémence de Snowden fondent comme neige au soleil? Il se fait engager par le centre SIGINT de la NSA à Hawaï dans le seul but de dérober des documents hautement classifiés. (La quantité exacte reste à préciser: j'ai pu voir des estimations allant de «dizaines de milliers» à 1,1 million). Pour la plupart de ces documents, il y accède en mentant à ses collègues (qu'il transforme en complices involontaires). Puis il s'enfuit à Hong Kong (protectorat de la Chine, surtout en matière de politique étrangère) avant de se rendre en Russie.

La «liberté d'expression» russe

La situation n'est pas identique à celle de la Guerre Froide. La Russie et la Chine ne sont plus nos ennemis idéologiques jurés. Mais dans le contexte des cyberconflits et de la cybersécurité, ces pays sont nos premiers adversaires; ils piratent, ou tentent de pirater, bien plus de réseaux et d'ordinateurs basés aux États-Unis que dans d'autres pays (et nous leur rendons la pareille).

Les éditorialistes du New York Times ont-ils lu la déclaration de Snowden aux groupes de défense des droits de l'homme moscovites, en juillet, peu après s'être vu accorder l'asile par Vladimir Poutine? Il y remercie les nations qui lui ont offert leur soutien. «Ces nations, soit la Russie, le Venezuela, la Bolivie, le Nicaragua et l’Équateur, ont toute ma gratitude et mon respect», proclame-t-il, «pour avoir été les premières à s'opposer aux violations des droits de l'homme commises par les puissants».

Un peu plus tôt, Snowden avait expliqué s'être réfugié à Hong Kong pour «son esprit d'engagement en faveur de la liberté d'expression et du droit à la dissidence politique». Dans son interview avec le South China Morning Post, il exprime son espoir de pouvoir transmettre ses documents aux journalistes de tous les pays concernés par les opérations de la NSA. «En réalité», précise-t-il ailleurs, «j'ai pris un très grand risque personnel pour aider les peuples du monde, qu'importe que ces peuples soient américains, européens ou asiatiques». 

Les lanceurs d'alerte ont, par nature, un ego surdimensionné, et cela n'a rien d'un crime ou d'une honte. Mais quand on saisit la mégalomanie et l'aveuglement qui transparaissent des déclarations de Snowden, on ne peut s'empêcher de se demander s'il est un pigeon, un pion ou tout simplement quelqu'un d'extraordinairement naïf. 

Entre ces mêmes lignes, il est sans doute révélateur de voir que Snowden n'a fait fuiter —ou, du moins, que les journalistes auxquels il a transmis ses documents ne l'ont pas encore publié— aucun document détaillant les cyber-opérations menées par d'autres pays, en particulier la Chine et la Russie, et cela même s'il a certainement eu accès aux rapports de la NSA sur les centaines, voire milliers, de campagnes de piratage que ces pays ont organisées ces dernières années.

Extrémistes de la sécurité nationale

Ce qui nous mène à la question ultime: que faire d'Edward Snowden si jamais les Russes s'en débarrassent quand son statut de réfugié aura expiré et qu'aucun autre pays ne veut le récupérer? J'aimerais préciser que, sur ce point, je ne suis pas de l'avis de certains extrémistes de la sécurité nationale —l'ancien directeur de la CIA, James Woolsey, qui estime, dans un fracassant commentaire sur Fox News, que Snowden «devrait être pendu par le cou jusqu'à ce que mort s'ensuive», ou le journaliste Max Boot, pour qui la seule mansuétude que la justice devrait accorder à Snowden serait de «l'enfermer à vie dans un quartier de haute sécurité plutôt que de le condamner à mort pour trahison». De telles envolées lyriques ont beau plaire au public, elles sont on ne peut plus excessives.

La condamnation de Snowden, s'il est un jour condamné, devra tenir compte d'une longue liste de crimes, mais la trahison —le seul crime passible de la peine de mort dans cette catégorie— n'en fera probablement pas partie. Elle est en effet définie, et méticuleusement circonscrite, dans la Constitution des États-Unis, en particulier dans l'Article III, Section 3:

«Le crime de trahison envers les États-Unis consistera seulement dans l'acte de faire la guerre contre eux ou de se ranger du côté de leurs ennemis en leur donnant aide et secours.»

(C'est moi qui souligne). Quels que soient les actes de Snowden, quels que soient les dégâts qu'il a pu causer, ils n'en relèvent pas.

