Légalisation du cannabis: Daniel Vaillant, un pragmatique bien seul en France

Alors que l'Uruguay est le premier pays au monde à légaliser toute l'industrie du cannabis, de la production à la vente, nous avons rencontré le maire du XVIIIe arrondissement et ancien ministre de l'Intérieur, qui préconise cette mesure pour la France depuis 10 ans.

Culture de cannabis en Israël. REUTERS/Baz Ratner

- Culture de cannabis en Israël. REUTERS/Baz Ratner -

Chaque fois qu'il s'exprime sur le sujet, Daniel Vaillant se sent obligé de rappeler qu'il n'a «jamais fumé un seul joint» et qu'il n'est «pas pour la consommation». Car c'est ainsi: dans beaucoup de pays, et peut-être plus en France qu'ailleurs, prôner une autre approche du cannabis que la prohibition et la répression vous classe dans la même catégorie que les manifestants brandissant chaque année leurs pétards pour fêter l'«appel du 18 joint».

L'ancien ministre de l'Intérieur de Lionel Jospin est une figure atypique dans le paysage des partisans de la légalisation du cannabis. Ce social-démocrate pure souche n'a pas grand-chose à voir avec les libéraux anglo-saxons qui mènent le combat à l'international et dont le journal de référence, The Economist, vient de décerner à l'Uruguay le titre de «pays de l'année»  pour sa légalisation contrôlée de toute la filière du cannabis. Il n'est pas non plus particulièrement proche des écologistes, seul parti en France à avoir défendu la mesure lors de la dernière présidentielle.

Un point commun rassemble pourtant toutes ces sensibilités politiques: le pragmatisme face à l'échec de l'interdiction du cannabis.

«Il y a une forme d'hypocrisie, regrette Vaillant. Nous sommes un des pays européens les plus répressifs en matière de loi, et c'est aussi l'un de ceux où l'on consomme le plus.»

La consommation de cannabis est passible en France d'un an d'emprisonnement et de 3.750 euros d'amende. Malgré cette menace, rarement appliquée, plus d'un million de Français fument du cannabis au moins 10 fois par mois, et près de quatre millions en ont consommé au moins une fois dans l'année.

Selon les dernières estimations, datant de 2007, le marché illégal du cannabis représente plus de 800 millions d'euros. A Marseille et en Seine-Saint-Denis, deux plaques tournantes, la violence engendrée par le trafic atteint des niveaux alarmants.

 «Je ne suis pas un libertaire, je pense qu'il faut des interdits, continue de se défendre Daniel Vaillant. Mais si c'est un interdit, il faut qu'il soit applicable. Il faut trouver des traductions légales qui marchent. Parce que prohiber sans avoir les moyens d'empêcher, c'est pire que tout, ça veut dire que la loi n'est plus la force.»

2003, le déclic

Le député socialiste n'a pas toujours eu la position qu'il défend actuellement. Aucune trace par exemple de cet engagement lors de son passage à la Place Beauvau, au début des années 2000.


Le nouveau ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy et son prédécesseur Daniel Vaillant le 8 mai 2002, REUTERS/Xavier Lhospice

Le déclic arrive en 2003, quand Nicolas Sarkozy, son successeur à l'Intérieur, évoque la possibilité de contraventionnaliser la consommation de cannabis, la rendant passible d'une amende et de la confiscation du scooter, et non plus de prison. L'idée, finalement jamais adoptée par gouvernement, était de mettre en place une sanction moins sévère, mais appliquée de façon systématique.

«Tout de suite, ma réaction en tant que maire du XVIIIe arrondissement de Paris a été "ça veut dire que la consommation bourgeoise, calfeutrée n'a aucune inquiétude à avoir, et dans les quartiers on va y aller à la contravention", se souvient-il. Je me suis mis à mon bureau et j'ai gratté un papier dans Libé

Les quartiers, Daniel Vaillant les connaît bien. Il a grandi dans celui de la Goutte-d'Or, pendant longtemps l'un des plus malfamés de Paris, et y a fait ses armes en politique en tant que suppléant de son ami Lionel Jospin. Son discours face aux habitants inquiets n'a alors rien de laxiste, et ses tracts parlent de la sécurité comme une «valeur républicaine» et un «droit».


