Monde

Libération de Mikhaïl Khodorkovski: le bon plaisir du prince Poutine

Daniel Vernet, mis à jour le 20.12.2013 à 16 h 15

À quelques mois des JO de Sotchi, le président russe se sent suffisamment fort pour se montrer magnanime envers ses ennemis. La modernisation du système judiciaire, elle, attendra.

Mikhaïl Khodorkovski, en 2010. REUTERS/Denis Sinyakov.

Mikhaïl Khodorkovski, en 2010. REUTERS/Denis Sinyakov.

Vladimir Poutine sait manier les symboles. Quand il avait fait arrêter Mikhaïl Khodorkovski en 2003, puis l’avait fait condamner deux ans plus tard pour «escroquerie et fraude fiscale», il avait lancé un avertissement à tous les oligarques russes qui auraient osé contester son pouvoir. En graciant le prisonnier le plus célèbre de Russie moins de deux mois avant les Jeux olympiques d’hiver de Sotchi, il coupe l’herbe sous les pieds de tous ses détracteurs, notamment à l’étranger, qui voulaient profiter de cette manifestation sportive pour troubler l’image de la Russie.

Le président russe a fait l’annonce surprise de la grâce accordée à Mikhaïl Khodorkovski en marge de sa conférence de presse annuelle, jeudi 19 décembre, au cours de laquelle il a aussi insisté sur la loi d’amnistie votée à sa demande par la Douma, le Parlement russe. Moins de vingt-quatre heures plus tard, le prisonnier quittait le camp de Segecha, dans le nord du pays, à la frontière finlandaise.

Dans quelles conditions Mikhaïl Khodorkovski a-t-il introduit un recours en grâce auprès de la présidence russe? Ce n’est pas clair. Jusqu’alors, il s’était toujours refusé à un tel geste qui équivalait à une reconnaissance de culpabilité.

Le quotidien moscovite Kommersant croit savoir que des agents des services secrets lui auraient récemment rendu visite dans sa cellule pour le convaincre. De quels moyens de pression ont-ils usé? Vladimir Poutine a parlé de «raisons humanitaires». La mère de Mikhaïl Khodorkovski, Marina Khodorkovskaïa, est âgée et malade. Mais ses avocats n’étaient pas au courant d’une demande de grâce.

Un message aux investisseurs étrangers

Ingénieur d’origine modeste, Mikhaïl Khodorkovski passait, au début des années 2000, pour l’homme le plus riche de Russie. Il avait fait fortune, comme beaucoup d’oligarques, au lendemain de l’effondrement du système communiste en rachetant à bas prix des entreprises et en se lançant dans l’activité bancaire. En 1995, il avait acquis pour 360 millions de dollars la société pétrolière Ioukos, qui en vaudra dix ans plus tard plus de 10 milliards.

Mikhaïl Khodorkovski mettait une partie de ses moyens au service de la société civile —organisations des droits de l’homme et médias—, sans cacher ses ambitions politiques. Voyant sans doute en lui un rival potentiel, Vladimir Poutine l’a choisi pour faire un exemple. En même temps, il plaçait l’ensemble de la production de pétrole sous la tutelle de son propre clan.

Mais il n’avait pas réussi à briser la résistance de Mikhaïl Khodorkovski, qui s’est toujours proclamé innocent et qui, depuis ses divers lieux de détention, n’a cessé de dénoncer les pratiques du Kremlin et les conditions indignes des prisons et des camps de travail russes.

Aujourd’hui, le chef du Kremlin peut se permettre d’élargir un de ses plus constants contradicteurs. Après dix ans passés derrière des barreaux, Mikhaïl Khodorkovski apparait d’autant moins dangereux qu’il n’est pas à l’abri de nouvelles poursuites. En le libérant, le pouvoir russe adresse aussi un message aux investisseurs étrangers dont le pays a besoin pour relancer une croissance déclinante.

Une amnistie modeste

En décrétant une amnistie pour certains détenus condamnés à moins de deux ans, femmes enceintes ou ayant des enfants en bas âge, personnes poursuivies pour «hooliganisme», Vladimir Poutine dégage le terrain avant les Jeux de Sotchi. Les deux membres du groupe Pussy Riot, condamnées pour «blasphème», devraient sortir de prison (la troisième a déjà été libérée après avoir fait amende honorable). Les militants de Greenpeace aussi, ainsi que certains manifestants arrêtés pour avoir protesté contre la réélection de Vladimir Poutine à la présidence.

Au total, l’amnistie devrait concerner 1.300 détenus sur les quelque 800.000 que comptent les prisons russes. Votée à l’occasion du 20ème anniversaire de la Constitution russe, elle est donc modeste. S’il y a lieu de se réjouir que des détenus condamnés à l’issue de procès fabriqués soient libérés, il faut remarquer que les Pussy Riot étaient libérables en mars et que Mikhaïl Khodorkovski aurait pu quitter sa prison en août prochain.

Enfin, ces mesures de clémence, aussi bienvenues soient-elles, ne sont pas la marque d’un progrès de l’état de droit en Russie. C’est toujours le règne de l’arbitraire et du bon vouloir du prince. Ce dont le système judiciaire russe a besoin, ce n’est pas de la bonne grâce du président mais d’une réforme fondamentale qui assure l’indépendance des juges, l’application égale pour tous de lois qui ne soient pas à la disposition de la police et du FSB, le digne successeur du KGB, et la fin des procès politiques.

Ayant engrangé des succès sur la scène internationale, de la Syrie à l’Ukraine, et ayant réussi à largement phagocyter l’opposition intérieure, Vladimir Poutine se sent assez fort pour se montrer magnanime. Mais pas assez pour libérer la justice de la tutelle du Kremlin.

Daniel Vernet

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