Culture

Les films préférés des cascadeurs

Slate.com, mis à jour le 18.07.2009 à 12 h 59

De Matrix à Jason Bourne en passant par Claude Lelouche.

La bière est au frigo, le pop-corn est prêt, qu'est-ce que vous préférez regarder? Un Jack Nicholson septuagénaire qui peste contre sa partenaire, ou DMX qui saute du sixième étage avec un quad? L'alternative vous semble peut-être absurde, mais toute personne souffrant d'insomnie s'est déjà trouvée confrontée à ce genre de dilemme. Et à force d'accumuler les nuits blanches et les films d'action, on finit inévitablement par constituer une liste des meilleurs films à cascades.

J'ai réalisé la mienne suite à de nombreuses conversations avec des cascadeurs, hommes et femmes, que j'ai rencontrés au cours d'une longue enquête réalisée sur ce milieu très particulier. Demandez à un cascadeur sa liste de films préférés et tous vous parleront au moins d'un navet que personne n'a vu, et que personne ne pourrait regarder jusqu'au bout, mais qui contient une scène extraordinaire, comme celle de Cradle 2 the Grave (avec DMX !), où Jet Li ratiboise une douzaine d'affreux dans une grande cage de combat libre. La liste qui suit n'est pas classée. J'ai choisi certains films parce qu'ils ont la meilleure cascade de tous les temps, ou en tout cas de la période à laquelle ils ont été produits. D'autres parce qu'ils ont révolutionné la profession. Et d'autres parce qu'ils contiennent une séquence particulièrement célèbre.

La trilogie Matrix : pas facile de mettre un film avec Keanu Reeves en tête de n'importe quel classement, mais Matrix a vraiment révolutionné le métier de cascadeur. Le producteur, Joel Silver, est parti en Chine pour supplier Yuen Wo-Ping, le directeur des cascades de chefs-d'œuvre comme Iron Monkey et Fist of Legend, de chorégraphier les combats du premier opus. Wo-Ping, qui n'avait aucune envie de se déplacer, a formulé des exigences extravagantes dans l'espoir de décourager Silver : un budget énorme, un salaire ridicule et six mois d'entraînement avec les cascadeurs et les acteurs. A sa grande surprise, Silver a tout accepté et après le triomphe du premier épisode, la pratique consistant à engager des cascadeurs pour de longues périodes de formation et de répétitions s'est généralisée.

La Chevauchée fantastique : Les cascadeurs ne regardent plus le film en entier, car on peut trouver sur Internet la cascade la plus célèbre et la plus dangereuse de l'histoire du cinéma. Yakima Canutt, qui double un Apache, rattrape à cheval la diligence, saute par-dessus le cheval de tête et atterrit sur la barre centrale, se fait tirer dessus, tombe entre les chevaux et passe sous les axes des roues. Dans Zorro's Fighting Legion et Idaho, Yak s'agrippe à l'arrière de la diligence, remonte dessus et se bat avec le cocher. Mais dans Stagecoach, de loin le plus célèbre des trois, il se contente de mourir dans la poussière de Monument Valley.

The Driver : Ryan O'Neal joue un rôle écrit pour Steve McQueen (350 mots et 40mn de conduite). Dans la meilleure séquence, O'Neal est agacé par des types qui veulent l'engager mais ne lui font pas confiance. Pour les convaincre, il massacre leur Mercedes orange en cognant chaque plaque de tôle contre les piliers du parking avec une précision chirurgicale. A la fin de la petite démonstration, il coupe le moteur et dit à ses passagers terrorisés : «Si vous voulez vous en resservir, changez les plaques. On pourrait vous reconnaître.»

Alarm für Cobra 11 : Si un jour vous vous retrouvez à zapper sur la télévision allemande, ne ratez pas cette série dont les héros sont des policiers de la route. C'est un peu un mélange de ChiPs et Das Boot, réalisé par l'équipe de Starsky & Hutch. Et des cascades authentiques réalisées avec très peu de trucages.

