Economie

Non, le prix du pétrole ne baissera pas!

Gilles Bridier, mis à jour le 30.12.2013 à 7 h 55

Face à la perspective d’un afflux de pétrole sur le marché mondial, l’Arabie saoudite joue le rôle de régulateur. Avec un objectif: stabiliser le prix du baril autour de 100 dollars. Tant pis pour les consommateurs.

Un puis de pétrole en Californie utilisant la technique de la fracturation hydraulique.  REUTERS

Un puis de pétrole en Californie utilisant la technique de la fracturation hydraulique. REUTERS

Il y a seulement dix ans, le prix du pétrole de référence, le WTI, oscillait autour de 30 dollars le baril. C’était fin 2003. Moins de cinq ans plus tard en juillet 2008, on atteignait le pic de 144 dollars, … avant de retomber sous les 40 dollars début 2009, puis d’évoluer entre 85 et 105 dollars depuis mai 2011.

Cette courte et relative stabilité au cours d’une décennie en dents de scie est à porter au crédit de l’Arabie Saoudite, qui a endossé les habits de régulateur pour maintenir l’offre de l’Opep à un niveau constant malgré les crises irakienne et libyenne et l’embargo iranien.

La dernière réunion du cartel pétrolier début décembre a marqué la permanence de cette stabilité par une reconduction du plafond de production des pays membres à 30 millions de barils/jour… comme un avis de beau temps sur le marché du pétrole. D’ailleurs, le prix du baril de WTI est relativement sage juste au-dessous de 100 dollars, alors que le Brent de la Mer du nord cote un peu moins de 110 dollars.

Des facteurs déstabilisants

Pourtant, les facteurs ne manquent pas qui pourraient perturber la subtile équation sur laquelle repose le prix du baril. Notamment, la hiérarchie des pays producteurs est bouleversée par divers facteurs, et de nouveaux évènements pourraient déstabiliser le marché.

En premier lieu, les Etats-Unis sont devenus en 2012 le troisième producteur mondial (10,1%) derrière l’Arabie saoudite (13,6%) et la Russie (13%). Leur progression se poursuit, et même plus vite que prévu, au point qu’ils devraient accéder au second rang dès 2014, voire dépasser leur allié au Moyen Orient en 2015, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE).

De quoi peser sur les liens établis entre Washington et Riyad sur fond de sécurité énergétique américaine, et modifier les équilibres géopolitiques dans une région hyper sensible.

D’autres éléments entrent en ligne de compte comme le recul du cartel qui ne fournit plus que le tiers d’une production mondiale évaluée cet automne à 91 millions de barils/jour. L’influence de l’Opep sortira-t-elle indemne de cette baisse de régime, et l’unité du cartel s’accommodera-t-elle des revendications de l’Irak et de l’Iran pour placer de plus grandes quantités d’or noir sur le marché?

Compte tenu de ce contexte très évolutif, la sérénité de la réunion de décembre n’était peut-être que de façade. Car les stratégies divergent.

Des millions de barils supplémentaires

L’Iran, d’abord. L’embargo pèse toujours sur ses exportations de pétrole, mais le pays espère s’en dégager à la fin du premier semestre 2014 si l’accord de Genève intervenu en novembre débouche d’ici là sur le règlement du dossier nucléaire.

Dans cette hypothèse, Téhéran a déjà assuré qu’il relancerait la totalité de ses capacités de production pour revenir à 4 millions de barils/jour au lieu de 2,7 millions actuellement, à cause d’exportations limitées à 1,2 million de baril/jour au lieu de 2,5 millions en 2011. Ce qui alimenterait le marché international d’1,3 million de barils supplémentaires par jour. Reste à savoir sous quel délai les installations placées en repos forcé peuvent redevenir opérationnelles.

L’Irak ensuite. Le redémarrage des installations aura été lent, mais il progresse et Bagdad qui n’a produit que 3 millions de barils/jour en 2012, réclame maintenant à l’Opep un relèvement de son plafond à 4 millions de barils. Soit, à terme, 1 million de barils supplémentaires.

