France

Bac: la vieille rengaine est de retour

Sophie Audoubert, mis à jour le 19.10.2009 à 16 h 47

La réussite au bac de 66% d'une classe d'âge ne signifie pas que le diplôme est bradé.

En 1850, 1% d’une classe d’âge obtenait le baccalauréat. En 2009, 66,4%. Se réjouit-on d’une telle progression? Point. La session 2009 du premier diplôme universitaire – toutes séries confondues – atteint un niveau record de réussite (86%). Ce chiffre représente pour certains la preuve irréfutable, non, comme on pourrait légitimement le penser, de la qualité de notre enseignement secondaire, mais, bien au contraire, celle de son échec généralisé. Le paradoxe est redoutable. Il y a en France une tradition assez perverse d’(auto)dénigrement de notre système scolaire, où les bons chiffres deviennent suspects. Rien ne va plus: près de neuf élèves sur dix obtiennent leur bac! L’heure est grave. Il faudrait interroger les ressorts, enfouis au plus profond de notre inconscient collectif, qui nous font sans cesse douter de notre propre capacité à transmettre. Ou plutôt, de la valeur même de notre transmission dès lors qu’elle s’adresse au plus grand nombre. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici.

Le phénomène n’est, hélas, pas nouveau. Je lis ici ou là les remarques de quelques enseignants correcteurs du baccalauréat cette année. Un grief en particulier revient, lancinant: les lycéens ne maîtrisent plus l’orthographe. La belle affaire. Hervé Hamon, qui a beaucoup réfléchi sur la question, notamment dans son livre «Tant qu’il y aura des élèves», cite Victor Bérard, professeur en Sorbonne: «Les trois quarts des bacheliers ne savent pas l’orthographe». C’était en 1899. Que, à 110 ans de distance, le même constat désolé revienne dans la bouche de ceux qui se sentent seuls légitimes du savoir qu’ils détiennent, pour mieux dénigrer celui de la génération qui les suit, laisse songeur. Et que l’orthographe soit restée le point névralgique de ce dénigrement, elle qui n’a jamais cessé d’incarner, semble-t-il, le saint graal qui distingue l’élite de l’ignorante turba – en dit long sur les motivations réelles de ceux qui déplorent le record de réussite au baccalauréat 2009.

La vieille rengaine est de retour

A vrai dire, elle n’a jamais cessé de faire entendre sa voix déprimante. Elle révèle une tension inhérente à notre système scolaire et à la façon dont la société que ce système soutient se projette en lui. Cette rengaine montre d’abord une peur pathétique, un mépris malsain, d’une génération pour celle qui vient après elle, et qui doit, fatalement, la remplacer. Il y a là une crise profonde de la transmission — souvent interprétée, à tort, comme une crise d’autorité, laquelle n’en est au fond qu’un symptôme. Comme si nous voyions la jeunesse incapable, par essence, de prendre la relève, indigne, même, de nous succéder. Si le niveau baisse, non pas depuis trente ans, mais depuis plus de cent, depuis toujours en réalité, il est surprenant que l’humanité n’en soit pas revenue à l’âge de pierre.

Nous voulons bien transmettre, mais à condition que les nouveaux venus n’aient pas l’audace de s’approprier librement ce savoir qui appartient à tous et à personne, et d’en faire ce qu’ils doivent: autre chose. Alors on se rattache à la sacro-sainte orthographe, valeur sûre et inaliénable mais dont la maîtrise n’en dit jamais très long sur la liberté de pensée de l’individu. L’orthographe n’est pas tout.

Le deuxième enseignement de la rengaine a une dimension idéologique. Face à cette peur de ce que la jeune génération pourrait faire de notre patrimoine intellectuel, certains sont tentés de n’admettre que quelques élus dans le cercle, qu’ils rêvent fort restreint, des initiés. C’est la raison première qui les fait déplorer, contre toute raison, les résultats exceptionnels du baccalauréat 2009. Un diplôme n’a de valeur que s’il est attribué à quelques-uns, soigneusement sélectionnés pour leur capacité à reproduire les modes de pensée déjà en vigueur. Le nombre grandissant des lauréats est leur seul argument pour décréter la fabuleuse baisse du niveau, que contredisent toutes les études sérieuses sur le sujet.

