Monde

Estemirova: soeurs en résistance dans le Caucase russe

Reporters sans frontières, mis à jour le 20.07.2009 à 17 h 39

L'hommage de RSF à cette proche d'Anna Politkovskaïa, assassinée à Grozny.

La journaliste et militante des droits de l'homme Natalia Estermirova a été enlevée et tuée à Grozny, en Tchéchénie le 15 juillet 2009. Cette amie proche d'Anna Politkovskaïa travaillait pour l'ONG russe de défense des droits de l'homme, Mémorial. Reporters sans frontières lui rend hommage, à elle et à tous les combattants de l'information, de la liberté et de la démocratie, qui payent un lourd tribut dans le Caucase russe.

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«La paix et l’ordre ne règnent nullement dans le Caucase russe. Pourtant, rares sont les voix qui rendent compte des épreuves traversées par les habitants de ces territoires». Ainsi débutait le rapport que Reporters sans frontières a publié en juin dernier sur le Caucase russe. Ces mots auraient pu être ceux de Natalia Estemirova. Par peur de l’exposer plus encore qu’elle ne l’était déjà, nous ne les lui avons pas attribués. Pourtant, nous lui sommes infiniment reconnaissants pour son action tout d’abord, et pour son aide précieuse.

En mars dernier, dans le bureau de l’organisation de défense des droits de l’homme Mémorial  à Grozny, Natalia Estemirova a reçu des membres de Reporters sans frontières en mission d’enquête. Elle nous a aidés, éclairés et permis de mieux cerner cette guerre sans nom en cours dans la région.

Avec chaleur, attention et disponibilité, Natalia Estemirova a partagé ses connaissances, son analyse, son émotion face aux exactions qu’elle dénonçait depuis près de dix ans. Une émotion qu’elle réservait aux autres. Elle éludait sobrement les questions relatives au danger pour sa sécurité ou pour sa vie, comme si cela lui était secondaire. Sa vitalité, ses attentions faisaient oublier, trop vite, les menaces qui pesaient sur elle. 

Les défenseurs des droits de l’homme, par le rôle central qu’ils jouent dans le circuit de l’information au Caucase du Nord, sont des cibles aussi privilégiées que les journalistes gênants. Ils ont d’ailleurs dans une grande mesure remplacé les professionnels de l’information indépendants, devenant des interlocuteurs incontournables, mais aussi des obstacles encore plus évidents pour ceux qui, dans cette région, prospèrent par la violence. 

Natalia Estemirova avait contribué par son travail et sa collaboration avec Anna Politkovskaïa notamment, à faire condamner des militaires russes responsables d’exactions contre les populations civiles, dans le village de Chatoï par exemple. Plus récemment, elle avait dénoncé une exécution arbitraire et collaboré à un rapport de Human Rights Watch, accablant pour les autorités. Maîtrisant la langue tchétchène en plus du russe, elle avait cette faculté de porter la parole des victimes. 

A l’issue de cette mission de Reporters sans frontières au Caucase, les conclusions s’imposaient avec force. Arbitraire, abandon des populations, inaction ou impuissance des autorités, presse muselée ou intimidée. Il est de notre devoir, de celui de la presse occidentale et moscovite, des représentants étrangers, de retourner dans le Caucase. Non, la guerre n’y est pas finie. Le décompte quotidien des victimes des opérations spéciales, des attentats, des  enlèvements, nous le rappellent. N’ajoutons pas au désespoir l’abandon et le silence. Anna Politkovskaïa et Natalia Estemirova étaient sœurs en résistance. Que ceux qui les ont tuées n’aillent pas croire qu’elles étaient seules. Leur famille est grande, plus grande que le pouvoir ne le croit. Elle est vaste, mais elle est fragile aussi, exposée à toutes les violences.

Nous pouvons être l’interprète de ces drames, dénoncer l’absence de volonté du Kremlin de ramener la paix au Caucase. Notre devoir est celui de la solidarité. Il est facile  à exercer, a fortiori à l’égard de ceux qui risquent tout pour nous informer ou nous permettre d’informer. Ces mots, ces faits, ces témoignages ne sauraient s’abîmer au milieu de nulle part. Il faut qu’ils circulent, que la parole reste vivante. Que la voix, les mots, la chaleur de Natalia Estemirova, d’Anna Politkovskaïa restent parmi nous.

Le Caucase est une zone livrée aux convoitises de plusieurs Etats, et l’avenir de la sécurité internationale, à tout le moins européenne, s’y joue. Qu’on ne s’y trompe pas. Qu’il s’agisse du Caucase du Nord et de ses luttes d’indépendance, de la guerre russo-géorgienne de l’été 2008, du tracé des routes d’approvisionnement énergétique, de zones d’influence européenne, américaine, turque ou russe. Les pressions qui s’y exercent affectent d’abord les civils dont certains n’ont jamais connu que la guerre. 

Alors qu’il y a huit mois, l’éviction de l’ancien président ingouche par Iounous-Bek Evkourov, nous était présenté comme le début d’une ère d’apaisement, qu’en avril le statut de zone de lutte antiterroriste  (KTO) était levé en Tchétchénie, la situation n’a cessé, en réalité, de se dégrader.

Le président ingouche a été la cible d’un attentat lors duquel il a été gravement blessé. Les échanges de tirs, opérations spéciales, assassinats de représentants des autorités se multiplient. Récemment un attentat s’est même produit au sein de Grozny. N’en déplaise au président tchétchène Ramzan Kadyrov, aujourd’hui prompt à condamner les assassins de Natalia Estemirova. Le pire est à venir, si les ambitions du protégé du Kremlin de régner également sur l’Ingouchie se trouvaient réalisées. L’ordre de façade établi par la terreur nourrit le terrorisme. Les deux cheminent ensemble. Le Kremlin est bien responsable du règne de la violence dans le Caucase. Comme Anna Politkovskaïa le dénonçait, cette violence ne peut que gangrener la société russe. Périodiquement, pour faire obstacle à l’horreur se dressent des journalistes, des défenseurs des droits de l’homme et de simples citoyens. Ils ont pour nom, Anna Politkovskaïa, Natalia Estemirova, Paul Khlebnikov, Magomed Evloïev, Stanislav Markelov, Anastasia Babourova et tous les autres. N’oublions pas cette armée de l’ombre, tous ces autres, qui attendent que nous les soutenions tant qu’ils sont encore vivants.

Elsa Vidal, Bureau Europe et ex-Urss de Reporters sans frontières

Photo Reuters/Dylan Martinez, Natalia Estermirova à Londres, le 4 Octobre 2007

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