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Ligue 1, défense d'entrer: quatre journalistes racontent l'évolution de leurs conditions de travail

Yannick Cochennec, mis à jour le 21.12.2013 à 16 h 33

Entraînements fliqués, interviews standardisées et joueurs inaccessibles: des reporters qui suivent de longue date les clubs de Marseille, Lyon, Nantes et Bordeaux racontent comment leur quotidien a changé sur plusieurs décennies.

A l'entraînement de l'OM à la Commanderie, le 1er juillet 2013. REUTERS/Philippe Laurenson.

A l'entraînement de l'OM à la Commanderie, le 1er juillet 2013. REUTERS/Philippe Laurenson.

Envoyé spécial «permanent» au sein d’un même club de football: telle est la définition du travail de quelques journalistes qui suivent au jour le jour, entraînement après entraînement, match après match, victoire après défaite, montée après descente, entraîneur après entraîneur, les vicissitudes de la vie d’une seule formation professionnelle, honneur souvent d’une ville ou d’une région.

Rares sont ces «localiers» du foot implantés dans un club sur une très longue période. Par tous les temps depuis plus de quinze ans, voire davantage, ils scrutent les faits et gestes des uns et des autres sur les terrains d’entraînement, sans compter les dizaines de rencontres, bonnes ou mauvaises, suivies en tribune de presse.

Mario Albano, à l’Olympique de Marseille, Claude Chevally, à l’Olympique Lyonnais, Christophe Delacroix, au FC Nantes, et Lawrence Leenhardt, aux Girondins de Bordeaux, font partie de cette famille de journalistes «à l’ancienne», au plus près du quotidien des footballeurs de Ligue 1, qui ont vu, en quelques années, le monde du football évoluer, se transformer jusqu’à changer radicalement sous leurs yeux parfois ébahis. Ces correspondants de club racontent leur expérience, de la convivialité à la prise de distance jusqu’à l’élévation de murs parfois infranchissables, loin, semble-t-il, d’une certaine douceur nantaise.

«Je me souviens de Papin m’appelant à la maison au lendemain d’une défaite en Coupe d’Europe parce qu’il voulait me voir pour un article dont il me proposait le sujet!»

Mario Albano, journaliste à La Provence, suit l’Olympique de Marseille depuis le début des années 80. Il vient de sortir un abécédaire amoureux du club, OM, je t’aime, aux éditions Jacob Duvernet.

«A l’OM, schématiquement, il y a eu un avant et un après 2002. Cette date correspond à l’inauguration du nouveau centre d’entraînement, qui a tout changé en termes de rapports avec les joueurs.

Aujourd’hui, nous en sommes au stade du strict minimum. Pratiquement tous les entraînements sont à huis clos et il faut donc se contenter de la conférence de presse organisée l’avant-veille du match. Sur un podium, vient qui veut, et personne n’a à discuter de ceux qui ont été choisis. C’est comme ça et pas autrement. Si j’ai éventuellement réussi à obtenir un rendez-vous en tête-à-tête avec quelqu’un, je suis, bien sûr, autorisé à me rendre au centre d’entraînement. Pour le reste, rideau!

Cette prise en main de la communication du club a été progressive, mais le tournant a donc été 2002, quand le club s’est doté de nouvelles installations qui ont permis de séparer les diverses populations. Car jusqu’au début des années 2000, il n’y avait aucune structure d’accueil pour la presse et chacun se débrouillait comme il pouvait à la sortie du terrain d’entraînement. Ce n’était pas toujours très confortable, en raison du froid ou de la pluie, mais nous pouvions très bien travailler.

Il faut se souvenir que jusqu’au début des années 90, grande époque pourtant, l’OM s’entraînait comme un club de bohémiens, c’est-à-dire là où il trouvait asile. J’ai connu ainsi cinq ou six lieux d’entraînement plus ou moins "sauvages".

Le contact était quotidien et cordial, y compris à l’époque de Bernard Tapie, malgré quelques huis clos ici ou là pour mettre les joueurs sous pression. Je me rappelle d’interviews avec Didier Deschamps ou Marcel Desailly dans leur voiture, par exemple. Nous pouvions agir librement.

Bernard Tapie et ses joueurs, le 26 mai 1993, lors de la victoire de l'OM en Ligue des champions. REUTERS

Et puis La Commanderie, le centre d’entraînement, a commencé à émerger en 1991, sachant qu’il restait encore de longues années de travaux. Un jour, il y a dix ans, ils ont fini par ouvrir une salle qui surplombait le terrain d’entraînement avec un bar, des canapés pour se reposer. Notre confort augmentait grandement, mais petit problème: les joueurs ne passaient pas forcément pas cet endroit.

