Culture

Littérature Young Adult: hors de la dystopie, point de salut?

Cécile Dehesdin, mis à jour le 29.12.2013 à 14 h 30

Il existe des livres pour jeunes adultes qui ne font ni dans la dystopie, ni dans la science-fiction, ni dans le fantastique, mais pas à en croire les rayons des librairies ou les succès au box-office...

Extrait de l'affiche de «Nos étoiles contraires»

Extrait de l'affiche de «Nos étoiles contraires»

Les petites Américaines se mettent au tir à l’arc et plus de 2 millions de Français se sont rués en trois semaines pour découvrir la suite des aventures de Katniss Everdeen, l’héroïne de la saga Hunger Games

Après les succès de Twilight et de Harry Potter, la série dystopique est le dernier succès en librairie et en salles de la littérature Young Adult (YA), ces livres destinés aux ados et aux «jeunes adultes», une catégorie vague qui peut aller jusqu’à 30 ans (voire 80 si vous êtes jeune dans votre tête)

Et à voir les rayons «ados» des librairies, peuplés d’histoires de vampires, d’anges et de démons, de sorciers, de dragons, ou d’adolescents en lutte contre un gouvernement oppressif dans un futur orwellien, ce n’est pas prêt de retomber.

D’autant qu’une nouvelle adaptation d’une série YA à succès arrivera au printemps 2014 sur nos écrans, avec Divergente (dont la bande-annonce pollue déjà peut-être vos fils d’actualités Facebook).

Le marché

Pourquoi y a-t-il autant de littérature de genre dans les livres pour jeunes adultes? «C’est la loi du marché», assène Lizzie Skurnick, auteure de Shelf Discovery: the teen classics we never stopped to read«Quand un livre devient populaire, comme les Hunger Games par exemple, le marché répond immédiatement en essayant de dupliquer ce livre. Avant, ça donnait 10 autres livres du même genre, et aujourd’hui c’est 700, peut-être parce que c’est plus facile de reproduire un type de livre rapidement grâce aux avancées technologiques».

>> 15 livres pour jeunes adultes qui veulent autre chose que de la dystopie

Chez Pocket Jeunesse, le directeur de collection Xavier d’Almeida confirme que les éditeurs préfèrent les livres de genre en partie pour des raisons commerciales: «c’est beaucoup plus facile de dire "je vous vends une histoire de révolte dans un monde futuriste" que "je vais vous raconter la vie d’une adolescente américaine dans une ville de l’Oklahoma", ça c’est plus difficile à pitcher auprès des libraires ou des lecteurs».

Sur les 50 livres inédits en grand format que publie Pocket cette année, seuls 4 sont dans une veine réaliste. «On est alimentés par les textes américains», explique Xavier d’Almeida, «or les textes réalistes sont beaucoup plus imprégnés du quotidien américain, et donc beaucoup plus difficiles à traduire, plus difficiles à acheter pour un éditeur étranger». Il reçoit autant de textes français de réalisme contemporain que de genre, mais les auteurs avec lesquels il travaille en ce moment proposent tous des livres de genre.

Quand on regarde la liste des meilleures ventes en young adult de la Fnac, elle reste dominée par du roman de genre: les trois tomes des Hunger Games arrivent aux trois premières places. Sur les dix meilleures ventes, sept sont des romans de genre.

Pourquoi le fantastique, le paranormal, la science-fiction ou le thriller ont-ils une place si importante auprès des adolescents? Auteure de livres fantastiques pour jeunes adultes, l’Italienne Licia Troisi n’a jamais écrit de roman purement «réaliste». Pour elle, «le fantastique permet de renouer avec une dimension élevée de la vie, et de se projeter dans des idéaux héroïques, alors qu’on est dans un monde très cynique».

A la place du roman de genre

«Je soupçonne que la notion de Young Adult a émergé à un moment où sont venus des textes de genres identifiés jusque-là comme pour les adultes, et en fait lus par des jeunes», avance quant à lui Matthieu Letourneux, maître de conférence en littérature populaire et littérature de jeunesse.

