Monde

Pour comprendre la division politique de l'Ukraine, il faut plonger dans son passé religieux

Henri Tincq, mis à jour le 20.12.2013 à 9 h 41

Très présentes dans l’Ouest pro-européen, l’Eglise gréco-catholique martyrisée sous Staline et l’Eglise orthodoxe dissidente mènent la contestation contre le régime pro-russe de Viktor Ianoukovitch. L’orthodoxie officielle reste dépendante du patriarcat de Moscou et soutient le président en place.

Un prêtre lors d'une manifestation pro-UE, à Kiev, le 9 décembre 2013. REUTERS/Gleb Garanich

Un prêtre lors d'une manifestation pro-UE, à Kiev, le 9 décembre 2013. REUTERS/Gleb Garanich

Des croix, des icônes, des offices, des tentes décorées en chapelles, des prières, des sermons de prêtres et de moines en soutane: les manifestations de l’opposition sur la place Maïdan de Kiev viennent rappeler l’engagement politique des Eglises en Ukraine, l’originalité et la complexité de la situation religieuse de ce pays tiraillé, depuis des siècles, entre l’orthodoxie russe à l’Est et l’Occident catholique. La religion est au cœur de l’affrontement historique entre l’Est pro-russe et l’Ouest pro-européen.

A l’Ouest, l’Eglise gréco-catholique (de rite byzantin, mais rattachée à Rome et au pape) et l’Eglise orthodoxe dissidente dite du patriarcat de Kiev —qui a rompu depuis l’indépendance de 1991 avec l’orthodoxie majoritaire à l’Est dépendante de la Russie et du patriarcat de Moscou— militent pour le rapprochement avec l’Union européenne, manifestent contre le président pro-russe Viktor Ianoukovitch, son alliance avec Vladimir Poutine et font campagne pour la libération de l’opposante Ioula Timochenko.

Elles souhaitent détacher le pays de toute influence russe et défendent l’ukrainien comme langue officielle, contre le russe resté dominant. Déjà, pendant la révolution «orange» de 2004, ces Eglises de l’Ouest avaient soutenu la candidat pro-occidental, Viktor Ioutchenko, contre le candidat pro-russe Viktor Ianoukovitch.

A l’Est, l’Eglise orthodoxe officielle, dite du patriarcat de Moscou, est l’un des principaux soutiens du président Ianoukovitch en place. Elle dispose d’un statut d’autonomie en Ukraine, mais reste partie intégrante de la puissante Eglise orthodoxe de Russie, à laquelle elle fournit une bonne partie de ses fidèles, de son clergé, de ses biens.

Un patchwork de confessions et d’Eglises rivales et concurrentes

Depuis l’indépendance de l’Ukraine, Moscou fait tout pour retenir dans son orbite cette Eglise ukrainienne travaillée par des tentations d’autonomie. Elle fait la guerre à l’Eglise dissidente du patriarcat de Kiev, qui lui a pris une partie de son clergé et de ses fidèles, et garde des relations très froides avec les Eglises catholiques de l’Ouest.

Ainsi l’Ukraine, l’un des plus grands pays d’Europe, ressemble t-elle à un patchwork de confessions et d’Eglises rivales et concurrentes, avec ses conséquences politiques, notamment la division entre la partie occidentale et la partie orientale qui s’étale aujourd’hui sur la place Maïdan. Cette complexité est le résultat de l’histoire et de la situation géopolitique particulière de ce pays.

C’est sur cette terre d’Ukraine qu’est né le christianisme slave. En 988, le prince Vladimir de Kiev se fit baptiser dans les eaux de la Dniepr et évangélisa l’ancienne Russie (la Rous). C’est un acte fondateur, encore célébré aujourd’hui en Russie et en Ukraine.

Depuis, au fil des siècles, l’Ukraine a été ballotée entre l’hégémonie russe à l’Est et l’influence des puissances (grand-duché de Pologne et de Lituanie, empire des Habsbourg) qui ont dominé le centre du continent.

Quand, à la fin du XVIe siècle, les forces venues de l’Ouest et des papes de Rome réussissent à reconquérir des territoires orthodoxes et à faire avec eux une «union» (unya) lors du traité de Brest-Litovsk (1596) —acte de naissance de l’Eglise gréco-catholique dite «uniate»— , s’ouvrent quatre siècles de violents affrontements entre orthodoxes et catholiques.

Cette reconquête catholique dans les terres orthodoxes de l’Est européen et des Balkans (il y a aussi des Eglises gréco-catholiques en Roumanie, en Slovaquie, à la frontière orientale de la Pologne) est restée une écharde dans la mémoire orthodoxe. Jusqu’à aujourd’hui.

Le pape de Rome, Jean Paul II, Benoît XVI, n’a jamais pu se rendre à Moscou.

Une église martyre

A la fin de la seconde guerre mondiale, l’Eglise gréco-catholique d’Ukraine (qui a gardé ses caractéristiques orthodoxes comme le rite byzantin et le clergé marié), accusée d’avoir collaboré avec les nazis et encouragé les revendications nationalistes contre l’URSS, est liquidée par Staline.

L’Eglise orthodoxe assiste alors sans réagir (elle est elle-même persécutée) à la destitution de tous les évêques catholiques et à leur incorporation de force dans l’orthodoxie dirigée depuis Moscou.

Ceux qui résistent —1500 prêtres et évêques, des centaines de religieux, des milliers de laïcs— sont arrêtés, déportés, assassinés.

Ce n’est que le 1er décembre 1989, jour de la rencontre au Vatican entre Jean Paul II et Mikhaïl Gorbatchev, que l’Eglise gréco-catholique sort de sa clandestinité. Mais la restitution de ses biens et de ses églises, confisqués en 1946, devient un nouveau casus belli avec les orthodoxes.

Des cathédrales et des églises sont occupées de force. Depuis, la situation s’est apaisée, mais l’Eglise gréco-catholique reste l’un des maillons les plus profonds de la résistance à l’influence russe. Elle compte aujourd’hui 3.000 prêtres et 6 millions de fidèles, vivant surtout en Ukraine occidentale où ils mènent la contestation contre le régime du président  Ianoukovitch.

22 ans après l’effondrement de l’Union soviétique et l’indépendance de l’Ukraine, l’orthodoxie reste fracturée. La partie se joue entre l’Eglise orthodoxe officielle placée sous l’autorité du métropolite (évêque) Vladimir, courroie de transmission de la Russie, et l’Eglise dissidente, nationaliste et antirusse, dirigé par le très contesté patriarche Philarète, corrompu, marié, père de famille, ce qui est interdit pour un évêque en orthodoxie.

Celui-ci a gagné à sa cause nombre de diocèses, de prêtres, de fidèles, en Ukraine de l’Ouest, mais il n’est pas reconnu par le reste de l’orthodoxie mondiale.

Ces deux Eglises orthodoxes jouissent d’une influence sensiblement égale, mais aucune perspective de réconciliation ne semble envisageable. Au contraire, les événements actuels sur la place Maïdan ne font qu’élargir le fossé.

Henri Tincq

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Journaliste
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