Il y a vingt ans, Roger Establet et Christian Baudelot l’avaient déjà démontré, dans un livre qui fit polémique à l’époque, «Le niveau monte». Plus récemment, Eric Maurin a proposé une analyse détaillée, et convaincante, de la question, à l’encontre des idées reçues sur la dévalorisation des diplômes.

Plusieurs processus, davantage psychologiques qu’intellectuels à mon sens, entrent en jeu dans la construction du mythe. L’un argue que les diplômes, le baccalauréat en tête, ont perdu de leur valeur puisqu’un bachelier d’aujourd’hui n’accède plus au même statut social qu’un bachelier des années soixante. C’est incontestable. Mais l’effet est purement mécanique, dans une société où près de 40% d’une classe d’âge atteint désormais le niveau de la licence. Faut-il pour autant regretter que notre pays connaisse un niveau d’étude généralement plus élevé? Car il reste faux de conclure que la valeur intrinsèque du diplôme s’en trouve elle-même amoindrie, bien au contraire. Faisons repasser le bac à nos parents et voyons le résultat. Et cette progression traverse l’enseignement secondaire dans son ensemble. Je demande aujourd’hui à mes élèves de troisième de maîtriser des notions de narratologie que je n’avais abordées, en mon jeune temps, au mieux, qu’au lycée.

Elitisme, reproduction, exclusion

L’autre argument, plus pernicieux, prétend que si un nombre toujours plus grand de candidats obtient un diplôme donné, c’est bien qu’on le donne à n’importe qui. Le retournement est saisissant et en dit long sur l’idée que se font certains de la visée démocratique de notre école.

Il y a en France une crispation de l’élite sur son pré carré, qu’elle semble prête à défendre au prix même d’une distorsion de la logique, qu’elle cache bien souvent derrière sa glorification tous azimuts de la fameuse méritocratie républicaine. Qui ne sert plus aujourd’hui qu’à la reproduction d’une aristocratie, intellectuelle et socioéconomique repliée sur elle-même.

Une fois démonté le mythe de la baisse du niveau, il reste néanmoins deux problèmes, bien réels ceux-là, et sur lesquels il faudrait plutôt se concentrer d’urgence. D’abord le taux d’échec préoccupant des étudiants à l’université, notamment en première année. Il paraît soutenir, évidemment, l’argumentaire des Cassandre de l’école. Puisqu’un étudiant sur deux échoue en première année de licence, c’est bien qu’il n’était pas digne du diplôme qu’on lui a bradé en fin de secondaire. La solution? Introduire une sélection à l’entrée de l’université: ainsi on verra bien qui «mérite» vraiment d’y entrer. En réalité, la sélection existe déjà, elle a nom «classes préparatoires», lesquelles monopolisent la quasi totalité des étudiants dits les meilleurs.

Deux phénomènes conjoints peuvent expliquer les difficultés de l’université, sans pour autant remettre en cause la validité du baccalauréat. Le premier ressort de l’orientation. Nombre d’étudiants en échec sont ou bien des jeunes qui se sont engagés dans une filière sans en connaître tous les enjeux, ou bien des lauréats du baccalauréat professionnel qui, mal renseignés, viennent tenter leur chance là où ils croient voir les seules études valables, parce que leur bac, ils le savent bien, est toujours considéré de seconde catégorie, et parce que les IUT et DUT, qui devraient leur être réservés, accueillent les bacheliers des sections générales avec un peu trop d’empressement.