Voilà comment a commencé notre éloignement progressif, avec la mise en place régulière de règles de plus en plus contraignantes auxquelles il n’était plus possible de déroger, même s’il peut encore exister des bémols en termes de souplesse en fonction de la tension régnant dans le club. Aujourd’hui, nous avons clairement basculé dans une autre dimension. Nous sommes passés de Robert Pirès ou de Fabrizio Ravanelli, qui vous serraient la main à chaque fois qu’ils vous croisaient, au mépris d’un petit con seulement connu de ses parents qui ne dit bonjour à personne.

Les conférences de presse et les entraînements à huis clos sont devenus une sorte de norme à laquelle nous devons nous conformer. Les ouvertures à la presse ou au public sont l’exception quand elles étaient l’usage hier.

Nous avons un messager, l’attaché de presse, qui essaie de faire ce qu’il peut. Nous lui donnons parfois une liste de trois noms en fonction de nos préférences ou de nos priorités, histoire d’essayer de se refaire en cas de refus de l’un des trois. Et il arrive que pour les trois, ce soit non. Le rapport direct a complètement disparu.

Heureusement, il y a des joueurs qui sortent du lot parce qu’ils sont là depuis assez longtemps et qu’ils ont appris à connaître les gens, comme Mathieu Valbuena, Steve Mandanda ou Benoît Cheyrou. Récemment, j’ai fait une interview avec Valbuena. Elle devait durer 20 minutes, elle s’est prolongée pendant une heure, le joueur se chargeant de "calmer" l’impatience de l’attaché de presse. Mais aujourd’hui, cette confiance ne s’acquiert que sur la longueur car les rapports entre joueurs et journalistes sont devenus complètement distendus.

Avant, les choses se faisaient dans l’instant. Je me souviens de Jean-Pierre Papin m’appelant à la maison de sa propre initiative au lendemain d’une défaite en Coupe d’Europe parce qu’il voulait me voir pour un article dont il me proposait le sujet! Quel joueur décrocherait son téléphone en 2013?

Il y a des nouveaux joueurs qui sont arrivés cette année à l’OM et je n’ai toujours pas eu la possibilité de leur adresser le moindre mot. Il est vrai qu’en zone mixte, certains passent sans s’arrêter malgré l’appel de leur nom. Au bout de deux fois, vous ne les connaissez plus parce qu’à 55 ans, vous avez passé l’âge de vous mettre à genoux devant un joueur de football.

Mais si les choses ont autant changé, ce n’est pas non plus forcément la faute des joueurs en question, qui n’ont connu que ce tumulte autour d’eux. A la grande époque de Marseille, rappelons-nous que nous n’étions que trois ou quatre à suivre quotidiennement le club: la Provence, le Méridional, la Marseillaise et l’Equipe en priorité. Nous travaillions dans des conditions extraordinaires de tranquillité. Aujourd’hui, on se retrouve à 20 ou 30 avec des caméras dans tous les sens.

Le problème de la réglementation, peut-être souhaitable, est qu’elle est allée trop loin dans le "barriérage" entre journalistes et joueurs. Le journalisme sportif, ce n’est pas seulement le plaisir d’assister à des grands matches, c’est aussi la possibilité de faire des rencontres et d’échanger. Une partie du métier est désormais complètement amputée et je ne crois pas que le football soit gagnant non plus dans l’affaire.»

«Si vous vouliez Toulalan, le club devait demander à l’un de ses deux agents, l’un en charge de l’économie, l’autre des relations publiques. Généralement, quand il en avait envie, le second vous rappelait pour presque vous demander la liste des questions.»

Claude Chevally, correspondant de L’Equipe en Rhône-Alpes, a suivi de près l'Olympique Lyonnais, mais aussi l’AS Saint-Etienne, entre 1977 et 2011, année de sa retraite.

«Historiquement, le premier président radicalement anti-journalistes de France a été Claude Bez, à Bordeaux. Menaces, intimidations, le registre commençait à devenir large.

Puis est arrivé Bernard Tapie, avec ses premiers camps retranchés à Marseille ou ailleurs, avant l’irruption, en 1987, de Jean-Michel Aulas, homme de communication avec quatre guillemets, que j’ai donc bien connu à Lyon. Ce sont les trois présidents qui ont inspiré tous les autres.

