Le Rafale n'a pas pris un vent au Brésil

Démonstration du Rafale à Bangalore en Inde, en février 2013.  REUTERS/Stringer

Démonstration du Rafale à Bangalore en Inde, en février 2013. REUTERS/Stringer

Les révélations sur les pratiques de la NSA, le contexte social et la probable candidature de Dilma à sa réélection ont pesé lourd dans son choix de l’avion de chasse Gripen, au détriment du F18 américain et du Rafale français.

Une nouvelle fois, les médias français ont raillé l’incapacité de Dassault à vendre à l’export son «bijou technologique», ont recompté sadiquement le nombre de ses échecs dans la dernière ligne droite, non sans s’alarmer des conséquences de ce nouveau raté sur la loi de programmation militaire.

Pourtant, l’annonce mercredi dernier par le Brésil de son choix de l'avion de chasse Gripen NG du suédois Saab aux dépens du Rafale français  et du F/A-18 Super Hornet américain n’a surpris personne en France, ni dans les milieux politiques ni dans ceux de la Défense. Même si, «tant que le chèque d'acompte n'est pas arrivé, le contrat n'est pas entériné», comme l’a répété obstinément Olivier Dassault.

En fait, cela fait près de trois ans que le Rafale de Dassault avait été mis hors course de ce méga contrat de 36 avions de combat, en gestation depuis plus de 12 ans et finalement remporté par Saab pour 4,5 milliards de dollars.

L’avionneur français avait pourtant de bonnes raisons d’y croire en 2009, lors de la visite d’Etat euphorique du président Nicolas Sarkozy à Brasilia (accompagné d’une forte équipe Dassault), au cours de laquelle Lula, affichant sa proximité avec son homologue français, s’était  prononcé en faveur du Rafale, permettant l’ouverture de négociations. 

Certes, l’Elysée a crié victoire un peu trop vite. Les négociations n’étaient pas exclusives et la prise de position très francophile de Lula —qui ne l’engageait guère—  allait à l’encontre des souhaits de l’armée brésilienne, qui préférait déjà le Gripen suédois.

Les discussions ont piétiné. En outre, au printemps 2010, la crise du nucléaire iranien a considérablement refroidi l’idylle franco-brésilienne: soutenu par les Occidentaux, Lula engage (avec la Turquie) une médiation avec le président iranien pour tenter d’éviter de nouvelles sanctions et obtient la signature d’un accord à Téhéran.

Mais le contenu du texte est jugé insuffisant par le Conseil de sécurité de l’ONU qui adopte en juin une nouvelle série de sanctions contre l’Iran grâce aux votes de Washington, Moscou, Pékin et, bien sûr, Paris.

Furieux, Lula, qui avait mis tout son poids (et son orgueil) diplomatique dans le dossier, vote contre (comme la Turquie). Bien qu’isolé, on peut supposer qu’il a alors estimé ne pas avoir obtenu le renvoi d’ascenseur qu’il attendait de son engagement en faveur du Rafale. En tout cas, il annonce peu après qu’aucune décision ne serait prise avant l’élection présidentielle d’octobre 2010, officiellement pour ne pas forcer la main à sa dauphine Dilma Rousseff.

Celle ci fut élue et, dès son arrivée au 1er janvier 2011 au Planalto, elle gela le processus et remit les compteurs à zéro. A ce moment-là, même si, officiellement, le jeu restait ouvert, les chances du Rafale s’étaient quasi évanouies.

Des raisons de bon sens

D’abord parce que les challengers Saab et, surtout, Boeing, sont revenus à la charge auprès de la nouvelle équipe gouvernementale. Mais aussi pour une série d’arguments techniques et économiques nullement déshonorants pour l’avion français, mais qui relèvent plutôt du bon sens du point de vue du cahier des charges du Brésil.

Comme l’a annoncé mercredi son ministre de la Défense Celso Amorim, «le choix s'est  fondé sur l'équilibre entre trois points: le transfert de technologie, le prix de l'avion et le coût de son entretien». Les transferts de technologie concédés par Dassault étaient certes proches de 100%, mais le Rafale était aussi le plus cher des trois (et le Gripen le moins cher).

L’ancien ministre de la Défense français Hervé Morin comparait cet avion «multi-missions» et ultrasophistiqué à une «Ferrari», et l’avion suédois, monomoteur et plus léger, à une «Volvo». Souvent reprise depuis avec un brin d’autosatisfaction par divers responsables français, cette image n’est sans doute pas fausse mais explique précisément le bien-fondé du choix brésilien: pays sans ennemis, le Brésil n’a guère besoin du nec plus ultra des avions de chasse pour surveiller ses frontières.

D’autre part, Saab avait intelligemment préparé le terrain, en développant des liens avec Embraer et en investissant sur le pôle aéronautique de São José dos Campos, situé dans une banlieue ouvrière de São Paulo, fief de l’ancien président Lula.