La Libye enfin. Alors que la production s’est effondrée, le pays compte bien retrouver dans les plus brefs délais son niveau de 1,5 million de barils/jour, soit 1 million de plus que début décembre.

Ainsi, ces trois membres d’un cartel qui en compte douze revendiquent une hausse de leur plafond de plus de 3 millions de barils/jour, soit quelque 10% du total des pays de l’Opep et 3% de la production mondiale. Et dans le même temps, d’après l’AIE, la progression de l’offre des pays non-Opep va elle-même augmenter de 1,7 million de barils/jour en 2014 sous l’effet de la production américaine.

De quoi faire plonger les cours du pétrole. En théorie, une bonne nouvelle pour les consommateurs. En réalité, un rêve.

L’Arabie saoudite, régulateur du marché

En effet, à y regarder de plus près, personne parmi les producteur n’a intérêt à déstabiliser le marché en laissant une offre abondante s’installer.

A commencer par… les Etats-Unis eux-mêmes. L’extraction de pétrole non-conventionnel (l’huile de schiste par fracturation hydraulique) coûte au moins deux fois plus cher que pour le pétrole conventionnel. A 100 dollars, l’opération est rentable; à 80 dollars, elle ne l’est plus. En-dessous, ils perdent de l’argent. Les opérateurs américains qui participent à cette nouvelle ruée vers l’or seraient debout sur les freins si le prix du baril devait se traduire pour eux par des déficits d’exploitation. Ils seront donc attentifs au maintien des cours sur le marché international.

C’est aussi l’intérêt des membres de l’Opep. Or, ils ont démontré ces dernières années qu’ils savaient piloter le marché. Par exemple, l’Arabie saoudite peut aussi bien faire chuter le prix du baril en inondant le marché, que le faire flamber en l’asséchant. C’est une arme avec laquelle ses adversaires comme ses alliés savent devoir composer.

Et pour éviter une flambée du prix du baril qui aurait pu inciter les pays importateurs à se tourner vers d’autres énergies et à accentuer leur mobilisation en faveur des économies d’énergie,  le royaume a compensé les défaillances à l’export de certains membres de l’Opep, poussant sa propre production au-delà de 10 millions de barils/jour pour alimenter le marché mondial à hauteur de ses besoins.  

Mais à l’inverse maintenant, pour continuer d’assurer son rôle de régulateur face aux éventuels retours de l’Iran, de l’Irak et de la Libye, Riyad devrait décider de réduire les quantités d’or noir placées sur le marché afin de diminuer l’offre mondiale pour soutenir les cours. Et ménager ainsi ses réserves, ce qui est aussi son intérêt pour le très long terme.

En outre, le temps travaille pour le royaume: avec 16% des réserves mondiales prouvées et 22% des réserves de l’Opep, Riyad est certain de revenir au premier plan dans quelques années seulement, lorsque les autres producteurs ne disposeront plus des mêmes capacités.

100 dollars, point d’équilibre?

La problématique est d’ailleurs la même pour l’Opep prise dans sa globalité: même si l’organisation est aujourd’hui un peu en retrait, elle reviendra sur le devant de la scène dans quelques années, forte du total de ses réserves qui représentent près des trois quarts (73%) des réserves de pétrole mondiales prouvées. D’autant que la demande mondiale d’or noir ne cesse de croître (900.00 barils par jour cette année et 1,1 million l’an prochain selon l’AIE) à cause notamment de la demande des pays non OCDE qui, cet automne, aurait dépassé celle des pays de l'OCDE.

Ainsi, qu’il s’agisse des producteurs d’huile de schiste comme des pays exportateurs qui ont besoin de reconstruire leur économie ou de ceux qui souhaitent ménager le niveau de leurs réserves, aucun d’entre eux n’a intérêt à un affaissement du prix du baril. 

le seuil des 100 dollars constitue aujourd’hui un point d’équilibre qui semble satisfaire tous les acteurs du marché, sans mettre en péril la reprise économique des pays importateurs ni les inciter à sortir de leur dépendance aux hydrocarbures. Tant pis pour les consommateurs.

Gilles Bridier

 

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