Daniel Vaillant (à gauche) et Lionel Jospin à Montmartre, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, en 1997, REUTERS/Christine Grunnet

«Ce type est un peu malade»

Dans son article de 2003, il formule quatre propositions auxquelles il est resté fidèle depuis: légaliser et contrôler la production de cannabis, autoriser la consommation en l'accompagnant d'un important effort d'information et de prévention, contraventionnaliser le fait de prendre le volant en ayant consommé (comme pour l'alcool) et durcir la pénalisation et les sanctions pour les trafiquants.

«Quand j'ai lancé ça, au début on a dit "ce type est un peu malade, il sort de l'Intérieur, ça a dû lui fatiguer les méninges", raconte-t-il. Certains ont dit pourquoi pas, mais c'est assez vite retombé et je me suis senti un peu seul.»

Silence radio sur le sujet pendant plusieurs années. Puis, un beau jour de 2009, au détour d'une interview anodine autour de la fête des vendanges de Montmartre sur France Inter, il évoque sa position sur le sujet:

«Là ça a été, selon l'expression utilisée aujourd'hui, le buzz. Un journaliste du Parisien m'a appelé dans l'après-midi en me disant "est-ce que vous voulez faire une interview" et c'était parti, j'arrêtais pas de faire des télés.»

Filière nationale

Cette fois, son parti prend note, et il obtient de présider un groupe de travail au sein du groupe socialiste à l'Assemblée nationale. En juillet 2011, nouvelle campagne médiatique avec la sortie du rapport intitulé «Pour mieux lutter contre le cannabis: lutter contre l'hypocrisie».

Le document, fruit de nombreuses auditions avec des policiers, des magistrats, des sociologues, des économistes, des addictologues et des patients, propose la mise en place d'une une filière nationale de production du cannabis et un réseau national de distribution, à l’image du tabac et de l’alcool.

La proposition va bien plus loin que la simple dépénalisation (le fait de ne pas poursuivre les consommateurs) déjà expérimentée  en Irlande, en Italie, en Espagne, en République tchèque ou au Portugal. Même les Pays-Bas, l’un des pays les plus tolérants vis-à-vis de la vente et de la consommation, n’ont pas légalisé la production, ce qui entraîne une situation contradictoire. Les fameux coffee shop ont le droit de vendre du cannabis, mais s'approvisionnent sur le marché noir et alimentant ainsi le trafic. L'écueil est évitable selon Vaillant:

«La dépénalisation me pose un problème car elle ne traite pas la question de savoir comment on se procure la drogue, comment on la produit, comment on l'importe, comment on contrôle sa qualité, y compris en termes d'incidence sur la santé. Or un système où il n'y aurait pas le contrôle et la légalisation de la production, c'est la porte ouverte aux hangars avec la lampe à sodium en Seine-Saint-Denis, c'est un taux de THC [le THC est le principe actif du cannabis] à 25%, c'est du trafic, c'est ce qui se fait aux Pays-Bas.»

Cannabis bio et thérapeutique

Pour ce faire, il préconise de cultiver un cannabis qui pousse à l’air libre, ne contiendrait que «7%-8% de THC au plus» et qui serait soumis à des normes de qualité strictes:

«Je pense qu'un cannabis bio, acheté dans un endroit officiel comme un bureau de tabac avec une licence particulière serait moins nocif à la santé, à l'économie, qu'un cannabis produit en Seine-Saint-Denis et qui a été transformé avec des goudrons, avec de la poudre de pneu parce qu'il est plus lourd et que ça rapporte plus d'argent.»

