Sports

Comment perdre quand on a partie gagnée

Yannick Cochennec, mis à jour le 19.07.2009 à 13 h 02

Petite histoire de la lose sportive.

Le British Open de golf, troisième levée du Grand Chelem, qui se dispute jusqu’au dimanche 19 juillet sur les links de Turnberry, en Ecosse, rêverait de connaître un épilogue aussi haut en couleurs que celui qui avait conclu son édition d’il y a exactement dix ans, à Carnoustie, toujours en Ecosse, où s’était joué le 72e et dernier trou le plus rocambolesque de l’histoire.

A l’attaque du 18e trou de ce dimanche 18 juillet 1999, le Français Jean Van de Velde avait British Open gagné pour le plus grand bonheur du golf tricolore qui n’avait plus connu le moindre succès dans le Grand Chelem depuis Arnaud Massy… en 1907. L’Ecossais Paul Lawrie et l’Américain Justin Leonard avaient déjà fait leur deuil du Claret Jug, le trophée en argent remis au vainqueur. Au départ de ce fameux n°18, Van de Velde avait, en effet, trois coups d’avance sur Lawrie et Leonard. C’est-à-dire qu’un double bogey lui permettait encore de triompher d’un coup.

Les minutes qui suivirent appartiennent à la légende du golf et du sport. Sur ce par 4 final, Van de Velde s’arrangea, en effet, pour signer un triple bogey au terme d’une invraisemblable succession de ratages. Au lieu de jouer la «sécurité», le Landais fit les choix les plus faux et les plus risqués, en utilisant notamment son driver, pour se retrouver d’abord dans l’eau puis dans le sable sous les yeux médusés des dizaines de milliers de spectateurs de Carnoustie et des millions de téléspectateurs du monde entier. Seul un putt miraculeux lui permit de sauver sa place en playoff où il s’inclina, comme Leonard, face à Lawrie. «Bien sûr, c’est affreux, mais je lis les journaux comme vous et il y a des choses bien pires qui arrivent à des tas de gens, analysa le pauvre Van de Velde en conférence de presse. Qu’est-ce que je peux dire? C’est un tournoi de golf, j’ai fait de mon mieux et la prochaine fois, c’est promis, je jouerai un wedge.»

Il n’y a pas eu de prochaine fois… Dix ans plus tard, Van de Velde court toujours derrière ce Graal que constitue une victoire en Grand Chelem. Après cet effondrement ahurissant, il ne s’est plus jamais approché d’aussi près du titre qui aurait couronné sa carrière. Sa mésaventure reste, à ce jour, la plus incroyable survenue dans l’histoire du golf pourtant riche en renversements de situation. Quoique… En 1996, l’Australien Greg Norman avait entamé l’ultime journée du Masters d’Augusta avec six coups d’avance sur le second. A l’arrivée, victime d’un 78 catastrophique, il avait terminé à… cinq coups de Nick Faldo, le vainqueur. Un journal américain avait comparé la descente aux enfers de Norman à «la procession d’un enterrement qui s’était déplacée sur 18 trous». Pour gagner, il faut parfois être un génie. Pour perdre… aussi.

Jean Van de Velde, devenu célèbre en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis grâce ce trou gag (bien plus que s’il avait gagné le British Open), a flanché par excès d’optimisme ou par inconscience. «Faire une Van de Velde» est passé dans le langage commun des golfeurs. Sa candeur, que des observateurs ont souvent comparée à celle de Henri Leconte, autre apôtre du joli coup pour la galerie, a eu raison de lui.

Mais c’était un excès de zèle qui n’avait rien à voir avec l’excès de confiance qui habita l’équipe de football du Milan AC face au FC Liverpool à l’occasion de la finale de la Champions League organisée à Istanbul en 2005.

Des larmes, des arbitres et un engin révolutionnaire

Des moments d’égarement ou d’inattention, il en existe tant d’autres: comme celui de l’Américaine Lolo Jones, qui avait course largement gagnée lors de la finale olympique du 100m haies des derniers Jeux de Pékin, en sait quelque chose. Elle avait laissé filer la médaille d’or, mais aussi celle d’argent et de bronze, en ratant la 9e et avant-dernière haie de la course. Coupable d’une faute technique, Lolo Jones n’avait pas eu la peur de gagner, cette «tarte à la crème» du journalisme sportif si souvent servie à la table des salles de conférences de presse pour commenter notamment les naufrages multiples de la joueuse de tennis Jana Novotna qui massacra, entre autres, sa chance sur le Centre Court de Wimbledon en 1993 lors de la finale qui l’opposa à Steffi Graf. Les images de ses larmes de détresse écrasées sur l’épaule de la Duchesse de Kent au cours de la remise des prix sont restées inoubliables.


L’équipe de France de football s’est également largement «refaite» en triomphant lors de la Coupe du Monde 1998 et l’Euro 2000, mais ce bonheur fou n’a pas complètement effacé des tablettes et de certaines mémoires la terrible désillusion de Séville au Mundial 1982. Opposés en demi-finales à l’Allemagne, les Bleus de Michel Platini étaient à portée d’une première finale de Coupe du Monde pour le foot tricolore: 3-1 pendant les prolongations alors qu’il ne restait plus que 11 minutes à jouer. C’était sans compter sur l’arbitre, le Hollandais Charles Corver qui, en deuxième mi-temps, avait notamment oublié de sortir le carton rouge pour (l’infâme) Harald Schumacher, le gardien de la Mannschaft et de siffler deux fautes flagrantes sur Giresse et Platini. L’équipe de France s’inclinera finalement aux tirs aux buts.

Pour perdre l’imperdable, il faut parfois cet élément extérieur qui peut être l’arbitre. Pour Laurent Fignon, son échec lors du Tour de France 1989 fut dû à un vélo: celui de son rival américain, Greg LeMond, qui le coiffa au poteau pour 8 secondes lors de la dernière étape constituée d’un contre-la-montre entre Versailles et Paris. Au départ de cet ultime chrono, Fignon avait 50 secondes d’avance et ne devait pas, en principe, être battu. C’était sans compter sur l’engin révolutionnaire, avec son guidon de triathlète, qu’enfourcha LeMond, casque profilé sur la tête, pour lui arracher le Maillot Jaune. Une première technologique à l’époque, devenue la norme aujourd’hui. « Sans ce guidon de triathlète, il ne m’aurait jamais battu, disait Fignon dans les colonnes de L’Equipe le 1er juillet. J’aurais même fini avec deux minutes d’avance. (…) Je l’ai perdu, mais au bout du compte, c’était bien mieux comme ça. Et pour tout le monde. Le Tour y a gagné en intensité. Aux Etats-Unis, LeMond est devenu un «winner». Et je suis devenu plus sympathique aux yeux des Français. Il n’est d’ailleurs pas un jour sans qu’on me parle de ces huit secondes perdues qui peuvent varier, selon les gens, de six secondes, à douze ou treize.» Comme quoi une défaite, aussi douloureuse soit-elle, a également du bon…

Par Yannick Cochennec

Photo: Reuters/Dylan Martinez Lolo Jones après sa défaite en finale à Pékin

Yannick Cochennec
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Journaliste
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