Monde

L'Inde a éradiqué la polio. Pas le Pakistan voisin. A qui la faute?

Hélène Ferrarini, mis à jour le 27.12.2013 à 6 h 53

C'est une autre manière de regarder la compétition indo-pakistanaise. Pas en nombre de missiles nucléaires, ni en résultat à la Coupe du monde de cricket, mais en matière d'élimination d'une maladie bien ancrée dans le sous-continent.

Gulzar Saifi, en 2009, dans la province de l'Uttar Pradesh. Atteint de la polio, il jouait dans un documentaire d'Irene Taylor Brodsky nommé aux Oscar, qui retraçait la longue histoire des campagne de vaccination contre la maladie. REUTERS/Adnan Abidi

Gulzar Saifi, en 2009, dans la province de l'Uttar Pradesh. Atteint de la polio, il jouait dans un documentaire d'Irene Taylor Brodsky nommé aux Oscar, qui retraçait la longue histoire des campagne de vaccination contre la maladie. REUTERS/Adnan Abidi

Contre toute attente, l'Inde a dépassé son voisin pakistanais dans cette course sanitaire. En janvier, le pays soufflera ses trois bougies sans cas de polio sauvage, alors que le Pakistan compte au moins 74 cas pour l'année 2013, c'est plus qu'en 2012.

Avec une population dépassant le milliard, des conditions sanitaires précaires et un territoire aux milles recoins, il était attendu que l'Inde soit le dernier pays à éradiquer la maladie, dont elle concentrait en 2009 encore la moitié des cas mondiaux. Ce qui en faisait pour l'Organisation Mondiale de la Santé «la localisation la plus technique et la plus difficile» en matière d'éradication.

La polio sévit encore de manière endémique au Pakistan, en Afghanistan et au Nigéria. Le virus est régulièrement réintroduit depuis ces pays dans des Etats l'ayant éliminé par le passé. C'est actuellement le cas en Syrie, comme l'expliquait récemment Jean-Yves Nau sur Slate.

Eradiquer la polio tenait en Inde des travaux d'Hercule. Cette mission titanesque commence il y a 20 ans. Le pays était alors l'épicentre du virus. Le vaccin avait beau y avoir été introduit en 1978, il a fallu attendre une massive campagne de vaccination lancée à New Delhi en 1994 pour que l'idée d'une possible éradication commence à faire son chemin dans les esprits des dirigeants indiens. Cette année-là, le nombre de cas de polio s'élévait d'après des estimations à 50.000.

L'OMS vise une éradication mondiale pour l'an 2000. L'Inde aussi a envie d'y croire. Mais malgré des journées de vaccination nationales, la structuration du programme de lutte, la mise en place de groupes d'experts, la maladie résiste. L'objectif an 2000 est un échec pour l'Inde. Et, le dernier cas au monde de polio de type 2 – la poliomyélite englobe trois type de virus – est indien en 1999. Depuis, seuls les types 1 et 3 continuent à circuler.

L'Inde n'entend pas être de nouveau la dernière du peloton pour ces autres virus. «Le gouvernement indien fait de l'éradication de la polio une question de prestige national et déclare viser l'année 2005 dans sa politique de santé nationale», rappellent les médecins T.J. John et V. M. Vashishtha dans un article consacré à l'éradication de la maladie. L'objectif 2005 ne sera pas atteint non plus.

Stratégie du mille-feuilles

Les vaccinations de routine, où les personnes se rendent dans des centres de soins pour se faire immuniser, sont clairement insuffisantes. Le vaccin oral utilisé est pourtant très facilement administrable. «Il faut bien comprendre que l'on n'éradique pas la polio seulement en introduisant un vaccin. La couverture du territoire et des populations doit être très élevée. Si la couverture n'est pas bonne, alors peu importe le vaccin utilisé», explique le docteur Sunil Bahl, qui dirige le programme contre la polio au sein de l'OMS en Inde. «Notre grand défi: comment atteindre les enfants oubliés? Entre 2000 et 2009, nous avons accumulé les stratégies. Elles se sont empilées les unes sur les autres; l'introduction d'une nouvelle stratégie n'annulant pas les précédentes.»