Le rapport n'avait que très peu évoqué le cannabis thérapeutique, qui fait partie de la loi uruguayenne et est autorisé dans plusieurs Etats américains comme la Californie et le Colorado. Ca sera bientôt chose faite, puisque Daniel Vaillant dirige actuellement un nouveau groupe de travail sur le sujet:

«Les malades m'on dit "moi j'ai la sclérose en plaques, on me colle à la morphine avec des effets secondaires terribles alors qu'il suffirait que je puisse aller chercher, comme en Suisse et même si c'est rationné, du cannabis pour pouvoir en faire une macération, une décoction, une inhalation pour soulager mes douleurs." Il semble bien que le cannabis ait des vertus non-pas de soin, on ne va jamais soigner le cancer ou la sclérose en plaques avec du cannabis, mais pour soulager des douleurs.»

Sur le sujet, les mentalités évoluent lentement. Le Sativex, médicament contenant du THC déjà en vente dans une vingtaine de pays, devrait bientôt être commercialisé en France.

En revanche, pas question pour d'appliquer la légalisation aux drogues dures:

«Je vois les dégâts du crack dans le XVIIIe arrondissement. Quand on a fait avec madame Barzach l'échange de seringues, récupérateur de seringues souillées, ce n'est pas pour aider les gens à se droguer, c'est pour qu'ils ne mettent pas leur seringue usagée par terre et qu'on évite qu'ils se transmettent des maladies terribles.»

L'ancienne ministre de la Santé a signé le décret autorisant la vente libre de seringues en pharmacie en 1987, une mesure suivie quelques années plus tard par un programme d'échange de seringues. Aujourd'hui, le projet de salle de consommation à moindre risque (la fameuse salle de shoot) près de la Gare du Nord à Paris, soutenu par le gouvernement, est à l'arrêt à cause d'une décision du Conseil d'Etat. Qu'à cela ne tienne, Daniel Vaillant veut déjà aller plus loin et a récemment proposé une salle expérimentale de crack pour son quartier.

Les questions en suspens

Sur le cannabis, deux grandes questions restent en suspens, auxquelles le laboratoire grandeur nature uruguayen devrait apporter un début de réponse: la légalisation va-t-elle faire disparaître le trafic, et va-t-elle faire diminuer la consommation? Cela dépendra en partie d’un facteur inhérent à tout marché de l’offre et de la demande: le prix.

«S’il est vendu trop cher, beaucoup de consommateurs préfèreront prendre le risque d’acheter du cannabis “illégal” à moindre coût, et le marché noir perdurera, m'expliquait Christian Ben Lakhdar, professeur à l’université catholique de Lille, au moment de la sortie du rapport Vaillant. S’il est vendu à un prix trop bas, on peut s’attendre à une augmentation du nombre de consommateurs.»

L'Uruguay envisage de démarrer la vente en septembre 2014 (le temps de cultiver et de récolter) au prix d'environ 0,75 euro le gramme, soit le prix actuel du cannabis paraguayen, le plus courant dans le pays. «Le marché illégal est très risqué et de mauvaise qualité», c'est pourquoi l’Etat «va offrir un lieu sûr pour acheter un produit de bonne qualité, et en plus, il va le vendre au même prix», a expliqué Julio Calzada, le secrétaire national du Bureau national des drogues (JND) uruguayen en charge de l'application de la loi.


Devant le Congrès uruguayen à Montevideo le 10 décembre 2013, REUTERS/Andres Stapff

Autre question souvent posée aux tenants de la légalisation: que feront les milliers de personnes vivant aujourd'hui de la vente illégale du cannabis en cas de disparition du trafic? Un argument que Daniel Vaillant a du mal à accepter:

«Ma réponse, c'est la formation, c'est le retour à la vie sociale normale, à l'épanouissement par le travail. Pardonnez-moi si je suis un peu classique en disant ça mais je reste socialiste. Ce n'est pas une solution de vendre du cannabis dans les cages d'escalier ou dans les caves. Il peut bien y avoir quand même un processus vertueux qui est de dire il vaut mieux qu'ils ne soient pas conduits à commercialiser du cannabis avec tous les risques que ça comporte, il y a peut-être d'autres solutions dans la vie, sinon c'est désespérant. Je ne voudrais pas que cet argument qui apparaît assez pragmatique interdise d'évoluer sur les questions de prise en charge de ce qui reste un problème.»

