Il aurait fallu réfléchir à deux fois avant de faire de la prostitution à la suédoise un modèle

Promenade des Anglais, à Nice, en novembre 2013. REUTERS/Eric Gaillard

Promenade des Anglais, à Nice, en novembre 2013. REUTERS/Eric Gaillard

Une évaluation sur le terrain de cette loi existante depuis quinze ans montre qu'elle est très critiquée et qu'elle a eu des effets négatifs.

L'Assemblée nationale a définitivement adopté, mercredi 6 avril 2016, la proposition de loi de lutte contre le système prostitutionnel déposée en octobre 2013 par le groupe socialiste, qui crée notamment une contravention de cinquième classe pour les clients sur le modèle suédois. Au moment du vote en première lecture de la proposition de loi, nous avions publié ce reportage sur les effets de la mesure en Suède. À lire aussi: une tribune vantant le modèle suédois.

Au début, on ne les remarque pas, ces femmes postées sur Malmskillnadsgatan, la rue qui concentre la prostitution visible de Stockholm. Ce soir-là, j'en croise une vingtaine. Elles sont en jeans et en doudoune (il fait froid), fument une cigarette à un coin de rue ou devant l'entrée de service d'un grand magasin. On croirait qu'elles attendent que le feu passe au vert, qu'elles attendent une amie, mais l'heure tourne et elles sont encore là.

Elles se méfient des journalistes parce qu'elles en ont vu plein. Ils ont la fâcheuse habitude de les filmer sans leur consentement et de déformer leurs propos. Elles disent souvent ne pas s'intéresser à la politique. Mais certaines veulent bien discuter. Une Roumaine raconte (dans un italien parfait) qu'il y a plein de clients, que la loi qui interdit l'achat de services sexuels n'affecte pas les filles et qu'elles n'ont pas de mauvaises relations avec la police.

Plus tard, à l'entrée du métro, un homme vient me demander combien coûte la passe en suédois. Ça fait rire une prostituée suédoise plus âgée que celles à qui j'ai parlé.

«Cette loi n'a pas de sens, me dit-elle. Les femmes qui travaillent ici veulent juste payer leurs factures. Si on veut qu'elles arrêtent il faut juste leur proposer autre chose.»

D'après elle, la loi a encouragé beaucoup de filles à avoir recours à un mac et rendu la prostitution plus souterraine.

Le 1er janvier 1999, la Suède, ce petit pays de 9 millions d'habitants, adoptait une loi dite «d'achat sexuel» (sexköpslagen) pénalisant l'achat –et non la vente– de services sexuels. C'était une première mondiale, un précédent qui allait peser dans le débat sur la prostitution à travers le monde. Le gouvernement suédois s'est montré enclin à exporter la loi et en 2009 la Norvège et l'Islande adoptaient une législation semblable. S'il a été rejeté au Danemark et en Ecosse, le «modèle suédois» passant par la pénalisation du client a su convaincre en France –le 4 décembre, l'Assemblée nationale adoptait une proposition de loi allant dans ce sens. Elle doit encore être débattue au Sénat.

Début décembre, j'ai passé quelques jours à Stockholm et suivi le parcours classique pour les journalistes ou les responsables politiques étrangers s'intéressant à la loi de 1999. J'ai rencontré la présidente de Roks, une association féministe qui a milité pour la pénalisation des clients dans les années 1990, la chef de la brigade luttant contre le trafic d'êtres humains et des membres du Centre de Prostitution de Stockholm, spécialisé dans l'accompagnement des personnes prostituées et des clients.

Un désir de contrer ce qui est perçu comme une violence

Selon Angela Beausang, qui dirige Roks, une association qui héberge des femmes victimes de violences, la loi est ancrée dans le féminisme radical et dans un désir de contrer ce qui est perçu comme une violence.

«On ne peut pas avoir l'expérience des violences faites aux femmes et ne pas voir que la prostitution en fait partie, me dit-elle. Nous sommes contre la prostitution, la pornographie, la maltraitance, l'inceste, le viol et toute forme de violence faite aux femmes.»

Au sein de la Coalition contre le Trafic des Femmes et du Lobby Européen des Femmes, Roks a fait du lobbying pour la pénalisation des clients et, avec moins de succès jusqu'à ce jour, pour une loi contre la pornographie.

