Culture

Vive la valse de Vienne et le Concert du Nouvel an

Jean-Marc Proust, mis à jour le 01.01.2017 à 11 h 30

Le 1er janvier, la corvée de Noël se termine dans un malaise généralisé, qui combine ultime grosse bouffe, renvois acides et haines familiales recuites. Le déjeuner est l’épreuve ultime. Nulle chance d’y échapper, sauf à regarder le Concert du Nouvel an.

Les répétitions du concert du Nouvel An 2016. HERBERT NEUBAUER / APA / AFP.

Les répétitions du concert du Nouvel An 2016. HERBERT NEUBAUER / APA / AFP.

Cet article sur le concert du 1er janvier a initialement été publié pour le Nouvel An 2014.

Le 1er janvier, 50 millions de téléspectateurs (et désormais pas mal d’internautes, notamment grâce au live stream de l'ORF), issus de 70 pays, se scotcheront devant la télé autrichienne. Le rituel du Neujahrskonzert der Wiener Philharmoniker (Concert du Nouvel an du philharmonique de Vienne) débute à 11h15. Avachis, blêmes et flasques, nous valsons, c’est la tradition.

Improbable spectacle: la salle ruisselle de fleurs roses, les dorures brillent sous les lustres et le parterre est rempli de septuagénaires endimanchés qui tapent dans leurs mains. Parfois, l’ORF (Österreichischer Rundfunk) nous gratifie en complément de brèves séquences «extérieures»: paysages sous la neige, canetons, danseurs. Digestion aidant, on regarde les tutus à l’écran avec l’œil torve d’un David Hamilton ivre. C’est dégoulinant de kitsch, c’est laid. De la télé quoi.

Faut-il zapper pour le Dakar? Non, il part le 5 janvier cette année et n’intéresse plus personne depuis belle lurette. Reprenez encore un peu de ces délicieux beignets d’huîtres et montez le son.

Ouvre grand tes oreilles

Car c’est un très beau concert. On y joue de l’excellente musique, de la valse surtout, évidemment, musique viennoise par excellence. Et ce «on» n’est pas n’importe qui. Car l’Orchestre philharmonique de Vienne est sans doute le meilleur orchestre du monde et, au pupitre, il y a toujours du beau monde: Clemens Krauss, qui l’inaugura en 1939, Willi Boskovsky, Herbert von Karajan, Claudio Abbado, Nikolaus Harnoncourt, Daniel Barenboïm (qui le dirige encore une fois cette année), etc.

Carlos Kleiber, un des chefs les plus exigeants qui soient, s’y illustra brillamment.

Csárdás, concert du Nouvel An 1989

Musicalement, c’est ce qui se fait de mieux dans ce répertoire.

Il est temps de pinailler

C’est là que ça se complique. Tradition égale répétition. Très centré sur la dynastie Strauss et ses tubes, le programme est un peu toujours le même: Le Beau Danube bleu, la Valse de l’Empereur, l’ouverture de La Chauve-souris, sans oublier –autre extrait de La Chauve-Souris– la Polka avec tout plein de dzim boum de Monsieur Cyclopède.


Enterrons Jeanne d'arc par pierredesproges

Oui, car c’est avec Pierre Desproges que j’ai découvert ce morceau. Avant, des années plus tard, d’en découvrir la provenance.

On entend souvent du Strauss sans le savoir. La grande popularité de ses oeuvres leur vaut d’ailleurs de se retrouver mêlées à plein de films. 2001, l’Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick)...

... mais aussi Tom et Jerry (Johann Mouse):

Tom And Jerry Johann Mouse 1953 par miyatatakuya

Ou encore Les Simpson, Hannibal, le Barbier de Sibérie, Marius et Jeannette (le Danube à Marseille), Titanic, La Porte du paradis… La liste IMBD est interminable qui bleuit le Danube aux quatre coins du globe. Sans oublier la pub, qui a tartiné du Strauss jusqu’à plus soif, comme Audi:

... ou Bouygues Télécom et ses petits chatons: 

Le Concert du Nouvel an est une succession de tubes.

Laisse aller, c’est une valse

Néanmoins, ou peut-être pour ces raisons-là, vous trouverez quantité de personnes qui affectent de mépriser ce répertoire, trop facile, trop populaire, indigne de leurs oreilles d’élite. Il y aurait sur un piédestal des compositeurs sérieux et, en dessous, des musiques «faciles» –reproche fait aux valses de Strauss qui vaut parfois pour Offenbach. Absurde: avant de mépriser la valse, songeons à celles qui émaillent les partitions de Mozart, Schubert, Chopin, Tchaïkovski, Mahler...

Que ceux qui ont des oreilles trop sélectives aillent pisser du vinaigre dans un violon.

Outre qu’il s’agit d’une excellente musique, elle procure à celui qui l’écoute une joie immédiate et entraîne une forte envie de se trémousser n’importe comment (ou de valser brillamment pour certains). Pourquoi bouder son plaisir? C’est de la musique festive, de la musique champagne, une nouvelle année commence et on a tout le temps de broyer du noir avec un quatuor de Bartók.

Valser à la Bastille

Néanmoins, il y a une part de vérité dans ce dédain: la valse est une danse populaire. Issue de traditions multiples, elle s’impose à la fin du XVIIIe siècle, par opposition aux danses de cour, comme le menuet. C’est une danse romantique, qui fait chavirer le Werther de Goethe. Et subversive. On valse sous la Révolution française, plus encore sous l’Empire, observa Rémi Hess[1]:  la valse est liée à l’«émergence de la bourgeoisie comme classe sociale. Bourgeoisie serait à comprendre ici au sens du Bürgerlich, en allemand, qui intègre à la fois la notion du bourgeois (qui s’oppose à aristocrate) et la notion de citoyen».