Les difficultés à Lyon ont commencé à la fin des années 80 lorsqu’un certain Raymond Domenech a pris les commandes de l’OL. En résumé, ce qui était possible ne l’était plus ou nettement moins.

Plusieurs éléments ont pu expliquer l’arrivée d’un tel bouleversement, au-delà de simples hommes comme Domenech et Aulas qui cherchaient, en fait, à répliquer ce qui existait déjà en Angleterre ou en Italie, où les journalistes n’étaient plus en odeur de sainteté. Le raisonnement est devenu simple: moins il y a de presse, et mieux c’est! Tout s’est dégradé au fil des ans jusqu’à ce qui se passe aujourd’hui, c’est-à-dire un non-traitement de la vie des clubs.

Le très moderne —encore quatre guillemets— Jean-Michel Aulas a fini par tout mettre en musique en embauchant à la communication un ancien de nos confrères, Olivier Blanc, qui, en toute confraternité, a fini par couper l’herbe sous les pieds de tout le monde avant d’être assisté d’un garde-chiourme, Pierre Bideau, chargé de surveiller les uns et les autres. Sont arrivées les interdictions d’accès aux vestiaires où se trouvaient les joueurs puis les interdictions des vestiaires dédiés à l’entraîneur et à ses adjoints.

Jean-Michel Aulas et Paul Le Guen face à la presse, le 9 mai 2005. REUTERS/Robert Pratta.

Jacques Santini, type vraiment spécial, a été le premier à fermer les écoutilles pour de bon avant Gérard Houllier qui, en quelque sorte, a terminé le travail en édictant tout un tas de codes et de règles.

Et puis un jour, on nous a annoncé qu’il n’était plus possible de nous garer sur le parking du centre d’entraînement mais qu’il valait mieux trouver une place dehors. Dans la mesure où les accès aux joueurs étaient devenus quasi nuls, le message était clair: ne venez plus aux entraînements! Et inutile de vous prévaloir de la moindre ancienneté pour quémander quelques droits.

Après Santini et Houllier, nous avons eu la très grosse "chance" de tomber sur Claude Puel, qui déteste les journalistes, ce qui ne l’empêche pas d’être invité pour commenter des matches aujourd’hui au micro de Radio France comme il est possible d’entendre sur Eurosport Sylvain Wiltord, qui fut, avec Eric Abidal, le plus irrespectueux de tous les joueurs avec la presse à l’Olympique Lyonnais.

Ah, Wiltord et Abidal, des champions du monde! Ils n’avaient pas besoin de règlement pour nous traiter par-dessus la jambe et avec un profond mépris! Au fond, pourquoi voudriez-vous que ces gens-là nous craignent puisqu’on leur déroule ensuite le tapis rouge pour occuper des postes de consultants alors qu’ils ne connaissent rien à la communication la plus élémentaire?

Cela a été notre grande faiblesse au fil du temps. Nous avons laissé faire en protestant mollement alors qu’il aurait fallu agir plus énergiquement face à cet empêchement progressif de travailler. Mais nous avions affaire au champion de France sans partage des années 2000 et il était délicat de se fâcher avec ce club d’une manière ou d’une autre. Dommage.

Les dernières années ont ressemblé pour moi à un petit chemin de croix en raison de la frustration grandissante. Oui, Lyon a été champion sept fois, mais à côté, quel ennui, que d’entraves!

Un exemple: si vous vouliez Toulalan, le club ne pouvait pas vous donner une réponse car il n’avait pas de prise sur lui. Il fallait que le club aille demander à l’un des deux agents du joueur puisqu’il en avait deux, l’un en charge de l’économie, l’autre des relations publiques. Généralement, quand il en avait envie, le second vous rappelait pour presque vous demander la liste des questions. Inadmissible.

Du coup, nous sommes passés au régime des conférences de presse insipides que l’on ferait mieux de boycotter en écrivant ce que l’on a envie d’écrire. Les jeunes joueurs ont été élevés dans ce système-là, alors pourquoi voudriez-vous qu’ils en fassent davantage? C’est trop tard. Triste conclusion de tout ça: j’ai quitté le métier sans le moindre regret, si le métier existe d’ailleurs encore.»

«L’un de nos confrères a été mis un jour dehors du centre. Eh bien, par solidarité nous sommes tous restés à la porte. Notre grève a duré une semaine et il y avait le strict minimum dans les médias locaux.»