La loi de 1999 a-t-elle été efficace? On entend souvent qu'elle a diminué la prostitution visible et un rapport datant de 2010 soutient qu'elle a réduit la prostitution de rue de moitié.

«Certains soutiennent que la prostitution s'est déplacée, qu'elle se fait maintenant en appartement, me dit Angela. Mais ce n'est pas vrai, parce que la police la débusque là aussi.»

Et elle confie avoir entendu Simon Häggstrom, policier photogénique et champion de la loi anti-clients dire: «Si les clients arrivent à trouver les femmes alors nous les trouverons aussi!» Et de conclure:

«J'adore cette attitude!»

La loi a également été présentée comme un outil efficace pour combattre le trafic de personnes. Je me rends à la préfecture de Stockholm pour rencontrer Ann Martin, qui dirige la brigade luttant contre le trafic d'être humains. Elle me déclare:

«Nous avons eu peu de cas de trafic d'êtres humains en Suède. Nous disons que c'est grâce à la loi qui interdit d'acheter du sexe.»

Mais mes interlocuteurs sont unanimes. Pour eux, l'effet le plus positif de la loi c'est d'avoir provoqué un changement dans les mentalités. «La loi promeut l'égalité entre les hommes et les femmes», d'après Pia Turesson, travailleuse sociale et thérapeute au Centre de Prostitution de Stockholm. Acheter du sexe est devenu impensable. «Comment peut-on acheter une autre personne alors qu'on vit dans une société moderne?» lance Johann Christianson, travailleur social auprès de clients au Centre de Prostitution. «Nous avons l'accord du peuple suédois –les femmes ne sont pas en vente. C'est un grand pas en avant», conclut Angela Beausang de Roks.

«Ce n'est pas une façon acceptable d'avoir des rapports sexuels»

Elle n'a qu'un regret, que les clients de la prostitution ne soient pas plus souvent envoyés en prison. Ils s'en tirent en général avec une amende. En 2010, la ministre de la Justice, Beatrice Ask, avait proposé qu'un courrier envoyé dans une enveloppe de couleur criarde soit adressé à toute personne soupçonnée d'avoir eu recours à une personne prostituée pour alerter ses proches. Ayant suscité un tollé, la mesure a été abandonnée.

Au Centre de Prostitution, un service spécialisé financé par la ville, Pia Turesson me montre ce qui est disponible pour les personnes prostituées: ils ou elles peuvent recevoir une aide psychologique, bénéficier des soins d'une gynécologue et d'une sage-femme et consulter un médecin. Le service est très calme ce jour-là.

Je remarque quelques fausses notes dans le discours des partisans de la loi. Il y a la manière dont Angela Beausang parle de la prostitution:

«Ce n'est pas une façon acceptable d'avoir des rapports sexuels. Les hommes achètent du sexe, ils achètent le droit d'utiliser ton corps. Et s'ils paient tu n'as pas le choix, ils font ce qu'ils veulent

Et aussi, la façon dont elle me coupe:

«Ne dis pas travail sexuel, c'est beaucoup trop horrible pour être un travail!»

Quand je demande si la loi a des effets négatifs sur les personnes qui se prostituent, on me répond que cela n'a pas vraiment d'importance, voire que c'est même une bonne chose. Ann Martin:

«Evidemment, la loi a des effets négatifs sur les personnes qui se prostituent mais cela fait partie des effets que nous souhaitons obtenir avec cette loi... J'entends par là... Il ne faut pas que ça soit aussi facile qu'avant de sortir dans la rue pour vendre son corps.»

La stigmatisation, qui est supposée avoir basculé des personnes prostituées aux clients depuis que la loi est entrée en vigueur, semble plus forte que jamais. Elle est perceptible dans les propos de mes interlocuteurs. «A mes yeux, une femme qui se prostitue ne saurait être heureuse. Quelque chose lui est arrivé. Ce n'est pas un cap que tu franchis si tu es une femme “normale” avec une éducation “normale”», me dit Ann Martin. Et plus tard, alors qu'elle me reconduit à la sortie de la Préfecture, elle me glisse:

«Je ne comprends toujours pas, comment un homme qui a une vie de famille normale peut aller voir une prostituée. Elle a peut-être été trafiquée. Elle est peut-être séropositive.»

***

C'est un tout autre discours que j'entends quand je rencontre Ulrika Westerlund, présidente de RFSL, la Fédération pour les droits des personnes LGBT.