Ong-Bak : Le scénario est ridicule (un jeune gars de la campagne part pour la grande ville à la recherche de la statue sacrée de son village et se retrouve entraîné dans le monde des combats clandestins), mais dans les bagarres, la star du film, Panom Yeerum (qui se fait désormais appeler Tony Jaa), évolue dans l'espace comme un Barychnikov qui aurait appris la boxe Thaï. Qui a dit qu'on avait besoin d'acteurs pour faire du cinéma ?

The Skywayman : Certains films sont comme des mausolées, on les regarde pour rendre hommage aux morts. Les accidents mortels sont un sujet que les cascadeurs, comme les coureurs automobiles, répugnent à aborder. Mais ce film est très ancien et la blessure collective de la profession est désormais cicatrisée. Une nuit de 1920, le pilote Ormer Locklear, ébloui par les projecteurs que les techniciens avaient omis d'éteindre, s'écrasa au cours du tournage de la dernière scène du film. Son ami et collègue Milton 'Skeet' Elliott était avec lui à bord de l'avion. Le studio n'hésita pas à tirer profit du retentissement médiatique de l'accident et sortit le film, avec la scène du crash, trois semaines plus tard. Mais il y a une justice, puisqu'il semble qu'il n'en existe plus de copie.

Hyper Tension: Pas facile de décider quel est le meilleur film dans l'œuvre de Jason Statham, mais s'il y en a un dont le scénario se prête aux cascades, c'est Crank. Tenez-vous bien, un tueur à gage s'aperçoit qu'un de ses rivaux lui a injecté un poison qui le tuera si son rythme cardiaque tombe trop bas. Ma séquence préférée : Statham, les fesses à l'air dans son pyjama d'hôpital, se met debout sur une moto, ferme les yeux et s'explose tête la première sur les tables d'une terrasse de café. Avec sa barbe de repris de justice et son énorme front en granit, Statham est aux acteurs ce que la Doc Martens est aux chaussures, mais les prémices absurdes de Crank sont le prétexte parfait pour enchaîner des cascades qui finissent le plus souvent en gags, invitant le spectateur à rire de la souffrance physique, comme le font les cascadeurs sur les tournages.

La série Jason Bourne : Le meilleur est le premier, mais les scènes de cascade les plus innovantes qu'on ait vues depuis longtemps sont dans les deux suites. Elles ont été réalisées par un groupe de directeurs de cascade et de réalisateurs deuxième équipe qui se font appeler GoStunts. Grâce à des voitures-caméra améliorées et des postes de conduite extérieurs qui permettent au cascadeur de contrôler le véhicule, on a le beurre et l'argent du beurre : des cascades incroyablement violentes où la star est constamment à l'écran, en gros plan, au volant, tandis que la voiture est conduite par un cascadeur qui se trouve juste hors champ.

C'était un rendez-vous : Ce court métrage réalisé en 1978 par Claude Lelouche fait certainement partie des séquences automobiles les plus spectaculaires qu'on n'ait jamais filmées. Le jeune cinéaste de la Nouvelle vague, qui n'avait l'autorisation ni de filmer ni d'arrêter la circulation, a monté une caméra sur le pare-choc avant d'une Mercedes et tourné un plan séquence de huit minutes trente, au cours duquel la voiture fonce à travers Paris aux premières heures du jour, brûle tous les feux, fait le tour de l'Etoile, descend les Champs-Elysées, prend les rues à contresens, monte sur les trottoirs, le tout à une vitesse qui dépasse parfois 200 km/h. Le seul trucage est sonore : le moteur de la Mercedes est doublé par celui d'une Ferrari 275 GTB (boîte cinq rapports). Plutôt éprouvant, le film s'achève quand la voiture s'arrête aux pieds du Sacré Cœur, devant une jeune femme blonde. C'était effectivement un rendez-vous. Après la première projection, Lelouch fut arrêté pour trouble à l'ordre public.

Kevin Conley

Traduit par Sylvestre Meininger

(Photo: Festival international de cascades de Belgrade, REUTERS/STR New)

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