Monde

Liban: la guerre aux attentats entre sunnites et chiites (et leurs parrains) s’accélère

Bachir El Khoury, mis à jour le 02.01.2014 à 17 h 51

Depuis juillet 2013, six attentats ont secoué le Liban. Les empreintes confessionnelle et régionale sont indéniables.

Le 28 décembre 2013, sur les lieux de l'attentat qui a coûté la vie à Mohammad Chatah. REUTERS/Jamal Saidi

Le 28 décembre 2013, sur les lieux de l'attentat qui a coûté la vie à Mohammad Chatah. REUTERS/Jamal Saidi

Un attentat à la voiture piégée a fait au moins 4 morts et 66 blessés selon le ministère libanais de la Santé à Dahieh, dans la banlieue sud de Beyrouth, ce 2 janvier 2014*

Cet attentat survient moins d'une semaine après un attentat à la voiture piégée le 27 décembre à Beyrouth ayant tué un conseiller de l'ex-Premier ministre Saad Hariri, Mohammad Chatah, hostile au Hezbollah et au régime de Bachar al-Assad.

Selon la télévision du Hezbollah Al-Manar, l'attentat s'est produit «à 200 mètres du Conseil politique du Hezbollah», mais aucun responsable du parti n'a été visé, selon les premières informations.

Cela porte à six le nombre d'attentats depuis juillet 2013, ayant fait au total près d’une centaine de morts et plusieurs centaines de blessés au Liban.

L'assassinat de Mohammad Chatah était, entre autres, une riposte au double attentat survenu le 19 novembre 2013 devant l’Ambassade d’Iran, revendiqué par un groupe proche d’al-Qaida et dans lequel l’Arabie saoudite avait été pointée du doigt. 


Au moins 23 morts dans un double attentat... par SIPAMEDIA

En juillet et août, deux autres attentats avaient eu lieu dans la banlieue sud de Beyrouth –fief du parti chiite Hezbollah– suivis d’un double attentat à Tripoli, ville à prédominance sunnite au nord du pays.    

Depuis six mois, le Liban vit au rythme d’un chassé-croisé de voitures piégées plantées dans des régions à prédominance chiite ou sunnite, sur fond de tensions croissantes entre les deux communautés.

Le pays du Cèdre avait connu quinze attentats entre 2005 et 2007, dans la foulée du retrait des troupes de Damas, pour la plupart ciblant des personnalités politiques anti-syriennes. La dernière série d’explosions se démarque de celle qui l’a précédée par deux éléments: d’abord, et pour la première fois depuis sa création en 1982, le Hezbollah ainsi que la région qu’il contrôle sont noyautés et ciblés. Jusque-là, les zones contrôlées par le parti étaient qualifiées d’intouchables pour des raisons politiques (l'appui au régime syrien) mais aussi en raison du contrôle sécuritaire draconien qui y régnait. Deuxième élément distinctif: contrairement aux assassinats ayant suivi la révolution du 14-Mars, la dimension confessionnelle des derniers attentats est davantage marquée. 

 

 

La guerre en Syrie en est sans doute la cause principale; la radicalisation et la confessionnalisation du conflit se sont répercutées sur le pays voisin, dont l’histoire politique contemporaine est intimement liée à la Syrie –ancienne puissance de tutelle– et dont plus de la moitié de la population est musulmane (30% de chiites, 25% de sunnites). Les Libanais, divisés davantage politiquement sur la question syrienne au début du conflit se sont petit à petit alignés sur les «frontières» confessionnelles qui divisent actuellement la Syrie. La participation du Hezbollah aux combats auprès du régime alaouite a alimenté les tensions. Le parti de Dieu avait reconnu en avril dernier soutenir militairement le régime syrien justifiant son implication par la défense des frontières libanaises contre une éventuelle incursion des rebelles islamistes et des takfiristes en provenance de Syrie. Pour certains, il s’agissait clairement d’un soutien à la minorité alaouite au pouvoir contre la majorité sunnite. Mais les raisons sont également politiques: le Hezbollah a bénéficié durant de longues années d’un soutien indéfectible de la part du régime syrien, appuyé par l’Iran, à son action militaire contre Israël.

Le Tribunal spécial pour le Liban

L’attentat du 27 décembre est intervenu, par ailleurs, trois semaines avant l’ouverture à la Haye devant le Tribunal spécial pour le Liban (TSL) du procès par contumace de quatre membres du Hezbollah soupçonnés de l’assassinat en 2005 de Rafic Hariri. Pointant sans les nommer le parti chiite et la Syrie, l'ex-Premier ministre, Saad Hariri, le fils de Rafic Hariri, a assuré que «ceux qui ont assassiné Mohammad Chatah» (durant le dernier attentat) «sont ceux qui ont assassiné Rafic Hariri».

Le TSL a été créé en 2007, sur la base de la résolution 1757 du Conseil de sécurité des Nations unies, dans le but de juger les auteurs des attentats politiques ayant eu lieu au Liban depuis 2004. Après le 27 décembre, des voix se sont élevées au sein de la coalition du 14-Mars, opposée au régime de Bachar el-Assad et dont huit membres avaient déjà été assassinés entre 2005 et 2012, pour réclamer le transfert du dossier de l’assassinat de Mohammad Chatah au tribunal international.

Le Liban, échiquier régional

A ces deux cercles concentriques liés au TSL et à la guerre en Syrie, un troisième, d’ordre régional plus large, vient s’ajouter et contribuer à la montée des tensions entre sunnites et chiites au Liban. L’Arabie saoudite et le Qatar qui soutiennent les rebelles en Syrie depuis le début du conflit en 2011, cherchent à appuyer les sunnites libanais contre leurs pairs chiites. Dans une démarche hautement symbolique, l’Arabie saoudite a décidé le 29 décembre, en marge de la visite du président François Hollande au Royaume, d’accorder trois milliards de dollars à l’armée libanaise, faiblement équipée. Cette aide, la plus importante dans l'histoire du Liban et de l'armée, vise, au-delà du discours officiel du renforcement des institutions étatiques, à affaiblir la branche militaire du Hezbollah et d’envoyer un double message au régime syrien et à l’Iran. 

De son côté, Téhéran qui veille sur le croissant chiite (qui va de l’Iran jusqu’en Méditerranée en passant par l’Irak, la Syrie et le Liban) multiplie les initiatives diplomatiques et militaires de soutien au régime syrien et au Hezbollah, en envoyant, entre autres, des gardiens de la Révolutions combattre auprès de l’armée régulière et des combattants chiites du parti libanais. L’appui est également financier. En juillet dernier, l’Iran a par exemple ouvert une ligne de crédit de 3,6 milliards de dollars à Damas pour les besoins en pétrole de la Syrie, frappée par un embargo international.

Tout cela s'inscrit dans une «tradition» libanaise. De par sa structure multiconfessionnelle et l’alliance entre ses composantes communautaires et des puissances étrangères, le Liban a souvent servi de terrain pour le règlement de comptes régionaux, voire internationaux. Dans son ouvrage Une guerre pour les autres, l’ancien journaliste et diplomate Ghassan Tueni déjà soulignait l’enchevêtrement des dimensions régionales et internationales dans le conflit au Liban, transformé entre 1975 et 1990 en plateforme pour la canalisation des tensions arabo-israéliennes et interarabes, sur fond de guerre froide entre le bloc soviétique et l’Occident.

Bachir El Khoury

NDLE: L'attentat à Dahieh a eu lieu quelques minutes après la mise en ligne initiale de l'article. L'article a été mis à jour. Retourner à l'article

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