«La loi de 1999 n'a pas été évaluée correctement, me dit-elle. En 2010, Anna Skarhed, la chancelière de Justice, a bien produit une sorte d'évaluation. Le rapport (qui a partiellement été traduit en anglais) affirmait que la prostitution de rue avait diminué de moitié entre 1998 et 2008. Elle a remonté depuis.»

«C'est difficile d'évaluer les effets de la loi parce qu'elle a été introduite en 1999, soit à peu près au  moment où Internet faisait son apparition en Suède. Etrange que le rapport Skarhed ne s'intéresse pas plus à la prostitution sur Internet», ajoute-t-elle. Le rapport estimait le nombre de personnes prostituées travaillant sur Internet à 400, mais en 2009, quand RFSL s'est vu commander une enquête sur les personnes LGBT vendant des services sexuels, ils ont trouvé 200 annonces correspondants à des hommes ou des personnes s'identifiant comme trans en deux mois, m'explique Ulrika. «Il faut être naïf pour croire la version officielle. Il y a beaucoup de personnes qui vendent des services sexuels en Suède», conclut-elle. Et les tarifs pratiqués sont les plus hauts d'Europe, m'apprend-on.

Des effets négatifs considérés comme des effets positifs

Pye Jakobsson milite depuis 1994. Elle a co-fondé Rose Alliance, un collectif défendant les droits des travailleurs du sexe. «Le rapport Skarhed dit que les personnes qui vendent encore des services sexuels se sentent plus stigmatisées et poursuivies par la police. Elles ont l'impression que leurs actions sont tolérées mais pas respectées. Et ces aspects négatifs sont vus comme étant positifs», me dit-elle. J'ai retrouvé la citation à laquelle Pye fait référence dans les extraits du rapport Skarhed qu'on peut lire en ligne en anglais (page 34):

«Les effets négatifs décrits par les personnes qui sont encore exploitées par la prostitution doivent être considérés comme positifs en gardant à l'esprit que le but de la loi est effectivement de combattre la prostitution.»

Ulrika et Pye soutiennent que les services sociaux qui sont censés prendre en charge les personnes en situation de prostitution ne se montrent pas accueillants. «Beaucoup [de travailleurs du sexe] disent qu'ils n'ont pas l'impression d'avoir accès aux services qui sont censés leur être destinés, qu'ils ne perçoivent pas le Centre de Prostitution comme un espace où ils seraient en confiance pour parler de leurs problèmes. Les travailleurs sociaux s'attendent à ce que tu dises que tu vas arrêter. Pour eux, la prostitution est la cause de tous tes problèmes. Ils ne sont pas prêts à discuter de tes autres problèmes», affirme Ulrika.

D'après RFSL et Rose Alliance, la loi pénalisant l'achat de services sexuels a eu un impact négatif sur la prévention du sida. Les membres du Centre de Prostitution de Stockholm et de Götheborg ne distribuent pas de préservatifs quand ils vont à la rencontre de personnes qui se prostituent dans la rue. «Quel genre de signal donnerais-je aux femmes dans la rue si je leur distribuais des préservatifs? Est-ce que ça ne reviendrais pas à leur dire que je ne les vois que comme des prostituées?», me lance Pia Turesson, du Centre de Prostitution de Stockholm. En 2009, une des membres du Centre de Prostitution de Malmö avait entrepris de distribuer des préservatifs aux clients en 2009. Son action a déclenché l'ire des politiciens et des médias.

«Le pire effet de la loi, c'est l'augmentation de la stigmatisation»

Les politiques de réduction des risques passent mal en Suède. Le pays a des lois draconiennes rendant obligatoire de divulguer sa séropositivité à tout partenaire sexuel –c'est le pays qui a condamné le plus grand nombre de personnes pour avoir exposé un partenaire au risque de contracter le VIH– et les programmes d'échanges de seringues n'y ont été introduits que récemment, après que le nombre de toxicomanes ayant contracté le VIH a connu une hausse brutale en une année. «Beaucoup de responsables politiques et de preneurs de décisions suédois pensent que la tolérance zéro est la seule approche acceptable. Ils ne souhaitent prendre aucune mesure qui pourrait sembler rendre la vie plus facile pour les consommateurs de drogue ou les travailleurs du sexe», explique Ulrika.

