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Au tennis, les numéros 1 d'hier sont-ils les coach-stars de demain?

Yannick Cochennec, mis à jour le 27.12.2013 à 17 h 29

Après Lendl et Murray, Becker va collaborer avec Djokovic, Bruguera avec Gasquet, Edberg avec Federer. Avec le risque que le recrutement d'une ancienne vedette des années 80-90 ne vire à l'effet de mode inefficace.

Stefan Edberg et Boris Becker lors d'une cérémonie à l'US Open, en 1997. REUTERS.

Stefan Edberg et Boris Becker lors d'une cérémonie à l'US Open, en 1997. REUTERS.

Novak Djokovic, 26 ans, est un jeune homme sensible, particulièrement aux réactions de la foule. Si celle-ci lui est hostile, ou au moins lui préfère clairement son adversaire (Roger Federer, au hasard), le joueur serbe cherchera à un moment donné, comme par un truc dans un tour de magie, à détourner son attention sur lui par une pirouette ou une réaction ayant pour but de modifier (un peu) le rapport de forces.

Peut-être plus que d’autres, et il n’est pas impossible, en l’écoutant, que cela soit lié au fait d’avoir grandi dans un pays —la Serbie— mise alors au ban des nations à l’époque de l’explosion de l’ancienne Yougoslavie, Djokovic a besoin de se sentir «aimé», parce qu’il paraît plus fragile quand il l’est moins. Sa défaite contre Roger Federer en demi-finales de Roland-Garros en 2011, alors qu’il n’avait pas perdu le moindre match cette année-là, avait illustré cette petite fragilité dans un stade vent debout poussant le Suisse d’un bout à l’autre de la rencontre.

L’estime de soi n’est pas, il est vrai, une mince affaire dans un sport aussi individuel que le tennis, rare discipline en mesure de désigner infailliblement, semaine après semaine, par la grâce d’un ordinateur, le meilleur joueur d’entre tous.

De façon cohérente au regard de son caractère, Novak Djokovic s'est constitué depuis 2006 un clan autour de lui, un groupe de personnes entièrement dévouées à sa cause, gage de sa stabilité émotionnelle. Des gens profil bas comme Marian Vajda, son principal entraîneur jusque-là, sur qui il pouvait passer ses nerfs à l'occasion.

Compte tenu de cette organisation où le champion de Belgrade restait le maître en son royaume, la surprise a donc été d’apprendre, le 18 décembre, qu'il s’était trouvé un nouvel entraîneur et que le conseiller technique en question choisi s’appelait Boris Becker, sorte d'antithèse de Marian Vajda.

Deux anciens numéros 1 font-ils la paire?

Vainqueur de six titres du Grand Chelem entre 1985 et 1996, la star allemande, âgée aujourd’hui de 46 ans, n’a en effet jamais entraîné. Becker n’est pas non plus un champion «parmi les autres» tant il a incarné une époque en devenant avec certitude le joueur de tennis le plus adulé de l’histoire d’un pays si peuplé.

Folle de lui, l’Allemagne a embrassé son destin comme si ce rouquin massif, plus jeune vainqueur de l’histoire de Wimbledon à seulement 17 ans et 7 mois, était littéralement son fils préféré. Personne d’autre que Becker, et certainement pas Federer, n’a vécu avec une pression nationale aussi forte sur ses épaules, avec des débordements presque délirants quand l’icône jouait en Allemagne, où il transforma le tennis en sport national.

Dans cette ferveur ahurissante et jamais approchée, pour qui l’a observée au plus près à l’intersection des années 80-90, Becker a pris l’apparence d’une statue du Commandeur et son ego a, presque normalement, pris du volume. Parfois, la caricature semble plus vraie que l’original. Celui que l’on surnommait Boum Boum a une haute idée de lui-même —et pourquoi pas, après tout— et continue de vivre puissamment éclairé de sa gloire passée.

Deux (anciens) n°1 mondiaux peuvent-ils faire la paire? La question est vraiment posée compte tenu des profils psychologiques marqués des deux personnages. «On peut légitimement s’inquiéter de la présence de deux coqs dans une basse-cour», sourit Patrick Mouratoglou, l’entraîneur français de Serena Williams, incontestable héroïne de 2013. La réponse, sur le papier, est donc plus qu’incertaine tant il est exceptionnel de devenir un bon entraîneur après avoir dominé une discipline.

