Slatissime

La «wish list» de Noël d'Andrea Petrini

Andrea Petrini , mis à jour le 22.12.2013 à 8 h 43

Musique, roman, art, gastronomie... Une compile concoctée spécialement pour les lecteurs de Slate.

Christmas / Brainedge via FickrCC License by

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De notre temps, avant les trouvailles du sapin, il y avait le calepin. On y scribouillait, du mieux que l’on pouvait, à l’attention de Papa Noël, l’espoir en bandoulière, la liste des cadeaux dont on rêvait. Et toi, cher Slateur, que veux-tu? Que l’on joue aux conseillers en shopping? Que l’on ouvre rien que pour toi, avec les compliments de la maison, le journal de bord de nos coups de cœur? Que l’on partage en vrac merveilles et épiphanies glanées au hasard de la pléthorique déferlante de ce que Adorno appelait, il y a 70 ans déjà,  l’«Industrie culturelle»?

Heureux sois-tu donc, Ô très cher lecteur, toi qui n’a pas (encore!) connu le bonheur de décellophaner ces CD, de t’égarer au fil de ces pages, d’entasser tous nos ouvrages sur ta table de chevet. Une compile triée sur le volet, rien que pour toi, mais aussi pour nous, un peu. Puisse 2014 rhizomer avec autant d’aisance en surprises et claques majeures. Egoïstiquement parlant, c’est ça notre vraie wish-list.

Népenthès –dixit le Dico: Selon Homère, breuvage magique dissipant la mélancolie et provoquant l’oubli. Mieux qu’une bouteille de «Chasse-Spleen», le dernier album de Julianna, tout en vocalises solitaires et boucles hypnotiques, est un baume pour le cœur. Répondant à l’appel d’Alex Somers, l’âme sœur de Jonsi aussi chanteur de Sigur Ros, la Louisiane girl a fait le voyage jusqu’à Reykjavik pour immerger son folk lutin dans les terres granitiques d’Islande. Des vagues de chaleur en état d’apesanteur, des mélodies ambrées, c’est presque aussi féerique que son opus précédent, The Magic Place. Le genre de mélopées que l’on mixerait les yeux fermés sur les films de Terrence Malick (pour les délester, les chambrer, les aérer un tantinet).

Nepenthe, Julianna Barwick | Dead Oceans

Non content de remixer Lux de Brian Eno (!!!) ou d’avoir raflé en 2012, à vingt-trois piges, le blason de l’artiste de l’année pour son Space is only noise, Nicolas Jaar, fils du peintre chilien Alfredo Jaar, fait bande à part entre Paris et NY, sous le patronyme de «Darkside», avec le violoniste David Harrington. Psychic, leur premier opus, raréfie  les climats et ralentit les beats en déroulant ses nappes de techno minimale sur un fond bluesy primitif, itératif. Les convergences des influences, des flux incessants aussi nets qu’organiques. Mais attention, en dépit de ses voûtes nocturnes, Darkside n’est pas réservé aux heures les plus avancées heures de la nuit. Il se pourrait que vous vous retrouviez à le fredonner en vous rasant le matin au saut du lit.

Psychic, Darkside | Matador

Le disque de l’année? Un ovni affichant pourtant le drapeau français. Le capitaine, Axel Monneau, ancien virtuose de médiévalisme progressiste –oui, ça existe–  se réinvente sous le patronyme de Sibelius en futuriste mondialiste. Il y a un peu de tout dans cette Super Forma qui fout évidemment la pêche: du space rock et des harmonies à la pelle, des chansons méditatives à tiroirs, toutes en poupées russes et secrets superposés avec un psychédélisme érudit et accrocheur qui fait le grand écart disons entre Air et Sun Ra, Mice Parade et Flaming Lips, Brian Wilson et le Krautrock ou, si l’on veut, entre l’école de Canterbury et Tame Impala. Le tout avec une aisance savante d’archiviste fou, de touche-à-tout qui fait rimer et danser. Les trompettes jazzy fuzzy sont bien là pour ça.

Super Forma, Orval Carlos Sibelius | Clapping Music

On peut toujours rêver: en attendant qu'Arte diffuse dans son intégralité –oui, non stop et tout un jour durant– les 24 heures du film-monstre The Clock de Christian Marclay, on achètera dare-dare  son billet Prem’s pour le Centre Pompidou de Metz. Immense claque à la Biennale de Venise en 2011, ce trip sensoriel qui, par mixes et scratches, inserts et associations d’idées, glisse à travers et revisite toute l’histoire du cinéma dans une fuite en avant marquée dans chaque plan par une horloge qui scande l’irréversible passage du temps, est une Œuvre Monument. Aussi imposante que prodigue en sensations. Il suffit juste de savoir s’y glisser.