D'après elle, la loi de 1999 a été adoptée par un pays qui peine à traiter respectueusement ses groupes les plus vulnérables:

«Il y a cent ans, la Suède était extrêmement pauvre. Nous avons créé un grand pays. Si vous vous pliez à la norme, tout marche parfaitement bien, mais si vous faites partie d'une minorité ou si vous avez un comportement incompréhensible pour la majorité des Suédois c'est autre chose. Comment pouvez-vous être trans? Ou travailleur du sexe?»

RFSL a longtemps fait campagne contre l'obligation de stérilisation pour les personnes trans souhaitant changer de sexe, qui a enfin été abrogée cette année et qui est encore en vigueur en France.

«Le pire effet de la loi c'est l'augmentation de la stigmatisation, sans aucun doute possible», me dit Pye. Je rencontre constamment des responsables politiques et des journalistes qui me demandent si le travail du sexe est dangereux en Suède. La Suède n'est pas un pays dangereux. Avant cet été, aucun travailleur du sexe n'avait été tué depuis 30 ans. Et avant le passage de la loi, les travailleurs du sexe faisaient confiance à la police.»

Aujourd'hui il arrive que des personnes prostituées travaillant en appartement ne signalent pas à la police des violences dont elles ont été victimes pour éviter d'être mises sous surveillance et de perdre leurs clients, m'explique-t-elle.

L'été dernier, une travailleuse du sexe a été tuée par son ex-conjoint en Suède. «Petite Jasmine» militait au sein de Rose Alliance, de RFSL et de RFSU (une association promouvant l'éducation sexuelle en Suède). Elle avait dénoncé la stigmatisation qui selon elle avait été aggravée par la pénalisation des clients. D'après mes interlocutrices, les services sociaux ont retiré à Jasmine la garde de ses enfants parce qu'elle était une travailleuse du sexe, préférant l'attribuer à son ex-conjoint, dont elle avait cependant dénoncé les violences à plusieurs reprises. Il l'a poignardée alors qu'elle rendait visite à ses enfants. «Pour moi, la mort de Jasmine montre très clairement que la stigmatisation tue», me dit Pye.

Difficile de remettre en question la loi pénalisant les clients dans l'espace public suédois. «Il n'y a pas beaucoup de types de féminisme en Suède», lance Pye. «C'est comme si je ne pouvais pas être féministe et être contre cette loi. Je sais que nos politiques font sa promotion d'une manière qui a l'air très convaincante. Présenté comme ça, ça a l'air vraiment bien. Et les partisans de la loi ne sont pas mauvais. J'imagine qu'ils se disent que ça protège les femmes», me dit Ulrika.

Une décision prise «sans consulter les personnes qui allait être affectées»

Aux côtés de Rose Alliance ou de RFSL, quelques nouvelles voix ont cependant commencé à se faire entendre. Notamment celle d'Hanna Wagenius, 25 ans, présidente des Jeunes du Parti du Centre.

«Je suis pour l'abrogation de cette loi parce qu'il me semble qu'on a pris une décision sans consulter les personnes qui allait être affectées. C'est contraire à tout ce que je crois. Ce ne sera pas facile. Nous sommes un pays qui déteste la discussion et qui adore le consensus, un pays qui se voit comme la conscience du monde.»

Le «modèle suédois» a su séduire Osez le féminisme et la ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem. Les partisans de la loi pénalisant les clients en France l'ont présentée comme une mesure visant à promouvoir l'égalité entre les hommes et les femmes, une mesure qui diminuerait les chiffres de la prostitution et réduirait la traite, autant d'arguments présents dans le discours des partisans suédois de la loi de 1999.

Dans son discours aux députés à l'occasion de la présentation de la proposition de loi visant à pénaliser les clients, la ministre mentionnait un rapport récent de l'Inspection générale des Affaires sociales mettant en évidence la détérioration des conditions de vie des prostitués en France. «Si la loi que vous proposez aujourd’hui est adoptée, les personnes en situation de prostitution pourront bien plus que par le passé être protégées, poser leurs conditions, dénoncer les agressions», déclarait-elle.

Mais si l'on en croit les critiques du «modèle suédois», c'est précisément le contraire qui pourrait se produire, et la loi qui prétend protéger les personnes prostituées ne fera que détériorer leurs conditions de vie et les mettre en danger. Une loi passée au nom du féminisme contribuerait ainsi à fragiliser plus encore un groupe déjà fragile.

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