France

La France a un problème avec ses «petits blancs»

Claire Levenson, mis à jour le 06.01.2014 à 10 h 53

Les petits blancs en France, minorité opprimée? C'est le message du livre d'Aymeric Patricot, partout salué comme une enquête dépassionnée...

Un jeune membre de la confrérie folklorique des Blancs-moussis lors d'un carnaval célébrant leur 60e anniversaire à Stavelot, en Belgique, le 12 août 2007, REUTERS/Francois Lenoir

Un jeune membre de la confrérie folklorique des Blancs-moussis lors d'un carnaval célébrant leur 60e anniversaire à Stavelot, en Belgique, le 12 août 2007, REUTERS/Francois Lenoir

Le livre d’Aymeric Patricot –Les petits blancs: un voyage dans la France d’en bas– est présenté dans la presse, de L’Express à Marianne, comme une enquête dépourvue d’idéologie («au ton toujours très juste», «il a posé toutes les questions»). «L’écrivain fait le pari que dissiper les malaises autour des questions raciales est le meilleur remède au racisme», nous explique même un journaliste du Point. On peut douter de l’efficacité d’un tel remède, vu que le livre présente les petits blancs comme une minorité sacrifiée à l’obsession de la diversité.

Le point de départ est qu’à force de ne pas pouvoir librement parler des dynamiques raciales, on fait le jeu du racisme. Une prémisse proche de celle d’un autre livre sur les blancs aussi publié à l'automne 2013: De quelle couleur sont les blancs?. Mais à partir de ce constat initial, les deux livres prennent des directions opposées.

«Etre “blanc” dans la France d’aujourd’hui, c’est appartenir au groupe majoritaire, écrivent Sylvie Laurent et Thierry Leclère dans leur introduction au recueil De quelle couleur sont les blancs?.

«C’est ne pas avoir à se définir. Ne pas avoir à répondre à la question: de quelle origine êtes-vous? C’est enfin, le plus souvent, ne pas savoir qu’on possède des privilèges... il faut être noir ou arabe pour vivre, par exemple, l’expérience de la discrimination au logement ou à l’emploi.»

A l’inverse, le livre d'Aymeric Patricot dresse le portrait de petits blancs qui, non seulement, ne sont pas avantagés par leur couleur de peau, mais en plus ne peuvent s’en plaindre sous peine d’être traités de racistes. Une double peine qui renforce leur aigreur. «Damnés de l'époque, leur malédiction est bien d'être blanc», résume le Huffington Post.

Le livre s’ouvre sur une citation tirée d’un discours de Barack Obama en 2008:

«La plupart des Américains de la classe ouvrière et de la classe moyenne blanche n’ont pas l’impression d’avoir été particulièrement favorisés par leur appartenance raciale.»

Selon Aymeric Patricot, alors que les partis politiques américains prennent en compte ce sentiment de rejet, les politiques français refusent de faire de même. Il écrit:

«En France, nous en sommes toujours à une droite courant après la gauche pour gagner la course au parti qui luttera le plus efficacement contre les discriminations raciales.»

De quelle lutte efficace contre les discriminations raciales s’agit-il? Pour Aymeric Patricot, il existe des mesures de discrimination positive «de fait», même si «on n’ose pas en parler». Dans une interview il nous explique que, puisqu’il n’y a pas de chiffres, pas d’études, il est impossible d’en savoir l’étendue.

Où avez-vous vu de l'affirmative action en France?

Dans l’introduction du livre, il note que les «quotas ethniques […] commencent à prendre forme, par exemple dans les injonctions du Conseil supérieur de l’audiovisuel appelant à augmenter le taux de non blancs dans les médias». L’utilisation du mot «quota» est étonnante vu que le CSA se contente de faire des recommandations.

Il cite ensuite les conventions d’éducation prioritaire de Sciences-Po qui permettent de recruter plus d’étudiants issus des ZEP, ainsi qu’un rapport de la fondation Terra Nova recommandant au PS de prendre plus de mesures en direction des minorités ethniques, des jeunes et des femmes. Tout cela est un peu court pour conclure que les minorités ethniques sont une grande priorité des politiques publiques.

Certaines personnes interviewées dans le livre parlent de quotas ethniques en France comme d’une évidence, et l'auteur ne se distancie nulle part de ces affirmations. Page 65, Agnès évoque «toutes ces entreprises qui réservent des places aux gens de couleur»,  et Laurent parle de ces noirs qu’il voit dans les lycées des beaux quartiers: «Leurs parents ont des métiers protégés comme pervenche ou gardien d’immeuble.»