C'est avec une certaine émotion que le docteur Bahl retrace quinze ans de traque obstiné du virus, jusque dans ces derniers retranchements. La stratégie du transit: «Nous avons posté des équipes de vaccinateurs dans les gares, le long des routes, aux arrêts de bus, même dans les trains en marche. Huit millions d'enfants ont ainsi été vaccinés lorsqu'ils étaient en transit, dont 100.000 dans les trains. Autant d'enfants qui échappaient à la vaccination avant cette stratégie». Puis la stratégie des nouveaux nés, qui vise à vacciner les nourrissons le plus tôt possible, avant qu'ils ne rencontrent le virus. Vient ensuite la stratégie de la rivière Kosi. Cette zone, surnommée «le chagrin du Bihar» du nom de l'Etat dans lequel elle se trouve, est difficile d'accès, très pauvre et régulièrement touchée par des inondations. Les enfants y étaient peu et mal vaccinés. Le virus en avait fait son dernier bastion.

Alors que ce millefeuille stratégique se consolide, le financement du programme, jusqu'alors géré par le gouvernement indien, est pris en main par des instances internationales, avec notamment d'importantes subventions venant de la Fondation Bill et Melinda Gates.

Mais ce que le docteur Bahl dit peu lorsqu'il relate le plan d'attaque de la maladie, c'est qu'il a aussi fallu obtenir la confiance des populations. L'anthropologue Heidi Larson:

«L'Inde a passé des années à identifier et travailler de manière très rapprochée avec des chefs communautaires respectés —surtout des chefs religieux— qui en retour ont permis d'obtenir la confiance des populations locales. Ils ont aussi mené des recherches pour mieux comprendre les soucis locaux et ont essayé d'y apporter des réponses. Certaines communautés avaient par exemple le sentiment d'avoir d'autres besoins de santé, aussi important si ce n'est plus, que la vaccination contre la polio.»

Professeure à la London School of Hygiene and Tropical Medicine, cette spécialiste de la confiance des populations vis-à-vis des vaccins a fait de la poliomyélite un de ces terrains d'enquête. Elle poursuit:

«La lutte contre la polio a alors commencé à inclure d'autres vaccins comme celui de la rougeole ou distribuer des suppléments de vitamine A, tout en vaccinant contre la polio. Ils ont aussi lancé des “camps de santé” pendant les vaccinations anti-polio qui offraient d'autres services de soins répondant à la demande des communautés et renforçant ainsi la confiance».

Et en parlant de confiance, aux grands travaux les grands moyens: des stars du Bollywood ont été recrutées pour promouvoir la vaccination. Ainsi le mythique Amitabh Bachchan est devenu en 2005 l'ambassadeur de l'Unicef pour la lutte contre le polio en Inde. Amitabh Bachchan, c'est, entre autre, l'acteur pour qui Jamal, le héros de Slumdog Millionaire alors petit garçon, saute dans la fosse sceptique du bidonville pour pouvoir rencontrer son idole.

Bollywood

Autant dire que c'est une force de persuasion à lui tout seul. Sa voix profonde pourrait vous convaincre de faire à peu près n'importe quoi, de l'achat de ciment au tourisme dans l'Etat du Gujarat, en passant par la vaccination de vos enfants. En apparence futile, ces publicités ont pu avoir un véritable effet dans la confiance des populations. «C'est le genre de truc qui peut être vraiment efficace, parce que quand Amitabh Bachchan dit quelque chose, les gens le prennent au sérieux. Alors qu'il dise à la télé, à la radio “faites vacciner vos enfants”, cela a certainement un impact», commente Abhishek, qui côtoie le monde du Bollywood depuis plusieurs années.

Finalement en 2011, sur 60.000 cas de paralysies suspectes, un seul s'avère être un cas de poliomyélite sauvage. Nous sommes le 13 janvier 2011, et c'est le dernier cas de polio sauvage indien. La chaîne de transmission de la maladie a été interrompue dans le pays.

Pendant ce temps, de l'autre côté de la frontière, l'année 2011 marque aussi un tournant dans la lutte contre le virus au Pakistan. Mais dans une autre direction.

Tout comme en Inde, la vaccination contre la polio, lancée officiellement dans les années 1970, y est peu effective jusque dans les années 1990. Benazir Bhutto inaugure le programme national de vaccination en 1994 et des campagnes de vaccination intensive de porte-à-porte se mettent en place à partir de 1999. En 2005, seuls 28 cas de polio sauvage sont répertoriés dans le pays: on pense l'élimination du fléau imminente. Mais depuis la maladie revient.