Or Embraer, devenu le troisième constructeur aéronautique mondial et l’étendard de l’industrie brésilienne, sera le partenaire local de Saab, très impliqué dans ce contrat et dans ses suites, les transferts de technologie étant là aussi quasi totaux.

Enfin, la première économie latino-américaine n’est plus dans le même état d’optimisme, voire de triomphalisme, qu’en 2010, avec une croissance qui se traine autour de 2% et des pressions inflationnistes. «La situation est nettement plus mauvaise que prévu, estime Pierre Salama, économiste spécialiste de l’Amérique latine, en termes de croissance mais aussi de capacité du pays à contenir ses dépenses publiques. Les mouvements sociaux de juin ont révélé l’état catastrophique des infrastructures  de transport. En outre, le coût faramineux de la préparation de la Coupe du Monde de Football et les retards accumulés sur tous les chantiers ont fait littéralement éclater la bulle de corruption dans le pays et ont cristallisé les mécontentements».

Les manifestations se sont calmées depuis mais le climat reste tendu et, dans ce contexte, il eut été difficile à Dilma Rousseff d’assumer le choix d’un avion militaire prestigieux mais très cher.

Le message à Washington

En revanche, le moment qu’a choisi la présidente brésilienne pour rendre publique sa décision a surpris: les tensions économiques et sociales actuelles auraient pu l’inciter à continuer de temporiser, malgré l’insistance de son lobby militaire.

Après tout, cet appel d’offres lancé il y a 12 ans du temps du président Fernando Henrique Cardoso, a déjà été maintes fois reporté, au gré des coupes budgétaires et des échéances électorales. Certes, les Mirage 2000 achetés d’occasion à la France (qui constituent l’essentiel de la défense aérienne du Brésil) sont aujourd’hui en bout de course mais il était néanmoins possible de laisser passer les échéances du Mondial et surtout de l’élection présidentielle de 2014 (où Dilma devrait être de nouveau candidate). Les négociations exclusives avec Saab vont de toute façon prendre des mois (le contrat devrait être signé fin 2014) et le premier Gripen ne sera pas livré avant  2018.

En outre, relève Pierre Salama, les scandales de corruption qui se succèdent obsèdent tellement l’opinion que cette annonce soudaine a aussitôt soulevé des soupçons dans la presse, du côté par exemple de la mairie de São José dos Campos (où se trouve le pôle aéronautique).

On peut par ailleurs remarquer qu’annoncer le choix de l’avion suédois quatre jours après la visite d’Etat de François Hollande manque singulièrement d’élégance vis-à-vis de ce «partenaire stratégique» qu’est la France (le PDG de Dassault était du voyage, attestant du fait que Paris tentait encore d’y croire).

L’explication de ce timing bizarre tient en 3 lettres: NSA. On le sait, le lobbying intense et permanent de Washington depuis 2011, a été très efficace auprès de l’équipe de Dilma Rousseff, elle-même nettement moins distante vis-à-vis des Etats-Unis que ne l’était son prédécesseur.

Au printemps dernier, le F-18 apparaissait comme le grand favori, certains médias brésiliens prédisant une décision rapide en sa faveur.  Jusqu’à ce que le scandale des écoutes américaines n’éclate. Comme l’a déclaré dès mercredi à l’agence Reuters un proche du gouvernement brésilien, «le problème de la NSA a ruiné (les chances) des Américains».

Les révélations de l’ancien consultant de l’agence de renseignement, Edward Snowden font en effet état de la surveillance des mails, appels et SMS de l’entourage présidentiel et de la présidente brésilienne elle-même. «Ni la présidence ni les Brésiliens n’ont aimé découvrir cela. Cette affaire a réveillé l’antiaméricanisme latent dans le pays, explique Pierre Salama. Dilma Rousseff n’avait donc d’autre choix que de riposter en rejetant l’option Boeing. Mais il était important qu’elle le fasse vite, sans attendre que l’indignation ne retombe, pour s’affranchir de toute nouvelle pression américaine. Un an ou deux plus tard, cela n’aurait plus été possible».

Autrement dit, Dilma devait profiter d’un rapport de force en sa faveur, face à une administration américaine sous le coup de l’opprobre internationale. Une attitude en outre payante pour la quasi candidate à sa propre succession qu’elle est déjà.

Quant à son comportement cavalier à l’égard de  François Hollande, «la France a perdu beaucoup d’influence en Amérique latine, et notamment au Brésil, lors de ces dernières décennies: elle est devenue une puissance de second rang, lui déplaire n’est pas bien grave», ajoute Pierre Salama, désabusé.

Non sans reconnaitre que le partenariat stratégique entre les deux pays a de l’avenir (avec notamment un contrat d’1 milliard de dollars pour Areva, des accords dans le satellite et le pétrole off shore, sans parler du méga-contrat d’armement en cours depuis 4 ans avec DCNS dans les sous marins).

Et c’est ainsi que l’avion militaire suédois Gripen NG, option jugée économiquement sage et pragmatique, a été choisi par défaut, pour des raisons hautement politiques.

Anne Denis

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