Aymeric Paricot n’est pas le seul à entretenir le doute quant à l’existence de ces soi-disant traitements de faveur. C’est notamment le cas du chercheur Marc Crapez (cité dans De quelle couleur sont les blancs?) qui écrivait en 2012 que les petits blancs «sont abandonnés sur le bas côté de la route, à l’écart des aides, filières et quotas».

Mais au fait, de quels quotas s’agit-il? Il y a certes des entreprises qui ont un «label diversité», mais les testings récents sur CV montrent qu’il vaut toujours mieux s’appeler Jean que Karim.

Continuons la citation du président américain, qui évoque ces blancs mécontents que des Afro-Américains aient été favorisés pour obtenir un emploi ou une place à l’université dans le cadre de politiques d’affirmative action. Après plus de quarante ans de discrimination positive aux Etats-Unis, certains Américains critiquent les objectifs de diversité, notamment dans l’enseignement supérieur, car ils ne correspondent pas toujours à une stricte promotion de l’égalité des chances. Sans qu’il y ait de quotas, un Afro-américain d’origine aisée peut être avantagé dans le processus de sélection par rapport à un blanc pauvre. Un contexte qui n’a rien à voir avec la situation française.

Pour Sylvie Laurent, qui a écrit un ouvrage sur les «white trash» aux Etats-Unis, il faut faire attention à l’importation des concepts américains dans le débat français.

«En France, le discours sur les petits blancs sous-entend souvent qu'il y a d'un côté les bons pauvres oubliés et de l'autre les mauvais pauvres (noirs et arabes) qui seraient injustement financés par l'Etat.»

«On fait du copié-collé de l'explication américaine: les blancs pauvres votent à droite car ils ont été oubliés par les politiques d'affirmative action... Ce discours est récupéré par l'extrême droite, alors qu'il n'y a pas en France d'équivalent de l'affirmative action.»

Ne confondons pas Etats-Unis et France

Il ne s’agit pas de contester que certains petits blancs souffrent d’exclusion sociale, et que certains se font insulter par des non-blancs. Le problème, c’est que le livre d'Aymeric Patricot ne s’arrête pas là.

Certes, l’auteur laisse aussi la parole dans un chapitre à des «petits blancs» qui ne considèrent pas que les minorités ethniques sont favorisées, mais cela ne suffit pas à équilibrer la perspective.

Le livre n'aborde pas seulement le thème de la marginalisation socio-économique. Pour Aymeric Patricot, le petit blanc souffre aussi d’être mis à l’écart sexuellement («leur couleur de peau ne génère aucun fantasme de force physique ni d’exotisme») et culturellement.

On explique au blanc que «son seul rôle est d’accueillir la diversité. Et toute revendication d’un trait culturel particulier est perçue comme du racisme», dit l'auteur.

On a là une analyse inverse de celles développées dans De quelle couleur sont les blancs?. Pour les auteurs inspirés des études américaines sur la «blanchité», il s’agit d’expliquer qu’être blanc n’est pas «racialement neutre», qu’«il y a derrière cette neutralité une position d’ascendance».

Aux Etats-Unis, cette réflexion sur le privilège blanc a dans les années 1980 encouragé la société à se poser de questions comme: quel est l’impact pour un enfant noir d'être élevé dans un pays où la grande majorité des gens en position de pouvoir, dans les films, à la télé et dans les livres sont blancs? D’où la mise en place de mesures pour créer une éducation plus multiculturelle: enseigner des auteurs afro-américains, parler de l’histoire de l’Amérique latine, avoir des illustrations qui ne représentent pas que des blancs, etc. A l’inverse, la France n’est pas un pays où on pousse l’étude d’œuvres littéraires d’auteurs noirs ou maghrébins pour que les enfants issus de l’immigration se «retrouvent» dans ce qu’ils lisent. Un récent rapport qui propose ce genre de mesures a provoqué la panique.

En Amérique du Nord, les controverses sur la discrimination positive et le multiculturalisme répondent à de véritables mesures politiques. Ce n’est pas vraiment le cas en France, même si plusieurs auteurs donnent l’impression que règnent déjà le multiculturalisme et les «quotas».

Symptôme intéressant de l’état du débat, Aymeric Patricot affirme que c’est jusqu’ici surtout par des commentateurs d’extrême droite qu’il a été critiqué. Beaucoup lui reprochaient de ne pas avoir parlé d’immigration et d’islam...

Claire Levenson

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