Les échecs plus nombreux que les succès

Au tennis, en effet, les échecs sont plus nombreux que les réussites dans ce registre. Mats Wilander et Jimmy Connors, n°1 pendant de très longues semaines, ont tenté par exemple l’aventure avec des résultats mitigés. Le premier a essayé, en vain, de canaliser le talent du Russe Marat Safin, alors à la recherche d’un fil conducteur. Le second est venu à la rescousse de son compatriote Andy Roddick, l’espace de seize mois, puis a brièvement assisté Maria Sharapova, qui l’a vite remercié.

Yannick Noah, au-delà de ses expériences inoubliables de capitaine de Coupe Davis ou de Fed Cup, n’a sinon jamais réussi à s’inscrire dans une durée, notamment auprès d’Amélie Mauresmo et de Richard Gasquet, auxquels il n’avait pas assez de temps à consacrer. Et lorsque John McEnroe s’est penché sur le destin de l’équipe américaine de Coupe Davis, il s’est aperçu quant à lui très vite qu’il n’était pas fait pour la fonction, en dépit de son amour pour cette compétition.

«La question de l’ego constitue une grande difficulté que rencontrent les anciens champions lorsqu’ils souhaitent passer de l’autre côté de la barrière, analyse Patrick Mouratoglou. Coacher, c’est se mettre au service de. La majorité des anciens champions ont tendance à se comparer au joueur qu’ils coachent et à leur trouver des défauts.»

Il existe cependant quelques réussites. L’Australien Tony Roche, qui s’imposa à Roland-Garros en 1966, a su gagner la confiance de plusieurs n°1 (Ivan Lendl, Roger Federer, Patrick Rafter et Lleyton Hewitt) à différentes périodes et les a tous beaucoup enrichis. Plus près de nous, Lendl, qui n’avait aucun passé d’entraîneur, comme Boris Becker, a été, semble-t-il, d'un apport très bénéfique à Andy Murray, vainqueur de ses deux premiers titres majeurs à ses côtés.

«L’ego d’Ivan n’a, à aucun moment, été sa préoccupation principale, son seul objectif étant de permettre au Britannique de débloquer son compteur, observe Patrick Mouratoglou. Il a su s’oublier, se mettre dans la peau de son élève et lui donner la confiance nécessaire pour faire fructifier tout son potentiel, ce qui n’aurait pas été le cas s’il s’était mesuré à lui.»

Pendant des années, Ivan Lendl s’était tenu, il est vrai, à l’écart de son ancien univers professionnel, contrairement à John McEnroe, Mats Wilander et Boris Becker, qui étaient allés de micro en micro pour professer la bonne parole et leur expertise sur nombre d’antennes. D’une certaine manière, il avait tourné la page.

«Les joueurs de tennis sont victimes des modes»

A l’heure où Stefan Edberg, autre ancien n°1, rejoint Roger Federer, et au moment où Michael Chang et Sergi Bruguera, vainqueurs à Roland-Garros et respectivement n°2 et n°3 mondiaux au sommet de leur gloire, prennent en main les carrières du Japonais Kei Nishikori et de Richard Gasquet, il y a plus qu’un hasard dans cet embouteillage de consultants aux côtés de cadors du circuit.

«Je constate une fois de plus que les joueurs de tennis sont victimes des modes, souligne Patrick Mouratoglou. Depuis que Lendl a permis à Murray de débloquer son compteur en Grand Chelem, s’entourer d’un ancien champion devient un phénomène tendance. Je suis toujours surpris de constater que la recherche de "trucs" prend le pas bien souvent sur la réflexion.»

Dans quelques jours, à partir du 12 janvier, tout ce joli monde se retrouvera à Melbourne pour le début de l’Open d’Australie, premier tournoi du Grand Chelem de la saison 2014. Novak Djokovic, couronné en 2008, 2011, 2012 et 2013, essaiera de s’imposer une cinquième fois sur une surface qui sied à merveille à son jeu.

Vainqueur dans les mêmes lieux en 1991 et 1996, Boris Becker n’aura en quelque sorte pas le droit à l’erreur lors de ses premiers pas d’entraîneur. Il s’agira de garder les bonnes habitudes de son élève et de faire des étincelles dans le bon sens de l’expression.

«Djokovic n’a pas fait appel à Boris pour modifier la manière dont il s’entraîne, mais probablement pour l’aider dans sa manière d’aborder une finale, ou dans des détails tactiques, positive Patrick Mouratoglou. Par exemple, le jeu vers l’avant du Serbe constitue un secteur dans lequel il peut et doit progresser. Becker peut l’y aider.»

Yannick Cochennec

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Journaliste
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