Possible réduction de peine

Mais qu'a-t-il fait exactement, pourquoi l'a-t-il fait et quelles conséquences ont eu ses actions? Il est possible de concevoir un scénario dans lequel de hauts dignitaires du gouvernement américain négocient avec Snowden (notamment, comme le précise le New York Times, en lui offrant une peine «substantiellement réduite»), s'il accepte, entre autres choses, de répondre précisément à ces questions. Rick Ledgett, cadre de la NSA responsable de l'évaluation des dommages causés par Snowden, vient récemment d'expliquer à l'émission 60 minutes qu'il est ouvert à «toute conversation» sur une potentielle clémence en échange de son aide dans la sécurisation des documents non-divulgués.

Dans sa conférence de presse de fin d'année, le président Obama a pris ses distances avec Ledgett, dont les remarques sont d'ailleurs plutôt vagues. (Comment Snowden devrait-il s'y prendre pour assurer la sécurité des documents, par exemple?). Quoi qu'il en soit, les procureurs n'ont de cesse de passer des marchés avec les criminels s'ils leur permettent d'attraper de plus gros poissons ou de résoudre de plus gros problèmes.

Voici quelques-unes des questions que des procureurs, ou des officiels du gouvernement, pourraient poser à Snowden —relié à un détecteur de mensonges— dans le cadre des étapes préliminaires d'une «conversation» autour de sa réduction de peine (qui, nul doute qu'ils seront clairs là-dessus, comprendra quand même plusieurs années de prison).

Premièrement, pourquoi Snowden est-il allé à Hong Kong? Et à Moscou ensuite? (Il aurait prévu d'y prendre une correspondance pour La Havane avant de rejoindre l’Équateur, mais il y a de nombreuses façons de se rendre de Hong Kong à La Havane sans passer par Moscou).

A-t-il transmis des informations à Moscou ou Pékin?

Deuxièmement, selon le journal russe Kommersant, Snowden a passé trois jours au consulat russe de Hong Kong avant d'acheter son billet pour Moscou. Est-ce la vérité? Qu'y a-t-il fait?

Snowden, interrogé par James Risen du New York Times, assure qu'il n'a emmené aucun document classifié en Russie. S'il dit vrai, en a-t-il transmis à des officiels russes à Hong Kong? Et qu'a-t-il dit aux Russes? Est-ce luiqui a demandé l'asile ou les Russes qui le lui ont proposé? (Dans Kommersant, une source proche du gouvernement russe soutient la première hypothèse, une autre la seconde.)

S'il s'avère que Snowden a réellement transmis des informations aux Russes ou aux Chinois (ou si les rapports du renseignement américain montrent que les fuites ont causé des dommages substantiels à la sécurité nationale, ce qui n'a pas encore été publiquement prouvé), alors je dirais que toute négociation est caduque —et je suppose que les éditorialistes du New York Times seront de mon avis.

Troisièmement, qu'importe ce que Snowden a dit ou non aux Russes, ils lui ont forcément posé tout un tas de questions —si ce n'est pas au cours de son mystérieux séjour à Moscou (voire là où ils le gardent actuellement), alors c'est pendant le mois passé dans la zone de transit de l'aéroport Cheremetievo. Il serait utile, pour le renseignement américain, de savoir ce que les services secrets russes ont eu envie de savoir. Snowden pourrait gagner des points en jouant l'agent double (ou triple).

Des collègues et supérieurs d'accord avec lui?

Quatrièmement, dans une interview avec Barton Gellman du Wahington Post, Snowden a affirmé que ses préoccupations sur une surveillance intérieure massive étaient partagées par bon nombre de ses collègues et supérieurs de la section technologique de la NSA. L'agence a ensuite fait savoir, par le biais de ses porte-paroles, qu'elle n'avait trouvé «aucune preuve» attestant de ce genre de litiges, mais on est loin d'un démenti définitif.

Snowden pourrait donner les noms de ces collègues et supérieurs, dont l'impunité serait garantie. Si ses dires sont vrais, cela montrerait qu'il a d'abord cherché à régler les choses en interne avant de mettre son nez dehors. Soit quelque chose qui jouerait en faveur de son statut de lanceur d'alerte.

Mais il est peu probable que les choses se déroulent ainsi. A moins que Snowden retourne complètement sa veste, il n'a pas l'air de vouloir coopérer avec ses anciens maîtres, qu'il décrit désormais comme des dangers pour la paix mondiale.

Et je ne pense pas non plus que le gouvernement américain soit disposé à coopérer avec des gusses comme Snowden, surtout quand on voit avec quelle intolérance cette administration traite des informateurs bien moins ambitieux que lui —sans oublier le secret en plusieurs strates qui entoure tout ce qui relève de la NSA. A mon avis, Snowden va passer un long moment en Russie, dans un autre pays tenu par un régime encore plus tristement autoritaire ou dans une prison américaine. A ce stade, il ne tient qu'à lui de choisir le lieu et la durée.

Fred Kaplan    

Traduit par Peggy Sastre

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