Culture

Comment Kanye West est devenu la figure dominante de la pop culture en 2013

Jack Hamilton, mis à jour le 06.01.2014 à 6 h 39

Et pourquoi l'effet de déflagration de «Yeezus» devrait se poursuivre dans les mois à venir.

Kanye West aux MTV Video Music Awards, le 25 août 2013. REUTERS/Lucas Jackson.

Kanye West aux MTV Video Music Awards, le 25 août 2013. REUTERS/Lucas Jackson.

Fin mai 2013, à quelques semaines de la sortie de son sixième album solo, Kanye West s'est assis face à Jon Caramanica, chroniqueur musique du New York Times, pour ce qui reste l'une des interviews les plus mémorables de l'année 2013.

Une entrevue brillante, un mélange agaçant d'exagérations caricaturales et d'aphorismes grandioses, qui pour la plupart ­—comme une bonne partie de la carrière de West— sonnaient plus justes que faux.

En fin d'interview, West a déclaré, avec la modestie qu'on lui connaît:

«La culture, je la comprends. J'en suis le noyau.»

Peu de temps après, le noyau a eu l'effet d'une bombe nucléaire. Mi-juin, West a sorti Yeezus, l'un des albums les plus déconcertants et perturbants jamais publiés par un artiste populaire majeur.

Au niveau des paroles, le disque était un mélange entre colère contre tout et tout le monde, phrases choc et misogynie assumée de mauvais goût. Musicalement parlant, c'était une révélation, une œuvre d'une beauté dure et sauvage —cinglante, incendiaire, novatrice.

Dans son ensemble, l'album avait des airs de paradoxe, une œuvre entre confiance en soi ahurissante et complexe d'infériorité. Beaucoup l'ont détesté, beaucoup d'autres l'ont adoré, mais sans l'avouer; Lou Reed a presque ouvertement reconnu l'avoir adoré, un point de vue qui, avec le recul, ne présageait rien de bon.

Six mois après sa sortie, la confusion reste grande. Beaucoup l'ont commandé pour Noël, mais l'ont mis sur leur liste en hésitant et en demandant presque pardon: pardon de l'avoir mis sur ma liste, pardon de l'avoir mis en tête de ma liste, pardon de le demander mais de ne pas le mettre en haut de ma liste.

Dans quelques années, quand les gens parleront de Kanye West —oh oui, ils en parleront—, l'année 2013 aura une place de choix dans leurs récits. L'an dernier, il a élevé le débat culturel à un degré rare pour un artiste pop et jamais vu dans le cas d'un artiste hip-hop.

Génie hip-hop

Yeezus a été l'album dont on a le plus parlé, le plus commenté depuis le dernier album de West, et l'œuvre et son auteur ont déclenché des débats sur la place du hip-hop dans la hiérarchie culturelle ou l'interaction complexe entre origine ethnique, classe sociale et capital social. Des débats où l'on se demandait si un artiste multi-facettes avait sa place dans la culture contemporaine ou si seul un artiste multi-facettes avait sa place dans la culture contemporaine.

Yeezus a certainement aussi donné lieu à des discussions d'un plus haut niveau et plus pertinentes sur la misogynie dans le hip-hop, plus que n'importe quel autre album avant lui, même si ces discussions ne sont pas assez nombreuses et auraient dû arriver plus tôt. (À la décharge de Yeezus, la façon dont West, dans l'album 808s and Heartbreak, sorti en 2008, s'apitoyait sur son sort et critiquait le sexe opposé sous prétexte de dire la vérité, semblait peut-être plus traître — et avoir plus d'influence.)

Au bout du compte, West a émergé, indéniablement, comme la première star de hip-hop considérée par beaucoup comme un génie. Que l'on soit d'accord ou pas avec cette affirmation est hors de propos (je pense qu'il mérite ce titre, mais je trouve profondément injuste qu'il soit le premier à le recevoir): c'est un fait, et ça veut dire beaucoup. Son pouvoir se justifie par le nombre et la diversité des réactions suscitées par son travail, et par le bénéfice du doute, à la fois critique et culturel, qui lui est accordé, ce qui est extrêmement rare et précieux pour n'importe quel artiste.

Quand Yeezus nous est parvenu, le morceau qui a été apprécié quasi-instantanément a été le dernier, Bound 2, le tube enfoui à la fin de l'album et ce qui se rapprochait le plus du Kanye West «classique». Il y avait le sample soul habilement caché, la très bonne accroche par Charlie Wilson, le jeu irrésistible des paroles, qui tournent en ridicule sa propre histoire d'amour avec Kim Kardashian, largement relayée par les journaux people: «Yo, we made it Thanksgiving/ Maybe we can make it to Christmas» («Hé, on a tenu jusqu'à Thanksgiving, on tiendra peut-être jusqu'à Noël») Un passage parfait: drôle, stupide, plein d'arrogance, qui le glorifie tout en se moquant de lui. West ne s'embête même pas à chercher à ce que ça rime.

Un clip de «Nouvel Étrange»

Et puis, en novembre dernier, le clip est sorti, quatre minutes durant lesquelles on peut voir West et Kim Kardashian, sa fiancée, en train de faire l'amour sur une moto en marche, ce qui n'est sûrement pas très confortable, tout en parcourant des paysages aux couleurs les plus criardes les uns que les autres.

C'était sans doute l'épisode le plus grotesque dans la série Kanye West va trop loin, jusqu'à ce que Jerry Saltz, critique d'art renommé, ait dit ce qu'il en pensait, qualifiant la vidéo de «Nouvel Étrange», la comparant à Jeff Koons et Lars Von Trier et suggérant qu'elle méritait une place à la prochaine Whitney Biennial. Après cela, tous ceux qui avaient critiqué la vidéo ont vigoureusement montré qu'ils étaient d'accord et ont retiré leurs commentaires assassins. Voilà à quoi s'est résumée l'année 2013 pour Kanye West.

