Culture

«2 automnes 3 hivers» au-dessus de la vague

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 18 h 01

Le nouveau et réussi film de Sébastien Betbeder mérite mieux que d'être classé dans cette soi-disant nouvelle «Nouvelle Vague».

Distribution UFO

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2 automnes 3 hivers, de Sébastien Betbeder

Lui, c’est Arman. Elle c’est Lucie. Ils habitent à Paris, aujourd’hui. Ils ont fait des études, plutôt parce que ça se fait que par vocation, plutôt genre histoire de l’art pour elle, arts plastiques (à Bordeaux) pour lui. Ils ont une vie, techniquement parlant, mais auraient tendance, chacun et chacune de son côté, à trouver que ce n’en est pas une, de vie. Pour des raisons aussi floues que compréhensibles, le dimanche matin, elle comme lui court dans le parc, près de chez eux. Un jour, par hasard, ils se rentrent dedans.

On l’a vu. On l’a écouté aussi. Arman, puis Amélie sont venus à l’écran le dire face caméra, ils apparaissent régulièrement pour raconter ce qu’ils sont capables de dire de leur état. En voix off, ils commentent aussi ce qu’on les voit faire, ça répète un peu ce qu’on voit, mais l’illustration ce n’est pas le texte. C’est peut-être ça, leur problème.

En tout cas, ça fait sourire, et puis un peu rêver – même si on n’a pas la trentaine (comme moi), qu’on n’habite pas Paris (comme moi), qu’on n’a pas fait histoire de l’art à la fac (comme moi). Après, les aventures d’Arman et de Lucie, et de Benjamin le copain d’Arman, et même un peu de Katia la copine orthophoniste de Benjamin, de Lucie la sœur barrée new age d’Amélie, de Jan le cousin gothique dépressif des montagnes de Katia… feront sourire et s’interroger plus encore, et puis frémir et carrément rigoler, et puis plus du tout.

C’est comme ça, ce conte de cinq fois deux saisons qui font deux ans et un chouïa, avec ses embardées fantastiques, ses moments où il ne se passe rien, ses rebondissements à coup de poignard ou de bonzaï, ses rites familiaux et générationnels, ses rencontres avec la maladie, une ancienne amoureuse, le dur désir de durer jeune qui se fracasse contre un petit changement de couleur sur un tube en plastique, et le silence au milieu de l’amour, et la colère.

Sébastien Betbeder filme tout cela, comme on enchainerait les gestes d’une danse facile, comme on alignerait presque sans y penser les phrases d’une chanson de variété, d’une chanson de Michel Delpech, tiens, celle qu’Arman retrouve dans les profondeurs de son iPod, à vélo la nuit dans une rue du Marais. Il fait ça, Beitbeder, cette chose nécessaire et incroyablement difficile: raconter l’histoire la plus banale comme si elle était exceptionnelle, comme si elle arrivait pour la première et unique fois – ce qui est le cas évidemment pour Arman et Amélie, ce qui a peu ou prou été le cas de chacun et chacune, à sa manière.

C’est être infiniment sensible aux frémissements, les capter sans les exagérer ni les tordre, c’est être aussi en phase avec un moment, avec la manière dont une époque, une génération, vit son temps, son entrée dans une autre vie. Des fois, ça donne un chef d’œuvre, comme La Maman et la putain de Jean Eustache. Des fois ça donne, et c’est déjà énorme, un film juste, comme l’avait été pour la génération qui a eu 30 ans en 1990 Un monde sans pitié  d’Eric Rochant.

Evidemment «une génération» est une formule trop abstraite, Arman et Amélie ne sont pas représentatifs de toute une classe d’âge, ils n’habitent pas une cité de banlieue, ils ne sont pas jeunes agriculteurs ou fils d’immigrés ou monteurs-câbleurs dans la zone industrielle d’un pôle régional de développement. Ils sont les petits enfants du baby-boom, les rejetons d’un secteur tertiaire monté en graine, et qui est, lui aussi, une part très significative (pas seulement statistiquement) du monde d’aujourd’hui.

Ce ne sont pas non plus des symboles, des abstractions sociales et psychologiques. Chacun a une histoire, des parents, des attaches, un parcours. En procédant par touches qui ont l’air anecdotiques, Sébastien Beitbeder dessine en fait une géographie vivante, actuelle et habitée.     