The Clock, Centre Pompidou de Metz

A propos d’espace-temps, dis Papa Noël, tu saurais pas comment dégoter trois places pour Einstein on the Beach, l’opéra historique de Bob Wilson & Phil Glass (1976) dont la reprise fait étape du 7 au 12 janvier au Théâtre du Châtelet? Tu comprends, mon fils est trop jeune et ne l’a jamais vu…

Einstein on the Beach, Bob Wilson & Phil Glass | Théâtre du Châtelet

Coup d’envoi envoyé sans faute, le premier roman du dramaturge américain Jeff Jackson fout les jetons. Encore une histoire d’Americana, d’esprits dérangés, de jeunesse délabrée? Oui, mais si l’on colle le jeune ado du roman tout près d’un film de Larry Clarke ou de la prose glaciale d’un Dennis Cooper (Frisk, chez P.O.L.), c’est qu’en six chapitres sans baisse de régime hallucinatoire Jeff Jackson nous fait rentrer de plein fouet dans une psyché aussi irrémédiablement tordue que le monde extérieur. De l’âge de 6 ans jusqu’à 18 ans, chaque chapitre a l’éclat d’une cruelle moralité légendaire. Ça ne ressemble à rien que vous auriez déjà lu, ou alors à du Salinger überpunk.

Mira Corpora, Jeff Jackson | Two Dollars Radio

Quand il n’est pas aux fourneaux, Daniel Patterson écrit pour le New York Times, le Financial Times et Lucky Peach. Ou s’attaque à son premier livre, rédigé en solo de A à Z, moins un recueil de recettes qu’une inside story de Coi, son restaurant à San Francisco. Presque une autobiographie, une fenêtre sur le monde et une manière singulière de le voir. L’écriture est brillantissime, avec un sens de l’aphorisme et de l’off beat digne d’un Woody Allen. A propos de l’art de l’assaisonnement et de l’ontologie des produits: «Prenez un groupe de personnes dans une pièce. S’ils n’ont rien en commun, ils resteront plantés debout à raser les murs. Les produits doivent eux aussi partager des affinités s’ils veulent bien s’entendre dans l’assiette. Et l’art de l’assaisonnement est ce qui peut nous aider à bâtir cette relation.» Le meilleur livre sur l’âme californienne depuis Jefferson Airplane.

Coi, Daniel Patterson | Editions Phaidon

Connaissez-vous les Quay Brothers? En vingt ans de travail underground depuis leur Pennsylvanie natale, le cinéma d’animation des deux frangins méritait enfin la consécration. C’est chose faite au nouveau Musée du Cinéma d’Amsterdam, le bien nommé «Eye». Du 15 décembre jusqu’au 9 mars tout l’univers des Quay, mi-expressionniste mi-industriel, entre Kafka, Valerian Borowicz et David Lynch, est pour la première fois visible en Europe. Une occasion à ne rater sous aucun prétexte. D’autant plus si, pour se remettre des émotions, on décide de faire étape sur la route du retour en Belgique à Antwerpen où le jeune chef triplement étoilé Sergio Herman, le Nick Cave hollandais, ouvre dans une ancienne église son nouveau restaurant arty à prix souples, The Jane.

L'univers des Quay, Eye, musée du cinéma d'Amsterdam | Jusqu'au 9 mars 2014

C’est le IT Restaurant de 2014 avant même son ouverture, lundi 23 décembre à midi. On s’arrache déjà les trente places, dont une table d’hôtes de six, chez David Toutain enfin chez lui (ex-Agapé Substance, déjà croisé chez Marc Veyrat, Alain Passard et Andoni Luis Aduriz et aussi à NY). Une cuisine de labo et de produits, d’épure et de contrastes en nuances, de déclinaisons végétales et animales, d’uppercuts minimalistes. Telle sa Courge de Kyoto à l’huile de mélisse, langues d’oursins et algues aux senteurs de truffes piquantes. La chasse aux résas est ouverte.

Restaurant David Toutain | 29 rue Surcouf  75007 Paris. Tél.: 01 45 50 11 10

Andrea Petrini

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