Mozart, avec le final du premier acte de Don Giovanni en donne un saisissant raccourci: s’y succèdent un menuet, une contredanse et une valse, chaque danse marquant une classe sociale.

Sexy dancing

Mieux, ajoute Rémi Hess, la valse permet l’apparition du couple et du couple dans la société, «un mouvement social historique qui a agité toute l’Europe». Longtemps jugées obscènes, les danses à deux étaient proscrites. Et le couple «n’existait ni comme mode de vie ni comme unité économique de base, ni comme mode de socialisation, ni même comme mode de vie de la sexualité». Désormais, l’on s’isole à deux... dans la foule. D’où la popularité durable de la valse, encore aujourd’hui. Ce tournant des mœurs fut donc éminemment politique, estime Rémi Hess.

«La valse est révolutionnaire au sens physique et au sens historique. Elle représente en effet une révolution du couple sur lui-même.»

Un couple fondé sur l’égalité, car il s’agit d’une «danse autogestionnaire, une manifestation de l’égalité de l’homme et de la femme (où) c’est la gestion réelle de la dynamique du couple qui est recherchée par les danseurs».

La valse, première industrie culturelle?

Nous voici bien loin du Musikverein. Encore que. La valse est la danse du XIXe siècle, s’imposant dans toute l’Europe. Et notamment à Vienne, qui compte quelque 50.000 valseurs –soit un quart de la population! En plein air et bien vite dans des salles de concert dédiées, où le parquet autorise des pas glissants, remplaçant les pas sautillants des «paysans». Ces salles préfigurent les industries culturelles de masse:

«Des spéculateurs audacieux créent des bals monstres, véritables usines à plaisir: des établissements typiquement viennois, mais qui imitent ostensiblement le luxe nouveau de Paris.»

Une dynastie s’impose, celle des Strauss[2]. Johann Strauss (1804-1849), à qui l’on doit notamment La Marche de Radetzky, eut trois enfants: Johann II, le plus doué de la famille (1825-1899), Josef (1827-1870) et Eduard (1835-1916). Ils font valser Vienne, dirigeant leurs propres orchestres. Leurs compositions ravissent et la Cour et les salles populaires, gagnant l’Europe entière. Avec son Danube bleu, Johann Strauss II a signé un tube planétaire. N’est-il pas invité à Paris pour l’Expo universelle de 1867? Ne le voit-on pas à Boston en 1872 diriger au Coliseum à l’occasion du World's Peace Jubilee un orchestre d’un bon millier de musiciens?

Avec les Strauss, la valse est devenue viennoise. Elle l’est encore aujourd’hui. Pour le meilleur et pour le pire, lorsque le FPÖ tenta de récupérer Wiener blut. Ou pour le vraiment pire:

Le concert à la maison

Voilà, lecteur-spectateur, ce que tu dois savoir avant d’écouter ce merveilleux concert du Nouvel an. Chez toi, dans ton canapé. Car y aller est impossible. En tout cas pour cette année. Les places sont en effet vendues à l’avance et par tirage au sort[3]. Si tu veux tenter ta chance pour 2014-2015, la période de souscription commence bientôt: du 2 au 23 janvier 2014. Attention. C’est cher: de 30 à 940 euros. On peut aussi viser les deux autres concerts –identiques– de la veille.

D’ailleurs, le concert chez soi, c’est bien plus confortable. Surtout un 1er janvier en fin de matinée. On peut le savourer avec le bruit de l’aspirateur dans la pièce à côté. On peut, la bouche pleine, prononcer An der Schonen Blauen Donau en VO. On peut devenir Karajan en pantoufles et, l’air pénétré, faire de grands moulinets avec sa main, voire, hum, se mettre à danser. Le mélomane sportif peut ici lancer sa détox (la valse c’est épuisant) ou son vomis sur le tapis (et ça tourne). Voire finir aux urgences.

Quoi qu’il en soit, ne manquez pas le final. C’est un véritable rituel, qui voit se succéder Le Beau Danube bleu, interrompu pour la présentation des voeux, et la Radetzky marsch, où tout le monde tape des mains. Un monument de bonheur ridicule.

Entraîne-toi, tape dans les mains avec Franz Welser-Möst

Voilà. Vous savez tout. Le Concert du Nouvel An, c’est ringard et délicieux, mais c’est d’abord un excellent concert. Et, pour ma part, la seule fois de l’année où je regarde la télé. Si je suis réveillé.

1 —La valse, un romantisme révolutionnaire, Rémi Hess, Métailié, 2003. En Europe, la valse accompagne en quelque sorte les troupes napoléoniennes. Retourner à l'article

2 —On ne les confondra ni avec Oscar Straus (avec un seul s), qui a lui aussi composé des opérettes mais n’a rien à voir avec la famille, ni avec Richard Strauss, Bavarois homonyme parfait (Also sprach Zarathoustra –dont le prologue est également utilisé dans 2001, l'Odyssée de l'espace–, Elektra, Salomé, Le Chevalier à la rose...). Retourner à l'article

3 —Une question pourtant: comment, malgré le tirage au sort, le public est-il toujours le même d’une année à l’autre? Retourner à l'article

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (172 articles)
Journaliste
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