Kofi Annan, Paul Volcker et les anciens Présidents

En France, au moment de la remise du rapport Vaillant, la période semblait propice à un changement des mentalités. Le mois précédent, la Commission mondiale sur la politique des drogues (Global Commission on Drug Policy), un panel international composé de 22 personnalités de premier rang parmi lesquelles l'ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan, l'ancien président de la Réserve fédérale américaine Paul Volcker et les anciens présidents du Mexique, de la Colombie, de la Pologne, du Brésil, du Portugal et du Chili, publiait un rapport intitulé «La guerre contre la drogue» dont les premiers mots sont:

«La guerre mondiale contre la drogue a échoué, avec des conséquences dévastatrices pour les individus et les sociétés à travers le monde.»

Le panel formulait deux recommandations:

  • «remplacer la criminalisation de l'usage de drogues par une approche de santé publique»
  • «expérimenter des modèles de régulation légale visant à saper le pouvoir du crime organisé»

François Hollande, alors candidat à la primaire socialiste, a même ouvert la porte à une dépénalisation et propose une «réflexion à l'échelle européenne» sur le sujet. Quelques mois plus tard, devenu le candidat socialiste, il fermera définitivement la porte à la dépénalisation. Une nouvelle illustration du caractère politiquement sensible du sujet et de l'impossibilité d'un débat serein que déplore le maire du XVIIIe arrondissement:

«J'avais simplement demandé un débat public à la sortie de mon rapport en 2011 pour essayer de faire bouger les lignes, sans jeu de mot, pour essayer que des gens débattent en intelligence. Mais même ça, la société française ou en tous cas la société politique ne veut pas l'assumer.»

Contre-vérités

Il faut reconnaître que les exemples de déclarations dogmatiques et définitives ne manquent pas: quand Cécile Duflot ou Vincent Peillon évoquent le sujet, Jean-François Copé parle de «débat inacceptable» sans expliquer pourquoi, Eric Ciotti condamne des propos «irresponsables et démagogiques» pour éviter tout débat,  Manuel Valls estime que «le cannabis est toujours le tremplin vers les drogues dures, la cocaïne ou l’héroïne» alors que les études sur le sujet disent le contraire...

«On pense que si on ouvre un débat là-dessus, on va être battu aux élections. Et je trouve que c'est dommage. Moi je m'en fous, j'ai fini dans le XVIIIe à 73% aux législatives malgré mes positions iconoclastes sur le cannabis. Je n'ai pas l'impression d'avoir été lourdement sanctionné.»

«Les drogues, il vaut mieux ne pas en parler, car si on en parle, il faut hurler avec les loups», aurait affirmé François Mitterrand en son temps. La phrase semble toujours d'actualité en 2013, et explique sans doute pourquoi les plus grands défenseurs de la dépénalisation ou de la légalisation sont aujourd'hui presque tous d'anciens, et non pas d'actuels, Présidents, Premier ministres, secrétaire général de l'ONU, ministres et autres commissaires européens.

Ce n'est pas un hasard non plus si le pragmatique uruguayen Jose Mujica est le premier président en activité à oser franchir le pas de la légalisation totale, et ce malgré une opposition de la population à hauteur de 60%: son pays est un des rares à interdire au Président de se présenter à sa propre succession.

Grégoire Fleurot

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L'AUTEUR
Grégoire Fleurot est journaliste à Slate.fr, où il écrit notamment sur le sport, les questions de défense et de sécurité et la politique. Il s'occupe aussi de la rubrique «L'explication». Le suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 20/12/2013
Mis à jour le 04/02/2014 à 15h45
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