Culture

Les meilleurs albums de jazz de 2013 (et les meilleures rééditions)

Fred Kaplan, mis à jour le 04.01.2014 à 11 h 35

Jazz orchestral de Maria Schneider, hommage de Marc Cary à la chanteuse Abbey Lincoln, anthologie des concerts de William Parker... Ce qui a marqué l'année jazz 2013

Marc Cary, For the Love of Abbey

1. Dawn Upshaw and Maria Schneider, Winter Morning Walks (ArtistShare).

C’est du jazz, ça? Cet album est nominé à trois Grammy Awards en classique, il est joué par des orchestres de chambre (alternativement le St. Paul et celui d’Australie) et les paroles (tirées de poèmes de Ted Kooser et Carlos Drummond de Andrade)  sont chantées par Dawn Upshaw, une cantatrice d’opéra.

Une fois encore, Maria Schneider –la meilleure compositrice de jazz pour grands ensembles de notre époque– mélange les codes du classique (des bribes de Copland, Barber et Ives) à sa sensibilité jazz (qui s’inspire de ses maîtres depuis longtemps dépassés, Gil Evans et Bob Brookmeyer); aux membres des orchestres viennent s’ajouter quelques-uns de ses compagnons de travail habituels (pour rajouter du swing); et au diable les étiquettes: c’est tout simplement splendide. Schneider est devenu une compositrice hors catégories et ce disque est peut-être le sommet de son art. On peut l’acheter sur son site Internet: mariaschneider.com.

2. Darcy James Argue’s Secret Society, Brooklyn Babylon (New Amsterdam Records).

Le premier album de Darcy James Argue, Infernal Machines, était un des albums de big-band les plus prometteurs depuis longtemps et le second répond à toutes nos attentes. La partition fut tout d’abord exécutée au sein de la Brooklyn Academy of Music comme une pièce multimédia, un ensemble de 18 musiciens jouant derrière une série de dessins et d’animations du dessinateur de romans graphiques Danijel Žeželj. Argue définit sa musique comme du «steampunk big-band» et elle suinte un mélange entêtant de rythmes entraînants, de dissonances colorées et de musiques militaires profondément tapageuses et nimbées de mystères.

3. Marc Cary, For the Love of Abbey (Motema Music).

Le pianiste Marc Cary a longtemps accompagné la chanteuse Abbey Lincoln, décédée en 2010, et cet album de reprises est une très belle surprise. Il rend un hommage passionné à ses fulgurances de compositrice et embellit ses chansons grâce à ses harmonies aventureuses et sa classe toute romantique.

4. William Parker, Wood Flute Songs: Anthology/Live 2006-2012. (AUM Fidelity).

William Parker est un contrebassiste, compositeur et leader de groupe étonnant, un vieux de la vieille de la scène jazz expérimentale de New York et ce coffret de huit CD regroupant des concerts –la plupart avec son quartet– est une merveille. Il glisse parfois dans le bruitisme, mais pour l’essentiel, tout est fascinant, voire dansant. Imaginez le quartet classique d’Ornette Oleman avec la batterie et la basse à la baguette, c’est-à-dire le rythme avant la mélodie –il convient d’ailleurs de noter que le batteur, Hamid Drake est aussi époustouflant que Parker. (Si huit CD sont trop pour vous, il est possible de télécharger chaque disque séparément: une offre regroupant les deux premiers est le meilleur point de départ.)

5. Dave Douglas, Time Travel (Greenleaf Music).

Dave Douglas est le trompettiste de jazz le plus inventif du moment et cet album (son 40e en vingt ans de carrière) est une sorte de croisière tortueuse à travers tous ses styles: tapageur, complexe, toujours accessible, tirant ses racines chez Monk, Miles, le film noir et la Nouvelle-Orléans, mais toujours original. Son nouveau quintet –avec Jon Irabagon au saxo tenor, Matt Mitchell au piano, Rudy Royston à la batterie et surtout Linda Oh à la contrebasse– est le meilleur réuni par lui depuis des années.

