Economie

Les faux semblants du Livret A

Philippe Reclus, mis à jour le 17.07.2009 à 12 h 35

Derrière la défense du petit épargnant, la mécanique autour du produit fétiche des français gagnerait à être plus transparente.

Ouf! Le pire est évité.  Le taux de rémunération du Livret A ne tombera pas en dessous de 1%! L'Elysée a tranché. Dans un élan de solidarité bien orchestré vis-à-vis du petit épargnant, Christine Lagarde a révélé le résultat des réflexions: le taux sera à nouveau réduit compter du 1er août mais maintenu à 1,25% après avoir été de 1,75% depuis le 1er mai. Une application stricte de la méthode d'ajustement automatique, élaborée en 2003 pour sortir le sujet des joutes politiciennes, aurait dû normalement faire tomber ce taux à 0,25%. C'est en effet ce que dicterait un calcul réalisé à partir d'une moyenne entre l'inflation et des taux d'intérêt que pratiquent les banques pour se prêter entre elles. Or, à se fier à ces indicateurs, notamment celui des prix à la consommation qui ont encore reculé de 0,5% sur un an en juin, la rémunération du Livret A devait théoriquement être beaucoup plus modeste.

Difficile de justifier une application dogmatique du règlement en cette période troublée par la crise, les plans sociaux à la chaîne, la relance du débat sur les salaires des patrons, l'évocation de nouveaux bonus dans les banques et la perspective d'une forte augmentation des tarifs du gaz et de l'électricité. Voire l'évocation à moyen terme d'un grand emprunt national.

Tous ces éléments pris en compte, on peut comprendre que l'impact psychologique et politique d'un taux du Livret A à moins de 1% aurait été désastreux. Avec 46 millions de livrets, auxquels sont venus s'ajouter 6 millions supplémentaires depuis le début de l'année avec la fin du monopole de l'Ecureuil et de la Poste, le Livret A occupe une place trop particulière dans le cœur des Français. Même s'il est présenté un peu trop complaisamment comme «le» symbole de l'épargne populaire.

La plus haute des rémunérations

Les dits Français auraient beaucoup de mal à comprendre ceux qui tenteraient de leur expliquer qu'à ce niveau actuel, l'épargne sur le Livret A nette d'impôt, liquide et sûre n'a jamais été aussi bien rémunérée qu'aujourd'hui.  Ce qui est pourtant le cas. A 1,25%, au regard de l'inflation sa rémunération est en effet plus généreuse qu'il y a un an, au cours de l'été 2008, lorsque le taux était à 4% avec une inflation de 3,2%.

Reste maintenant à connaître le coût de cette prudence politique. Le premier coût est celui pour les finances publiques qui rémunèrent cette épargne et les réseaux qui la collecte à des prix qui peuvent paraître astronomiques rapportés aux taux sur les marchés. C'est néanmoins le prix pour éviter une décollecte trop massive sur le livret A provoquée par une baisse trop prononcée de son taux. De 4% en août 2008, le taux, revenu à 1,75% en avril dernier a déjà conduit à un net ralentissement des nouveaux dépôts. En mai dernier, le Livret A a même vu les retraits dépasser les dépôts (collecte négative). Le passage sous le seuil psychologique des 2% a provoqué un net coup de frein après, il est vrai, une fin d'année 2008 record. On n'imagine pas ce qu'aurait été un passage sous 1%.

Qui en profite? L'Etat et les banques de détail

Et en contrepartie de cet effort de l'Etat, le bénéfice doit théoriquement revenir aux organismes de HLM. Les trois quarts de la dette mobilisée par ces derniers pour financer la construction de logements sociaux sont indexés sur le Livret A. La théorie veut que les organismes de HLM profitent d'un gain d'environ 250 millions d'euros à chaque baisse d'un quart de point du taux.  Pour autant, la sortie progressive du marché de certains financements sociaux et la préférence marquée par les dirigeants des organismes de HLM pour placer leur trésorerie s'est traduite ces dernières années par le fait que la part de l'encours des fonds d'épargne (Livret A, livret bleu, LEP...) qui devrait être affectée au financement du logement social a décru alors que la part affectée aux placements a fortement cru.

Les produits financiers de cette gestion ont profité à l'Etat qui en capte la quasi intégralité. Autrement dit, le dispositif de financement du logement social a plus servi ces dernières années à rémunérer les activités des banques de détail et à équilibrer le budget de l'Etat qu'à financer le logement social.

Il serait enfin intéressant de calculer l'impact de cette baisse pour les banques. Il y a quelques mois, lorsque la distribution du Livret A a été banalisée, elles se sont ruées pour ouvrir et rapatrier le maximum de Livrets lorsqu'ils affichaient un taux de rémunération suffisamment «aguichant». Même plafonné à 15.300 euros, le livret A est un formidable produit d'appel pour capter une clientèle jeune et pour consolider une clientèle plus aisée qui l'utilise  pour gérer sa trésorerie. Selon l'Insee, près des deux tiers des ménages français disposant de 100 à 450.000 euros de patrimoine possèdent un Livret A ou un Livret bleu. Et 62% des ménages disposant d'un patrimoine de plus de 450.000 euros dispose d'un livret (62, 4% des cadres et 59, 6% des professions libérales ont un livret), contre à peine 33% des ménages doté d'un patrimoine inférieur à 3.000 euros.

Le défenseur du petit épargnant

On peut imaginer que l'essentiel étant fait, c'est-à-dire avoir rapatrié chez eux les livrets A de cette clientèle, les réseaux bancaires concurrents de la Poste et de l'Ecureuil, savent déjà lui proposer des produits de placements plus rémunérateurs, même si moins liquides, pour faire face à la baisse du taux du Livret A.

Dans le même temps, le taux du livret A dicte les taux des autres produits d'épargne dits "administrés" que les banques distribuent, qu'il s'agisse du Livret de développement durable, des livrets bancaires fiscalisés ou encore des comptes à terme. Bref, avec cette mesure, les banques voient le coût de l'argent déposé par les épargnants sur ces produits baisser. Elles devraient théoriquement s'en servir pour augmenter largement la distribution de crédit. C'est  l'une des justifications de la baisse du taux du livret A: permettre par ricochet, en ne bloquant pas la baisse du coût de la ressource des banques, de favoriser la baisse des taux du crédit. Les fonds du Livret de développement durable dont le taux suit celui du Livret A servent au financement des PME. Or les banques ont déja annoncé qu'elles n'atteindront pas, faute de demande, leurs objectifs de production de nouveaux crédits pour soutenir les entreprises et l'économie. Difficile cependant d'imaginer qu'elles laisseront cet argent dormir.

Bref, le gouvernement aurait tort de ne pas capitaliser sur son image de défenseur du petit épargnant. D'autant plus qu'à user aujourd'hui de son pouvoir régalien pour amortir la chute du taux du Livret A, il préserve aussi l'avenir, lorsqu'il s'agira, si jamais l'inflation repart fortement, de rappeler sa modération dans la baisse pour justifier sa modération dans la hausse. A ce titre, la fixation du taux du Livret n'échappera jamais totalement à la main du politique. Encore ne faudrait-il pas, que sous couvert de vouloir préserver les grands équilibres de l'épargne et du logement, et plus prosaïquement ne pas mettre un peu plus d'huile sur le feu d'une opinion chauffée à blanc, il contribue à cacher la réalité des gagnants et des perdants d'un grand jeu qui dure depuis des années.

Philippe Reclus

Image de une: Charles Platiau / Reuters

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