Ce pourrait être juste une astuce, ce truc de l’adresse au spectateur qui annonce et commente. C’est bien mieux que ça. D’abord grâce à ce qu’en font les trois acteurs principaux, Vincent Macaigne, Maud Wyler et Bastien Bouillon: des moments vivants, des jeux subtils de légère distance de leur personnage, mais sans le quitter, et de léger rapprochement du spectateur, sans cesser sans faire du gringue en prétendant avoir aboli toute distance. Il y a un effet curieux durant ces moments, qui scandent un film tout morcelé de petits chapitres avec numéro et titre, et qui y trouve une nouvelle et paradoxale fluidité: filmés en transparence, les protagonistes sont légèrement décollés de l’environnement, ils occupent un espace particulier, un tiers monde de la fiction, au moins aussi intrigant que l’espace blême où, à un moment où ça ne va pas du tout, le pauvre Benjamin croisera – heureusement – son père mort.

Mais cette pratique du décalage a aussi le mérite de dire, avec légèreté, humour et émotion, la vérité d’un rapport au monde très actuel. Un rapport au monde au bout (peut-être, espérons…) de l’atroce époque de la post-modernité et de son cynisme rigolard ou sinistre. Arman et Lucie «savent», ils ont cette compréhension presque inconsciente des codes, des pratiques, des doubles sens. Ils pourraient se moquer d’eux-mêmes et des autres, ils sont juste au moment où précisément ils n’en peuvent plus de ce savoir, de cette distance à soi et aux autres, de l’hédonisme régressif et du dogme de la cool attitude.

Ils ne se renient pas, et 2A3H n’est pas un film contre son époque, ou celle qui l’aurait immédiatement précédée. C’est un film qui, par la comédie, accompagne la tristesse particulière que cette époque-là a fabriquée, pour ceux qui en étaient l’incarnation même. Cet accompagnement passe par des chemins extraordinairement communs, qui réinventent à leur manière ceux empruntés par les parents, les grands-parents, les arrières-grands-parents d’Arman et Amélie. L’important ici, c’est «à leur manière». Une manière qui fait sens, qui fait film.

On aurait voulu ne parler de ce film que pour lui-même. C’est malheureusement impossible. Il se retrouve inscrit dans un ensemble, bien qu’il soit douteux qu’il ait quoique ce soit à y gagner. Cet ensemble, c’est celui d’une éventuelle nouvelle génération du cinéma français apparue cette année, et dont ce film serait – du moins en termes de chronologie de sortie en salles – le dernier représentant.

Deux automnes trois hivers rejoindrait ainsi La Bataille de Solferino de Justine Triet et La Fille du 14 juillet d’Antonin Peretjatko, qui partagent avec lui la double caractéristique d’avoir Vincent Macaigne en tête d’affiche et d’avoir été présents, et remarqués, à Cannes.

Egalement présents à Cannes, le premier film de Yann Gonzalez, Les Rencontres après minuit (sans Macaigne mais avec Cantona). A quoi on pourrait ajouter les films de Serge Bozon (Tip Top), de Valérie Donzelli (Main dans la main),  d’Axelle Roppert (Tirez la langue mademoiselle)… Et en attendant Tonnerre (avec Macaigne), premier long métrage de Guillaume Brac après son moyen métrage remarqué Un monde sans femme (aussi avec Macaigne) et Je sens le beat monter en moi de Yann Le Quellec. Et il ne saurait s’écouler longtemps sans que Sophie Letourneur vienne aggraver le score.

Qu’il y ait un air de famille entre ces films est à la fois indéniable et, en l’occurrence, assez peu intéressant – eux-mêmes étant dans l’ensemble d‘un intérêt assez médiocre. Le goût des professionnels, des programmateurs et des médias de fabriquer des blocs, des groupes ou des «vagues» a un double effet négatif. Cela occulte d’autres premiers films plutôt plus intéressants, mais loin de cette orbite socio-narcisso-branchée ironico-dépressive.

Ainsi seront passés quasiment inaperçus trois titres sortis cette année et qui auraient bien davantage mérité de retenir l’attention, Ma belle gosse de Shalimar Preuss, Casa Nostra de Nathan Nicholovitch et Les Lendemains de Bénédicte Pagnot. Seul Vandal de Cisterne Helier s’en est à peu près bien tiré, grâce notamment au Delluc du Premier film qui vient de lui être attribué.

Ensuite cette «pêche au gros» empêche de distinguer la singularité de certains films par rapport à d’autres rangés sur la même étagère, exemplairement de 2 automnes 3 hivers - qui par ailleurs est le troisième long métrage de Beitbeder, après Nuage et Les Nuits avec Théodore. Bref, il y a grand avantage à voir ce film, et à le voir pour lui-même, sans trop se soucier de comparaison ou de sociologie de la création contemporaine, qui n’a pas grand chose à dire ici. 

Jean-Michel Frodon

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