Christophe Delacroix, journaliste à Ouest-France et collaborateur de Radio France pour le multiplex, est en charge du FC Nantes depuis 1991. Fils d’un autre journaliste qui couvrait lui-même les Canaris, il côtoie les vestiaires du club depuis les années 70.

«Le FC Nantes doit être encore une exception dans l’univers du football français. C’est un club resté ouvert et coopératif avec les journalistes qui sont, je crois, toujours bien accueillis à la Jonelière, le camp de base des joueurs.

Un petit exemple récent: un de nos confrères du Parisien s’est présenté le lendemain d’un match et a été tout étonné de trouver porte ouverte et des gens pour l’accueillir chaleureusement en lui indiquant le chemin du terrain d’entraînement où se trouvaient les joueurs. Pour une fois, personne ne lui était tombé dessus, à sa vraie surprise!

C’est une règle au FC Nantes: il n’y a aucun entraînement à huis clos et cela ne pose aucun problème, contrairement à ce que d’autres coaches pensent. En tant que syndic de presse, j’ai dû demander à un ou deux confrères de ne plus tweeter des emplacements tactiques aperçus lors d’entraînements, mais le club, au-delà de ces mini-incidents, n’a absolument pas remis en cause ce droit d’informer, sachant qu’une règle morale a été édictée à Nantes sous l’impulsion de Jean-Claude Suaudeau quand il entraînait le groupe: un entraînement est terminé quand les joueurs sont douchés et habillés. Tous les journalistes doivent respecter ce principe "nantais".

Les joueurs de Nantes champions de France en 1995. REUTERS

Mais attention, cette liberté, nous l’avons gagnée! Au début de la prise de pouvoir de Waldemar Kita, qui s’appuyait sur un journaliste [Pascal Praud, ndlr] bien mal inspiré en la matière, les journalistes avaient commencé à être parqués. Certains entraînements nous étaient interdits.

Nous avons donc tapé du poing sur la table en essayant de retrouver notre espace de liberté. L’un de nos confrères a même été mis un jour dehors de la Jonelière. Eh bien, par solidarité nous sommes tous restés à la porte du centre. Notre grève a duré une semaine et il y avait le strict minimum dans les médias locaux.

Je me souviens d’un match que nous avions présenté en seulement 50 lignes. Nous avons même été jusqu’à faire l’impasse sur la présentation d’Ivan Klasnic [international croate arrivé au club à l'été 2008 après un Euro 2008 réussi, ndlr]. C’était un bras de fer que nous avons solidairement tenu et au bout du compte, nous avons reconquis nos droits.

Hélas, de manière générale, la presse n’est pas solidaire et je reproche un peu à L’Equipe de faire bande à part en voulant entretenir certaines relations particulières avec quelques-uns. Actuellement, par exemple, face au diktat des dirigeants du PSG au regard de l’accès à certaines stars du club, il faudrait jouer collectif de manière à ce que ces situations, souvent aberrantes, soient corrigées.

Récemment, dans L’Equipe, il y a eu une interview de Thiago Silva initiée par son sponsor, Puma [en réalité Nike, NDLR], et la photo d’illustration faisait la part belle à la marque. Ne nous prostituons pas de la sorte, sinon le métier sera tué. Solidairement, il faut dire non à de tels petits chantages.

A Nantes, nous ne sommes évidemment pas dans cette Xième dimension du PSG. La sortie des vestiaires est juste en face de l’entrée de la presse. Les échanges sont donc encore directs.

Mais certaines choses ont toutefois changé, c’est vrai. Les joueurs étrangers prennent moins la peine d’apprendre le français que leurs aînés. Il y a davantage de "mauvais clients", des joueurs dont on sait qu’on ne tirera pas grand-chose, donc on n’insiste pas. Les jeunes joueurs n’ont pas eux l’habitude de ce contact régulier "obligatoire" avec les medias dans la mesure où ils vivent entourés d’agents et de conseillers divers.

Mais la profession doit aussi s’interroger sur son évolution. Les journalistes s’intéressent moins à la technique, plus au people. Après, il ne faut pas non plus s’étonner d’être moins bien considérés par des techniciens du foot.

A Nantes, les gens du foot ont compris aussi qu’ils n’étaient plus les maîtres du monde. D’autres activités sportives ont émergé dans la ville et dans le journal, nous leur avons donné de l’espace parfois au détriment du FC Nantes quand ses résultats étaient médiocres. Avons-nous été pénalisés au niveau des ventes? Les lecteurs nous l’ont-ils reproché? Non.