La crise de l’orientation, particulièrement au lycée, a atteint aujourd’hui un stade dramatique. Les conseillers d’orientation psychologues (COP) sont en voie de disparition, remplacés par des vacataires mal formés et, par la force des choses, débordés, chacun couvrant à lui seul quatre ou cinq lycées, si bien que nombre d’élèves de Terminale ne savent même pas qu’ils peuvent s’adresser à eux. L’état du service public d’orientation fait honte à un système qui se prétend égalitaire. L’inévitable résultat d’une telle carence: seuls les enfants de familles initiées, appartenant généralement aux catégories socioprofessionnelles les plus aisées, sauront se sortir du labyrinthe institutionnel qui les attend après le baccalauréat.

Le deuxième phénomène touche, lui, au processus même de démocratisation de l’école entamé il y a trente ans avec la réforme Haby. Il devait se faire, très logiquement, en trois étapes: le collège, le lycée, puis l’université. C’est la troisième qui pèche aujourd’hui. Même si, pour bien des raisons, la situation est encore loin d’être parfaite, le collège et le lycée ont encaissé, tant bien que mal, la massification de la population scolarisée. Et nos 86% de réussite au diplôme qui couronne les études secondaires sont la preuve que le système ne s’est pas écroulé sous la pression. Mais elle vient se heurter à la douloureuse contradiction de l’échec à l’université…

De deux choses l’une. Ou bien il faut remettre en cause tout le processus, ce que certains sont tentés de faire avec une promptitude inquiétante. Car revenir en arrière, ce n’est pas seulement renoncer à l’égalité de chacun devant le droit aux études, c’est aller vers un appauvrissement tragique de notre société – et un appauvrissement qui ne se limite pas à la chose intellectuelle. Ou bien il faut poser la question de la démocratisation de l’université elle-même et regarder le problème du point de vue exactement inverse: ce ne sont pas les étudiants qui ne sont pas adaptés à l’université, c’est l’université qui n’est pas adaptée aux étudiants qu’elle reçoit.

Rêver des étudiants tels que ceux qu’on pouvait connaître il y a seulement quinze ans est à la fois utopique, réactionnaire, et imbécile. Les étudiants d’aujourd’hui ne sont plus les mêmes, certes, mais ils ont d’autres qualités qu’il serait peut-être temps de songer à exploiter vraiment.

Le scandale de l'éducation touche à l'identité de notre société

Le second problème qui mine notre école aujourd’hui est plus grave encore que le premier. Le niveau ne baisse pas, c’est entendu. Mais, comme l’avaient montré Baudelot et Establet, l’écart entre la masse de ceux qui s’en sortent et ceux qui restent sur le bord du chemin, augmente; les dédales de l'orientation sont un obstacle. Là est le vrai scandale et notre véritable échec. Et il touche notre société dans son identité même. Car on sait lesquels de nos enfants connaissent le plus grand risque de revenir bredouilles de leur passage dans le système. Nos enfants mal aimés, les vilains petits canards de la République, les redoutables jeunes de banlieue.

Une hypothèse terrible me vient à l’esprit, que j’espère, ô combien, infondée. J’ai commencé sur une intuition: notre peur, presque ontologique, assurément inconsciente (mais ce sont les peurs les plus dangereuses), à transmettre ce savoir que nous chérissons à notre jeunesse, parce qu’elle pourrait l’altérer irrémédiablement; notre difficulté à l’en juger digne. Or il s’en trouve toute une part, qu’on répète jusqu’à la nausée «issue de l’immigration», à qui l’on demande sans cesse, contrôles d’identité à l’appui, de prouver son appartenance, qu’on préfère, pour plus de sûreté sans doute, reléguer à la périphérie et dans des établissements ghettos où l’on a souvent bien du mal à apprendre. Je pose la question, au milieu de ces polémiques stériles sur la valeur du baccalauréat et du niveau qui baisse à mesure que le temps nous rattrape: la pensons-nous vraiment digne, cette jeunesse des banlieues, de s’approprier le savoir ancestral de notre «identité nationale» ?

Sophie Audoubert

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