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Un euro fort dans une Europe faible: où est l’erreur?

Des euros lettons. REUTERS/Ints Kalnins.

Des euros lettons. REUTERS/Ints Kalnins.

La zone euro vient d'accueillir sans enthousiasme de part et d'autre un dix-huitième membre, la Lettonie. Il faut dire qu'elle cumule actuellement —et paradoxalement— croissance molle, écarts économiques qui se creusent et... monnaie forte.

Ce 1er janvier 2014, la zone euro a fêté ses quinze ans en accueillant un dix-huitième membre: la Lettonie. Pour une zone monétaire dont certains annonçaient l’éclatement, c’est une bonne nouvelle.

Mais si on veut être objectif, il faut dire que les Lettons ne sont guère enthousiastes. Et ils n’ont peut-être pas tout à fait tort.

Au-delà de la crainte d'une envolée des prix (justifiée, même si les experts de la Banque centrale européenne expliqueront que ce phénomène est temporaire et d’une ampleur au total assez limitée), on trouve en effet une autre source d’inquiétude: la Lettonie ne serait pas encore assez développée pour partager la même monnaie que des pays comme l’Allemagne, et ce d'autant moins que l'euro est actuellement (trop?) fort.

Des salaires cinq fois plus bas qu'en Allemagne

Lorsque l’euro a été créé, il était considéré comme évident que les pays les plus pauvres de la zone rejoindraient progressivement les plus riches. C’est effectivement ce que l’on a pu croire au vu des taux de croissance enregistrés dans des pays comme l’Espagne ou la Grèce après leur admission dans le système européen de banques centrales. Mais la crise financière de 2008 et celle de la zone euro qui a suivi ont brutalement remis les pendules à l’heure: il apparaît clairement que la monnaie unique n’a pas réussi à accélérer les réformes structurelles et la convergence de tous les pays qui l’ont adoptée.

C’est ce que confirme une étude publiée en décembre 2013 par la Banque de France: si l’on considère les douze pays entrés les premiers dans la zone euro, avec l’Espagne, la Grèce, l’Italie et le Portugal d’un côté et les huit pays du nord de l’autre, on constate qu’au contraire la dispersion entre les groupes s’est accrue. Au point qu'on peut même se demander si l’appartenance à une même zone monétaire n’a pas contribué à renforcer les plus forts et affaiblir les autres...

L’inquiétude des Lettons n’est donc pas infondée: avec la même monnaie que l’Allemagne —et donc la perte de l'arme du taux de change— mais une économie beaucoup moins performante, auront-ils vraiment la possibilité de réduire nettement l’écart actuel des salaires, actuellement de un contre cinq (8.596 euros de salaire brut annuel moyen contre 42.400 euros en 2010)? Cela supposerait des gains de productivité très rapides.

Et pour un pays qui a un taux de chômage proche de 12%, il est impératif de maintenir un taux de croissance élevé, d’au moins 4% comme cela devrait être le cas en 2013. Mais avec un euro qui se maintient à 1,38 dollar, il paraît difficile de conquérir des marchés extérieurs....

Niveau apparemment paradoxal

Ce niveau actuel de l’euro peut paraître paradoxal, le cours d'une monnaie étant censé refléter la santé d’une économie: en 2013, selon les dernières estimations de l’OCDE, le PIB de la zone euro aurait reculé de 0,4% alors que celui des Etats-Unis aurait progressé de 1,7% (c’était avant que le département du Commerce n’annonce une croissance de 4,1% en rythme annuel au troisième trimestre) et celui du Japon de 1,8%.

Pendant ce temps, l'euro a, selon la BCE, qui calcule un taux de change effectif en fonction du poids de nos principaux partenaires dans nos échanges extérieurs, grimpé globalement de 4,9% entre le 4 décembre 2012 et le 4 décembre 2013: +29,9% face au yen, +3,8% face au dollar, +2,2% face à la livre sterling et +1,6% face au yuan, alors que la Chine est désormais le pays qui pèse le plus lourd dans nos échanges. Et même si l’on tient compte du fait que l’inflation a été plus faible ici que dans la plupart des autres zones, l’appréciation réelle de l’euro atteint encore 4,7%.

Pour un pays comme l’Allemagne, qui a depuis plusieurs décennies mené une politique constante de prix élevés pour des produits de très haute qualité, cette évolution n’est guère pénalisante. Pour la France, qui a une spécialisation beaucoup moins forte, le maintien de la présence sur les marchés internationaux se fait au prix d’un effort supplémentaire sur des marges déjà peu élevées —cela peut expliquer le différentiel de croissance l'an dernier des Bourses de Francfort et Paris. Et pour des pays encore en phase de rattrapage comme la Lettonie, qui a un commerce extérieur déficitaire, la croissance ne peut reposer dans un tel contexte que sur la demande intérieure et le tourisme.

Bonne tenue dans la compétition internationale

Cette fermeté de l'euro s'explique en partie par une performance meilleure qu'on ne le croit de la zone euro dans la compétition internationale: si l’on regarde sa balance des paiements, on constate que le compte des transactions courantes était excédentaire de 208,3 milliards euros sur douze mois à fin octobre, contre 109,8 milliards au cours des douze mois précédents, avec une hausse significative des excédents sur les échanges de biens et services, et dans une moindre mesure sur les revenus. Quant au compte financier, sur la même période, les investissements directs et de portefeuille cumulés ont donné lieu à des entrées nettes de 5 milliards d’euros.

Mais on peut néanmoins se demander pourquoi l’euro se maintient à un niveau aussi élevé alors que ce n’est pas dans l’intérêt de la plupart des pays qui l’ont adopté. On a une réponse avec la politique menée au Japon par son le nouveau Premier ministre Shinzo Abe: la première de ses trois flèches –les trois grands axes de sa politique économique- consiste à doubler la création de monnaie avec pour but principal de faire sortir le pays de la déflation, mais avec pour effet secondaire, très apprécié par les industriels et le marché boursier de faire baisser le cours du yen, retombé face au dollar à son plus bas niveau depuis octobre 2008. Et le dollar, sous l’effet de la politique très accommodante de la Réserve fédérale, est lui-même en repli par rapport à l’euro.

La BCE doit-elle mener une guerre des monnaies?

Faut-il alors que la BCE se lance elle aussi dans cette guerre des monnaies? Il ne semble pas que cela soit possible ni même souhaitable, surtout au moment où les Etats-Unis amorcent leur retour vers une politique monétaire moins expansionniste. Mais le simple fait que la question puisse se poser montre dans quel état peu satisfaisant se trouve l’économie mondiale.

Face au séisme provoqué par l’irruption dans le commerce mondial de la Chine et d’autres pays émergents, les pays dits développés se trouvent incapables de soutenir leur activité par les moyens classiques: des gains de productivité qui permettent des hausses de salaires qui entraînent une hausse de la demande, etc. Le recours à des politiques monétaires non conventionnelles permet certes de relancer l’activité, mais l’utilisation de ces instruments ne peut se poursuivre indéfiniment.

Et même si l'euro revenait à un niveau plus supportable pour tous, cela ne changerait rien à un point fondamental: la zone euro est une «union» monétaire qui, si elle veut maintenir sa cohésion, devra aller vers un renforcement des liens entre ses économies. C’est ce qu’Angela Merkel a rappelé à ses partenaires le 19 décembre dernier: «Sans la cohésion nécessaire, tôt ou tard, la monnaie explosera.» Il reste à savoir si tout le monde se fait de la cohésion la même idée que la chancelière allemande…

Gérard Horny

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