À la fois malgré et à cause de tout ce qui est mentionné ci-dessus, West énerve aussi beaucoup de monde. Il est en même temps l'avant-gardiste et le commentateur d'internet réunis dans une seule personne: visionnaire, vaniteux et jamais content, un homme qui va se plaindre qu'il devrait être plus célèbre qu'il ne l'est dans une phrase, avant de se plaindre de cette culture obsédée par la célébrité dans la phrase suivante. On le voit comme un connard, et pas dans le sens cool du terme, comme Bob Dylan fut un temps, quand on pouvait regarder Don't Look Back en se disant «Oui, mais avec moi, il serait sympa».

Je ne pense pas avoir déjà vu une star de la trempe de West manquer autant de star power, cette qualité qui permet d'attirer l'attention du public tout en maintenant une certaine distance, mais aussi d'éviter d'être jugé par tout le monde. West ne manque pas de bon sens mais il n'a pas les faveurs du public, et malgré son envie d'être adulé, il ne se préoccupe étrangement pas de plaire. À une époque où l'idée même de capital sympathie se réduit au nombre de clics irréfléchis qu'on peut obtenir, West semble avoir dépassé le statut de personne likable.

Beyoncé contre Yeezus

Le 13 décembre 2013, le monde de la musique a connu l'événement le plus fracassant depuis Yeezus, avec la sortie surprise du dernier album éponyme de Beyoncé, qui n'a bénéficié d'aucune annonce ou promo (et pourtant, je suis sûr que vous en avez entendu parler). Au moment où j'écris ces lignes, la poussière n'est toujours pas retombée, et ne retombera peut-être pas avant un moment.

Beyoncé est un album magnifique, produit de façon brillante, extrêmement plaisant, de loin l'expression la plus explosive de star power musical de l'année. Morceau après morceau, c'est sans doute le meilleur album jamais réalisé par Beyoncé, qui satisfait et dépasse les attentes, parfait exemple du disque qui met absolument tout le monde d'accord.

Si je parle de ça, c'est parce que pour toutes les raisons que je viens de citer —sans parler du féminisme, sujet à débat mais présent malgré tout—, Beyoncé a tout d'un anti-Yeezus, une œuvre qui a rarement autant divisé.

J'en parle aussi parce que Beyoncé a une place de choix dans l'album-souvenir d'enfant terrible de West, et donne une idée de son importance en 2013 et pour les années à venir. En 2009, West s'est précipité sur la scène des MTV Video Music Awards pour dire à quel point il était déçu que Beyoncé n'ait pas remporté le prix du meilleur clip avec Single Ladies, au profit de Taylor Swift avec You Belong With Me, un résultat qui semble franchement incompréhensible au vu du contexte actuel.

Il a raison de manière pas convenable

Fidèle à lui-même, Kanye West avait raison; c'est la façon dont il dit qu'il a raison qui n'était pas convenable, et c'est cela qu'on garde en mémoire. Mais une des raisons de la colère de West était son propre constat que l'industrie du disque n'accorde pas assez d'importance au travail créatif des artistes noirs, alors qu'elle couvre chaque année les artistes blancs de prestige et d'avantages commerciaux pas forcément mérités.

Comme l'a déjà dit Michael Arceneaux dans un article du magazine Esquire, cette tendance a redoublé d'intensité ces dernières années dans la musique populaire, et comme Chris Molanphy le remarque dans le Slate Music Club, aucun artiste noir n'a atteint les cent premiers du classement Billboard en 2013.

L'un des sujets de conversation préférés de West, c'est qu'il n'a jamais gagné de Grammy Award quand il était nominé face à un artiste blanc. Ce n'est pas tout à fait vrai, mais il est vrai qu'il n'a jamais gagné le Grammy dont tout le monde rêve, celui de l'album de l'année. La dernière fois qu'il aurait pu l'avoir, pour My Beautiful Dark Twisted Fantasy en 2012, il n'a même pas été nominé, alors qu'il avait sorti l'un des albums qui a eu le plus de bonnes critiques de l'histoire.

Cette année, le prix est allé à Adele, une chanteuse britannique blanche. En fait, cela fait dix ans que le prix n'a pas été décerné à un disque de rap et la liste des artistes hip-hop qui ne l'ont jamais décroché peut se résumer à tous ceux qui ne sont pas Lauryn Hill ou Outkast. Les choses pourraient changer cette année, puisque (roulements de tambour) Macklemore et Ryan Lewis partent favoris pour l'album The Heist. Une fois encore, West ne fait pas partie des nominés.

Le génie qu'on méritait, même quand on le méritait pas

La personnalité vaniteuse de West, sa tendance à compter les points et ses griefs à la limite de l'obsession sont sans doute ce que le public a retenu de lui en 2013, mais ne devraient pas le discréditer trop vite: à une époque où nous sommes trop souvent satisfaits d'un symbolisme hypocrite et de politesses, Yeezus secoue un peu tout ça.

Ils ne devraient pas non plus occulter la musique de West, pleine de courage, difficile et instable, une musique qui nous survivra tous, y compris au noyau lui-même. Comme il l'a fait remarquer dans son interview au New York Times:

«Je suis tellement convaincant, j'ai tellement d'influence et de pertinence que je vais changer les choses.»

En 2013, Kanye West était le génie qu'on méritait, même quand on ne le méritait pas. On tiendra peut-être jusqu'à Noël prochain.

Jack Hamilton

Traduit par Anthyme Brancquart

Jack Hamilton
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