Monde

Libération de Mikhaïl Khodorkovski: un petit air de guerre froide

Daniel Vernet, mis à jour le 23.12.2013 à 12 h 08

Les premiers pas hors de sa prison de l'ex-oligarque rappellent, dans une certaine mesure, ceux de l'écrivain Alexandre Soljenitsyne il y a quarante ans.

Mikhaïl Khodorkovski lors de sa conférence de presse à Berlin, le 22 décembre 2013. REUTERS/Axel Schmidt.

Mikhaïl Khodorkovski lors de sa conférence de presse à Berlin, le 22 décembre 2013. REUTERS/Axel Schmidt.

Berlin était jadis, au temps de la guerre froide, un lieu d’échange entre les dissidents et les espions soviétiques. Sur le pont de Glienicke, qui enjambe la rivière Havel, les premiers passaient d’Est en Ouest. Les seconds faisaient le chemin inverse.

Bien que la guerre froide soit terminée depuis près d’un quart de siècle, c’est encore à Berlin qu’est arrivé Mikhaïl Khodorkovski, à peine libéré du camp de travail de Segueja, dans le Grand Nord russe. Et c’est au musée du Mur, sur l’emplacement du Checkpoint Charlie, l’ancien point de passage entre Berlin-Ouest et Berlin-Est, qu’il a donné, dimanche 22 décembre, sa première conférence de presse.

«Ce matin, j'étais encore en prison»

Les souvenirs de la guerre froide n’étaient donc pas si loin. D’autant plus que les pérégrinations de Mikhaïl Khodorkovski rappellent l’arrivée en Allemagne, il y a près de quarante ans, d’un autre prisonnier russe, Alexandre Soljenitsyne.

Février 1974: l’écrivain, qui vient d’être expulsé d’URSS, atterrit à Francfort. Pendant plus de quatre heures, les journalistes l’ont attendu à Langenbroich, dans le massif de l’Eiffel, au-dessus de Cologne, devant la maison de campagne de l’écrivain Heinrich Böll. Mais à Moscou, l’avion de ligne d’Aeroflot a été retardé, le dissident ayant tenté de résister à son expulsion.

Une fois arrivé chez son ami, président du Pen Club international et comme lui prix Nobel de littérature, il ne fait qu’une brève déclaration:

«Je suis préoccupé par la situation de ma famille […] Ce matin, j’étais encore en prison. Je vous remercie d’avoir eu la patience de m’attendre si longtemps.»

Vingt ans d'exil pour Soljenitsyne

Soljenitsyne avait purgé huit années de camp, de 1945 à 1953, pour «activité contre-révolutionnaire». Après, il avait été en butte à la persécution des autorités, qui avaient essayé d’empêcher la publication de ses œuvres consacrées à la vie carcérale, mis à part durant quelques rares périodes de «dégel».

Au début des années 1970, il s'était réfugié dans la datcha de son ami Mitslav Rostropovitch, mais la publication à l’Ouest de L’Archipel du goulag allait servir de prétexte pour l'expulser d’URSS et le déchoir en même temps de sa nationalité soviétique. Après quelques jours en Allemagne et un court séjour en Suisse, Soljenitsyne s’établira aux Etats-Unis, dans le Vermont.

Il ne rentrera en Russie qu’en 1994, après la dissolution de l’Union soviétique. Effrayé par ce qu’il considérera comme la perte des valeurs traditionnelles, il trouvera quelques mérites à Vladimir Poutine, au moins celui de vouloir restaurer la grandeur de la Russie. L’ancien officier du KGB décorera l’ancien dissident un an avant sa mort, en 2008.

Les mêmes pratiques, en plus civilisé

Le communisme a disparu, et avec lui l’URSS. Mikhaïl Khodorkovski ne prétend pas être Alexandre Soljenitsyne. Les temps ont changé, même si le régime Poutine retrouve parfois les pratiques soviétiques: procès expéditifs, justice aux ordres, existence des camps de travail, utilisation de l’exil comme moyen de se débarrasser d’adversaires, etc.

Tout juste peut-on remarquer que les mêmes pratiques ont tendance à prendre des formes plus «civilisées». Par exemple, Mikhaïl Khodorkovski a souligné au cours de sa conférence de presse que «l’attitude [des autorités russes] par rapport à sa famille avait toujours été correcte» pendant son incarcération. Dans les temps staliniens et poststaliniens, la persécution des familles était utilisée comme un moyen de chantage sur les détenus.

Autre exemple: jusqu’à nouvel ordre, Mikhaïl Khodorkovski n’a pas été déchu de sa nationalité russe. Le porte-parole du Kremlin a même affirmé qu’il pouvait revenir en Russie quand il le voulait.

C’est là qu’apparait toute l’ambiguïté du régime russe actuel: Mikhaïl Khodorkovski est libre de rentrer, mais rien ne dit que de nouvelles poursuites ne seront pas engagées contre lui. Le fisc lui réclame 500 millions de dollars d’arriérés d’impôts et il est menacé d’un troisième procès, cette fois-ci pour meurtre!

Comme si on avait voulu tourner un film

De toute évidence, l’ancien oligarque qui, il y a dix ans, se rêvait en rival de Poutine, n’a pas confiance dans un système où règne le fait du prince. «Mon arrestation [en 2003] a été le symbole du tournant vers une politique autoritaire. Mais je ne pense pas que ma libération maintenant signifie un changement vers une politique vraiment libérale», a-t-il déclaré dans un entretien avec le magazine moscovite The New Times (publié en langue russe, malgré son titre).

Au cours de sa conférence de presse, il a expliqué qu’en fait, il n’avait pas eu le choix. Des gardes l’ont accompagné jusqu’à ce qu’il soit dans l’avion pour l’Allemagne. C’est comme si, a-t-il dit, on avait voulu tourner un film sur la libération d’un dissident dans les années 1970.

A-t-il dû accepter un marché pour que Vladimir Poutine accepte de le gracier? Mikhaïl Khodorkovski a affirmé qu’il n’avait pas signé de reconnaissance de culpabilité, pas seulement pour lui-même mais aussi par égard envers ses co-inculpés.

Il n’a l’intention ni de se relancer dans les affaires —bien qu’il dise ne pas connaître l’état exact de son patrimoine actuel, il sait que son train de vie est assuré—, ni de s’engager dans la vie politique. Il veut se battre pour ceux qui sont encore derrière les barreaux et il exhorte les dirigeants des démocraties à «garder en tête qu’il n’était pas le dernier prisonnier politique en Russie».

Daniel Vernet

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