Au lieu de s’enfermer dans le sentiment que le foot est intouchable et qu’il n’a pas besoin d’évoluer, beaucoup de dirigeants feraient bien d’y réfléchir à deux fois. Mais à Nantes, je vois bien que notre situation est particulière. Avant un match contre Lyon, lorsque je prends contact avec l’OL pour une interview en amont de la rencontre et quand on me demande des délais de trois ou quatre semaines pour obtenir un joueur au bout du fil, je comprends que nous avons beaucoup de chance là où nous sommes.»

«Les plus jeunes sont de moins en moins coopératifs parce qu’ils n’ont jamais été habitués à cette relation "naturelle" journaliste-joueur. Seule la méfiance est devenue naturelle.»

Lawrence Leenhardt, correspondante de L’Equipe, «vit» avec les Girondins de Bordeaux depuis 1997.

«Au regard d’autres clubs français, et en dépit de six titres de champions de France, les Girondins de Bordeaux restent un club relativement paisible dans une ville qui, c’est vrai, ne se meurt pas d’amour pour le foot, contrairement à Marseille, par exemple.

Lorsque je suis arrivée au club en 1997, Rolland Courbis était l’entraîneur des Girondins et il était alors possible de descendre jusqu’à son bureau sans prévenir. Généralement, il ne s’opposait jamais à une rencontre et sa porte restait donc ouverte. Guy Stéphan, son successeur, était tout aussi accessible.

A l’époque, il en était plus ou moins de même avec les joueurs qui s’entraînaient sur la pelouse du Château du Haillan. Lorsqu’ils quittaient la surface d’entraînement, ils passaient immanquablement devant vous et il était alors facile de s’adresser à eux et de prendre un éventuel rendez-vous. A cette période, il n’y avait pas de local dédié à la presse. Il s’agissait d’une simple tente dressée devant le vestiaire.

Cette relative convivialité était encore de mise quand le club est devenu champion de France pour la cinquième fois au printemps 1999. Puis les choses ont commencé à radicalement changer avec la mise en place, dans un premier temps, de barrières à la sortie du terrain d’entraînement.

Puis au début des années 2000, l’inauguration du nouveau centre d’entraînement ne nous a plus permis d’avoir un contact direct avec les joueurs, qui entraient et sortaient par une issue créée spécialement pour l’occasion afin de rejoindre directement les vestiaires. Ce fut la première ligne de démarcation posée et les murs ont fini par devenir de plus en plus lointains et épais au fil du temps, sachant qu’il n’y a eu aucun traitement de faveur pour les deux ou trois comme moi, avec mon confrère de Sud-Ouest, qui étions là tous les jours, dès 9h30, pour le premier entraînement et cela depuis de nombreuses années.

Cloisonnés dans notre salle de presse, il est devenu de plus en plus difficile d’avoir un accès direct aux joueurs, d’autant que leur parking nous est maintenant interdit. Nous sommes liés aux attachés de presse qui nous transmettent les messages: à prendre ou à laisser.

Une sorte de caisson étanche a fini par se poser sur le club, l’humeur pouvant toutefois changer selon le profil de l’entraîneur. Elie Baup et Ricardo étaient ainsi avenants avec la presse, ce qui n’était pas le cas, par exemple, de Laurent Blanc, qui s’en méfiait beaucoup. Mais de manière générale, la discussion n’existe plus vraiment.

Les joueurs de Bordeaux, champions de France 2009, à l'entraînement. REUTERS/Olivier Pon.

La génération 99 nous a été longtemps "fidèle", mais celles qui ont suivi n’ont pas été sur la même ligne d’ouverture. Aujourd’hui, sur un groupe de 25, il y a une petite dizaine qui vous dit bonjour, une autre dizaine qui ne vous regarde pas, avec trois ou quatre exceptions comme Fahid Ben Khalfallah, David Bellion et Ludovic Obraniak, avec qui il est possible d’échanger en toute simplicité. De manière générale, les Brésiliens, quelle que soit l’époque, ont toujours été aussi très sympas.

En tant que correspondante, je n’ai pas d’autre choix que de m’adapter à cette situation contre laquelle nous sommes globalement impuissants, mais je constate que les plus jeunes sont de moins en moins coopératifs parce qu’ils n’ont jamais été habitués à cette relation "naturelle" journaliste-joueur. Elle n’existe tout simplement plus. Seule la méfiance est devenue naturelle.»

Yannick Cochennec

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
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