Autrement dit, les jeunes lisaient déjà des romans de genre en se rendant au rayon science-fiction ou thriller, et quand les éditeurs s’en sont aperçus, ils ont redécoupé le champ culturel pour consolider et faire mûrir ce «segment du marché» (tuant au passage les rayons des romans de genre, mais ça mériterait tout un autre article).

Mais le paysage young adult est en train de changer, du moins aux Etats-Unis: parmi les dix livres les mieux vendus selon le New York Times mi-décembre, seuls quatre étaient des livres de genre.

En deuxième position du classement, on trouve Nos Etoiles Contraires, de John Green (qui domine le top avec quatre titres). Il a été vendu à 3,6 millions d’exemplaires en anglais, et à 30.000 exemplaires chez nous depuis sa parution en février 2013, «alors que c’est un auteur peu connu en France», souligne Eva Grynszpan, responsable d’édition chez Nathan Jeunesse, qui publie le livre en France. 

Nos Etoiles Contraires va sortir au cinéma en 2014, un événement important dans la vie d’un livre pour jeunes adultes. «Le cycle des tendances sur le marché est de plus en plus influencé par le cinéma», estime Wendy J. Glenn, professeure des sciences de l’éducation à l’université du Connecticut, avec une spécialisation dans la littérature Young Adult. Les adaptations rallongent la vie d’un roman pour jeunes adultes, parce que «la publicité qui leur est associée prévient des milliers, peut-être des millions, de lecteurs qui ne connaissaient pas le livre, et booste les ventes du texte original au passage».

Pour Eva Grynszpan, le succès du livre, présent et à venir, est un signe de changement de mode. Après la grande tendance vampires post-Twilight, dystopie post-Hunger Games«on trouve davantage de romans de réalisme contemporain».

Une nouvelle mode?

Xavier d’Almeida confirme cette tendance aux Etats-Unis, où «les éditeurs sont lassés par les dystopies», mais estime qu’en France, ce n’est pas encore le cas, même s’il pense que le phénomène va devenir de plus en plus important chez nous.

C’est déjà le cas chez Nathan par exemple, en 2013: 60% des titres jeunes adultes tenaient du «roman contemporain», et Eva Grynszpan s’attend à la même proportion pour 2014. «On est arrivés après la vague des vampires», explique-t-elle (la collection jeunes adultes de Nathan, Blast, date de 2010, tandis que le dernier épisode de Twilight a été publié par Hachette en 2008), «et on a commencé avec pas mal de comédies ou de comédies romantiques».

Certains plus petits éditeurs français proposent même principalement –voire uniquement– des livres au style réaliste contemporain pour jeunes adultes. La différence n’étonne pas Matthieu Letourneux, qui y voit des raisons historiques très françaises:

«Nathan est un éditeur scolaire traditionnellement, alors que Pocket est un éditeur populaire. Les collections de romans traditionnels pour la jeunesse correspondent à une volonté de lutter contre le roman de genre en proposant une vision plus réaliste, qui passe par les éditeurs plus scolaires.»

«On peut s’imaginer que si plusieurs de ces livres fonctionnent, on va voir une transformation en genre, avec des conventions du discours réaliste», prévient Matthieu Letourneux. Au moment du John Green –sorti en 2012 aux Etats-Unis–, on a d’ailleurs commencé à entendre le terme de «sick-lit» (littérature de malades) modelé sur la «bit-lit» (littérature de vampires), lui même modelé sur la «chick-lit» (littérature de poulettes). Xavier d’Almeida reçoit encore beaucoup de livres sur le cancer, ou sur la difformité (peut-être en réaction au succès du très bon Wonder), et avoue qu’il est difficile de choisir ces textes, «parce qu’il y a une sorte de culpabilité à ne pas aimer, surtout quand c’est plus ou moins tiré d’une histoire vraie».

Autrement dit, on pourrait se retrouver avec une flopée de livres sur deux adolescents qui ont le cancer/ le sida/ une maladie incurable ou une difformité, et tombent amoureux, le tout sur un ton résolument pas gnangnan? En attendant, on vous conseille la version originale.

Cécile Dehesdin

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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