6. Steve Coleman and Five Elements, Functional Arrhythmias (Pi Recordings).

Le saxophoniste alto Steve Coleman a longtemps exploré de nouvelles manières de mélanger improvisation et structure, en tentant de stimuler le rythme cardiaque et les pulsions nerveuses à travers le corps humain. Le concept peut paraître un peu cucul sur le papier, mais c’est un album génial, dense, emmené par un tandem resserré et énergique délivrant de riches mélodies entrecroisées.

7. John Zorn, Dreamachines (Tzadik).

John Zorn, l’ancien bad boy de la scène jazz de Manhattan est devenu un maître moderne adoubé par les plus hautes autorités culturelles de la ville, et s’il n’a rien perdu de sa verve et de son cran, sa musique est moins furieuse, plus lyrique. Voilà longtemps qu’il tente de transposer les techniques du cut-up de William Burroughs, qui, dans les années 1960, découpait des parties de son texte et les réarrangeait au hasard, comme dans les collages. Mais si les anciennes productions de Zorn avaient un côté anguleux et brûlant, ce nouvel album regorge de mélodies, d’intelligence et même de beauté. Zorn ne joue pas du sax alto, mais dirige ses vieux associés: John Medeski au piano, Kenny Wollesen au vibraphone, Joey Baron à la batterie, Trevor Dunn à la basse. Délicieux à vous en faire tourner la tête.

8. Matthew Shipp, Piano Sutras (Thirsty Ear).

Le pianiste Matthew Shipp est issu de la tradition avant-gardiste, a étudié avec Ran Blake et a joué des années avec Roscoe Mitchell et David S. Ware, mais dans cet album solo, il enrobe ses mélopées tristes et ses blue notes d’un lyrisme cadencé.

9. Ben Goldberg, Subatomic Particle Homesick Blues (BAG Production).

Comme le titre le suggère, voilà un album sérieusement ludique: malin, joyeux, né de racines variées, des harmonies outrancières de Monk et d’Andrew Hill au blues d’Ornette Coleman en passant par la liberté douce de Jimmy Guiffre. Goldberg est un clarinetist West Coast, trop peu connu sur la côte Est des Etats-Unis (bien qu’il joue sur la bande originale du film Nebraska). Son groupe compte dans ses rangs Josh Redman au saxo tenir et Ron Miles à la trompette. Gentiment formidable.

10. Preservation Hall Jazz Band, That’s It! (Legacy Recordings).

Que du bonheur: le trésor de la Nouvelle Orléans balance ses nouvelles chansons et sonne davantage comme les clubs poisseux de R&B de Frenchmen Street plutôt qu’à la manière du répertoire traditionnel qu’il délivre habituellement dans l'austère salle historique de la ville. L’octet –trompette, trombone, deux tubas, deux saxos, un piano et une batterie (certains musiciens passant parfois au chant)– est en très grande forme.

Les meilleures rééditions

Clifford Jordan, The Complete Strata-East Sessions (Mosaic Records).

Un album à couper le souffle: un coffret de six Cds du label Strata-East, une petite compagnie des années 1970 et gérées par des artistes, très peu diffusés à leur époque, avec des noms comme Clifford Jordan, Eric Dolphy, Don Cherry, Ed Blackwell, Wilbur Ware, Roy Haynes, et bien d’autres. (Uniquement disponible chez mosaicrecords.com.)

Jim Hall, Live, Vol. 2-4 (ArtistShare).

Un coffret de trois CD de sessions trios de 1975 du grand guitariste Jim Hall, qui vient de mourir. Voilà des chutes de studios inédites de l’album Live, unanimement considéré comme son meilleur, et qui sont tout aussi stellaires que le reste.

Fred Kaplan

Traduit par Antoine Bourguilleau

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