En 2011, la mort d'Oussama Ben Laden par un commando américain sur le sol pakistanais mène à des enquêtes de la part d'Islamabad. Sont alors révélées les fausses campagnes de vaccination orchestrées par la CIA. Une stratégie digne d'un film américain éclairée par les investigations d'un journaliste du Guardian. La CIA qui possédait l'ADN de la sœur de Ben Laden, décédée à Boston en 2010, voulait la comparer avec celles de ce qu'elle pensait être les enfants du leader d'Al Qaida, et ainsi confirmer sa présence avant d'intenter une opération armée.

La traque de Ben Laden

Pour récolter cette ADN discrètement, les agents de la CIA auraient eu recours au docteur pakistanais Shakil Afridi pour organiser des vaccinations contre l'hépatite B en faisant du porte-à-porte, une pratique couramment employée dans la lutte contre la polio.

L'immunisation a commencé par un quartier plus pauvre que celui visé pour faire sonner l'opération plus vraie, avant de se rendre dans le quartier où résidait Ben Laden. On ne sait si l'opération de collecte de l'ADN a finalement réussi, mais le médecin qui avait mené les opérations pour le compte de la CIA a été condamné par les autorités pakistanaises à 33 ans de prison pour trahison. La confiance des populations dans les campagnes de vaccinations quant à elle en a pris un coup, explique Heidi Larson dans une tribune publiée dans le Guardian:

«Des inquiétudes et de la méfiance vis-à-vis des vaccins contre la polio et de leurs fournisseurs occidentaux existaient dans certaines communautés. Des suspicions sur les liens entre la CIA et les campagnes de vaccinations et des rumeurs selon lesquelles elles étaient un moyen de stériliser les musulmans couraient depuis environ une dizaine d'années, depuis le 11 Septembre 2001. Après des années de travail pour dissiper les mythes sur les liens entretenus par la CIA avec la lutte contre la polio au Nord du Nigeria, au Pakistan et en Inde, tous ces efforts semblent vainsLe choix de la CIA de choisir la vaccination comme une stratégie pour localiser Ben Laden a donné du crédit à ces rumeurs. [...] Ce choix d'action met en péril la confiance des personnes dans la vaccination - et en particulier dans la campagne d'éradication de la polio maintenant si près du but - une confiance brisée qu'il va falloir des années à restaurer.

Lorsque l'affaire éclate en 2011, les cas de poliomyélite explosent au Pakistan. 198: un nombre qui n'avait pas été atteint depuis plusieurs années.

Depuis, la lutte contre la polio y est fragilisée. «Actuellement dans certaines régions (Waziristan), ce sont les leaders qui bloquent l'accès à la vaccination, autrement dit si des personnes ou des familles souhaitent se faire vacciner, leur accès au vaccin est bloqué», explique Heidi Larson.

L'expression la plus violente de ce rejet des vaccins sont les attaques à répétition sur les équipes de vaccinateurs, dont on a du mal à tenir le compte exact tant la liste des morts s'allonge semaine après semaine. Les vaccinateurs sont maintenant accompagnés de policiers, mais cette protection ne semble pas arrêter les groupes fondamentalistes dont ils sont la cible. Deux attaques le 13 décembre ont fait trois morts, deux policiers et un vaccinateur.

«Le Pakistan pourrait essayer certaines des approches appliquées par l'Inde, mais la grande différence au Pakistan est la violence. L'Inde a du faire face à des défis concernant la confiance de certaines communautés vis-à-vis des vaccins, mais n'a jamais fait face à un tel niveau de violence, et surtout au fait que des vaccinateurs soient la cible d'attaques meurtrières», analyse Heidi Larson.

Aujourd'hui, l'insécurité fait clairement le lit de la maladie, comme en témoigne son récent retour en Syrie. Finalement l'Inde s'est avérée être un terrain plus aisé pour l'élimination de la polio, les situations de paix ou de troubles et la confiance des populations se révélant être des facteurs plus influents que les conditions générales d'hygiène et la masse démographique.

L’OMS a fixé l’éradication définitive de la maladie à la fin 2018. Pour remplir cet objectif, il faudra rapidement développer de nouvelles stratégies. Et, il est à craindre que cette fois les stars du cinéma soient impuissantes.

Hélène Ferrarini

Hélène Ferrarini
Hélène Ferrarini (23 articles)
Journaliste
SyrieBollywoodOMSmédecineCIA
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte